L’AFRIQUE.
Mon Dieu, veuille étendre sur ce livre le vêtement du bon accueil, le préserver de la malveillance des jaloux, et garantir de leurs traits mes paroles. Combien jettent leur blâme sur des œuvres bonnes, et dont tout le mal n’est que dans leur esprit malade ! Et ce livre, l’eussé-je fait accompli, fût-il d’or pur, et coulé dans un moule parfait, je me garderais encore de dire qu’il est exempt de défauts, innocent de tout reproche. Je suis homme, et partant je suis sujet à faillir et à oublier. Je remets entre les mains de Dieu les critiques de l’ignorant ennemi qui m’examinerait d’un œil méchant, et oserait dire que mon livre est menteur. Admettez, proclamez, si vous le voulez, que j’aie dit : « Ce matin, en plein jour, il fait nuit ; » mais, pour cela, la lumière en est-elle moins visible à tous ? — Que Dieu donne miséricorde à qui découvre les défauts et les pardonne, à qui aperçoit les lacunes et les comble ! Que celui qui trouvera des reproches à m’adresser, refasse ce que j’ai mal fait. — Et gloire à celui qui seul est sans défaut, gloire à lui ! Je demande à Dieu la force de persévérance dans le bien, dans la voie de la droiture ; lui seul me suffit, lui seul est le bon appui, le bon maître, le bon secours.
[Décoration]
[Note 52 : Les habitants de La Mecque vont, à cause des grandes chaleurs de l’été, passer l’hiver à Tâyfah, dont le climat est plus doux.]
[Note 53 : La mort d’une chamelle appartenant à une femme appelée Baçous fut le motif de la guerre dite de Baçous. Voyez Première lettre de M. Fulgence Fresnel sur l’histoire des Arabes avant l’islamisme.]
INTRODUCTION HISTORIQUE.
· · ·
CHAPITRE Ier.
Causes qui ont déterminé mon départ pour le Soudan.
Mon père, que Dieu l’ombrage des nuages humides de sa miséricorde et de sa bonté ! m’a raconté que mon aïeul fut un des personnages les plus importants de Tunis ; qu’il avait été intendant du sultan de Barbarie, le prince parfait, le roi victorieux, le juste, le schérif Mohammed-el- Hossny.
Il avait amassé, dans l’exercice de ses fonctions, une grande fortune, et était devenu un des plus riches de son temps. A sa mort, il laissa trois fils. Ceux-ci se partagèrent son héritage, et vendirent la maison qui avait été leur premier asile. Chacun d’eux alors demeura seul, avec sa femme et ses enfants.
Mon aïeul était homme de lettres, et avait une belle écriture. Il copiait des livres qu’il vendait le double des autres. Il avait appris aussi l’art du teinturier, et dès le principe il était plus à l’aise que ses frères, mieux vêtu qu’eux.
Il lui arriva de désirer faire le pèlerinage à la Maison Sainte, la Kaaba, et de visiter le tombeau du Prophète. Il vendit quelques-unes de ses propriétés, et se prépara au voyage. Il acheta des couvertures et des tarboûch. Maintes personnes lui confièrent une certaine quantité de marchandises, afin qu’il en fît commerce à leur profit ; car on connaissait sa bonne foi et sa probité. De cette sorte, il chargea sur un bâtiment une assez bonne cargaison. Quand il partit, ses frères l’accompagnèrent de leurs adieux jusqu’à la mer. Il s’embarqua, on mit à la voile par un vent favorable. Mais bientôt le temps devint contraire ; on fut poussé en dehors de la direction qu’on s’était proposé de suivre, et on cingla du côté de l’île de Rhodes. On voguait toutefois en paix et sécurité, lorsque, à quelque distance des rivages de Rhodes, s’éleva tout à coup un violent ouragan... Les vagues s’entrechoquèrent, et le calme fut changé en tempête. C’était le cas de rappeler cette parole du poëte :
« Tu avais bonne idée du temps, lorsque tu le voyais favorable, et tu ne craignais pas que le destin t’apportât le malheur.
« La fortune te favorisait, tu étais dans l’illusion de l’espérance ; et voilà qu’au moment du calme, survient l’orage. »
Le bâtiment s’avarie, les chocs des flots le frappent à coups furieux, les planches se disloquent, se brisent en morceaux, on échoue : à peine quelques passagers échappent au naufrage. De ce nombre, cependant, fut mon aïeul. Il avait vu la mort déjà le saisir à la gorge. Il se réfugia à Rhodes.
« Ta tête une fois sauvée du trépas, la fortune n’est plus qu’une rognure d’ongle. »
Il resta quelque temps dans l’île. Bien lui advint de la ceinture pleine d’or qu’il avait aux flancs ; elle fournit à ses dépenses. — Ensuite il acheta de nouvelles provisions de voyage, se rembarqua et fit voile pour Alexandrie... C’était l’époque du départ des pèlerins, du départ pour les grandes cérémonies autour du mont Arafa à La Mecque et pour les immolations saintes. Il se mit de suite en route... et arriva aux contrées sacrées. Il accomplit ses pieux devoirs avec tout le zèle et toute la dévotion dont il était capable. La circonstance semblait lui inspirer ce langage, avant d’arriver à La Mecque :
« Le plus béni de mes jours est le jour où l’on me dit : Voilà la Ville Sainte ; voilà les monts de sable qui l’entourent ;
« Voilà le parterre du divin, du saint Prophète ; voilà la source de Zarcâ[54] devant vous ; buvez. »
Lorsque mon aïeul se fut acquitté de toutes les cérémonies d’usage, et qu’il fut rassasié du bonheur de saluer le Prophète et ses deux compagnons Abou-Bekr et Omar, enterrés près de lui, il se réveilla de son étourdissement et revint au calme sérieux de l’esprit ; il réfléchit alors à la perte de sa fortune et de sa position, à l’incertitude de son avenir. Il eut honte de retourner et de reparaître à Tunis dans cet état de misère et de détresse, lui qui avait été dans l’aisance et avait vécu dans l’élévation. Comment, après les jouissances, supporter tant de peines ! De quel œil le verrait-on à Tunis ! A ces réflexions sur le passé, il se prit à répéter ces paroles sérieuses et graves :
« Je voyagerai dans les contrées de l’Orient et du couchant ; je ferai fortune, ou je mourrai loin de mon pays.
« Si mon âme s’en va, Dieu l’appellera à lui ; si je survis, il me sera facile de revoir mes foyers. »
L’homme peut bien se décider et se résoudre à vivre dans la peine, la souffrance et la misère, au milieu d’un peuple où il n’est connu de personne ! Et puis, aujourd’hui surtout, le Juif même n’est-il pas en honneur à cause de sa richesse ? et le schérif n’est-il pas humilié s’il est dans la pauvreté et dans le malheur ? Bénédiction de Dieu sur qui a dit ces vers :
« Le pauvre marche, et tout est contre lui, et sur la terre entière, partout, on lui ferme la porte.
« Vois comme il est en horreur à tous, quoiqu’il soit sans reproche ; il trouve inimitié de toutes parts, sans l’avoir mérité.
« Les chiens même, s’ils voient un homme dans l’opulence, vont au-devant de lui en agitant la queue ;
« Mais qu’ils voient un pauvre en haillons, ils aboient après lui et lui grincent les dents[55]. »
Mon aïeul partit de La Mecque et se rendit à Djeddah. Il y resta à copier des livres qu’il vendait ensuite ; car, comme nous l’avons remarqué, il avait une belle écriture. Il s’y lia avec quelques individus venus du Sennâr, mais il s’attacha plus particulièrement à l’un d’eux, et en fit son ami intime.
Cet homme lui dit un jour : « De quel pays es-tu ? — Je suis de Tunis. — Pour quelle raison veux-tu te fixer à Djeddah ? » Alors mon grand-père lui conta son histoire et ses malheurs. « Est-ce que tu ne te déciderais pas, reprit le Sennârien, à venir avec nous à la ville de Sennâr ? Tu y trouveras honneur et bien-être. Notre mek (roi) est homme à main ouverte, qui ne regarde ni à l’argent, ni à l’or, qui aime le mérite et ceux qui en ont, qui sait mettre chacun à son rang, qui sait traiter les schérifs et leur donner tous les secours possibles. Moi, je te réponds, si tu viens avec nous, qu’il te relèvera de tes échecs, fermera les brèches de tes affaires, et que tu te trouveras bientôt avec des richesses, des honneurs, des esclaves et des chameaux. » Mon aïeul se laisse tenter ; et, curieux d’aller voir le mek sennârien, il part, espérant joie et bonheur.
On arrive, on le présente au mek, en disant : « Cet homme est un savant, de pays étranger ; son bâtiment s’est brisé sur les mers, et il a perdu tout ce qu’il possédait. » Le mek accueille mon grand-père : « Sois le bienvenu, » lui dit-il.
Et il le traita avec la plus grande déférence, lui souhaita toutes sortes de prospérité, le logea dans une maison choisie, et lui fit donner d’abondantes largesses. Parmi ses présents était une jeune fille makâddienne charmante, d’un prix très-élevé, et appelée Halymah. Séduit par sa beauté, mon aïeul en fit sa concubine ; et il en eut un garçon et une fille aussi beaux que leur mère. Le roi assigna encore à mon grand- père un certain revenu, ce qui le fixa au Sennâr. Il oublia alors sa famille restée à Tunis, et les trois jeunes enfants qu’il y avait laissés avec leur mère.
L’aîné, feu mon oncle, s’appelait Mohammed, il avait alors neuf ans ; le second, que Dieu sauve son âme ! s’appelait Omar, il avait alors six ans ; ce fut mon père ; le troisième, Mohammed-Tâhir, avait trois ans : voilà du moins ce que j’ai entendu raconter par mon père et ma grand’-mère ; que sur eux soit l’ombre de la miséricorde de Dieu !
Or, ces trois enfants furent d’abord mis sous la tutelle et la surveillance de leur oncle maternel El-Seyd-Ahmed, fils du savant Soleymân-el-Azhary ; c’était un homme digne d’estime et de considération, d’une haute valeur, jurisconsulte habile, d’une science profonde dans les Traditions du prophète, et d’une vertu reconnue. Il est auteur de plusieurs ouvrages et de plusieurs écrits estimés. Ahmed était renommé pour ses connaissances, pour son savoir immense en théologie. On lui avait proposé les fonctions de câdy à Tunis, et il les avait refusées. Il s’occupait à donner des leçons. Par la suite, on le nomma professeur à l’école d’Aly-Pacha Ier ; et il se livra de plein cœur à ce genre de travail. Vers la fin de sa vie, il fut frappé d’une maladie qui l’obligea de renoncer à cette école. Alors il donna des leçons chez lui. Les grands et les gens de naissance et de condition élevée venaient l’écouter. Il resta ainsi jusqu’à ce que mon père atteignît l’âge viril. Mon père, qui avait dans sa jeunesse appris le Coran, assistait aux leçons scientifiques de son oncle et d’autres maîtres encore.
Or, s’agita en lui le désir d’aller faire son pèlerinage ; il consulta son oncle à ce sujet, et son oncle aussi sentit le même désir. Ils se préparent donc au voyage ; ils s’embarquent, ils vont à Alexandrie, puis au Kaire, et de là partent pour Cosseyr. C’était quelques mois avant l’époque du pèlerinage.
En route, la caravane est rencontrée par une autre caravane de Mogrébins venant du Sennâr. On s’appelle de part et d’autre, et ceux qui venaient du Sennâr crient : « Hé ! les Mogrébins, y a-t-il avec vous quelqu’un de Tunis ? — Oui, répondit mon père, nous en sommes. — Connaissez-vous Ahmed, fils de Soleymân ? — Oui, dit mon père, nous le connaissons. Qui es-tu, toi ? — Je suis son beau-frère ; je suis sorti de Tunis il y a longtemps, j’y ai laissé mes enfants, toute ma famille, et je ne sais pas s’ils sont morts ou vivants. » Or, l’oncle de mon père était sous une sorte de palanquin couvert de toile. Il avait entendu cette conversation. « Omar[56], dit-il, salue ton père ; c’est lui ! fais-lui aussi mes compliments. » Omar saute à terre, va saluer son père, et lui embrasse la main. Il lui dit aussitôt que le frère de sa femme était sous le palanquin. Mon grand-père accourt et salue le fils de Soleymân- el-Azhary. Les salutations finies, Omar dit à son père : « Comment avez- vous pu nous laisser si longtemps sans moyens de dépenses, sans ressources, nous si jeunes encore ! Si Dieu n’eût pas éveillé la bonté de mon oncle, nous étions perdus. — Que pouvais-je faire ? Le destin ne marche-t-il pas par l’ordre des volontés suprêmes de Dieu ? Un poëte n’a-t-il pas dit :
« Ce qui est écrit par le destin ne saurait être effacé ; et sois tranquille pour ce que le destin ne te réserve pas. »
« — Mais pensez-vous à présent, répliqua mon père, à retourner dans notre pays et à rafraîchir les regards de toute votre famille par votre aspect ? — J’y retournerai, s’il plaît à Dieu. — Et quand ? — Je vais maintenant au Kaire pour y vendre ce que j’ai de femmes esclaves ; puis je reviens au Sennâr pour prendre mes enfants et ce que je possède ; ensuite je repars pour l’Egypte. Vous allez au pèlerinage ; à votre retour, nous nous retrouverons au Kaire ; qui arrivera le premier, attendra... » On se dit adieu, et on part. C’était vraiment l’application de ce vers :
« Il arrive... Je n’ai pas fini de le saluer, que déjà je commence mes adieux. »
Mon père et son oncle vont à leur pèlerinage. Mon aïeul part pour le Kaire ;... il y vend ses esclaves, achète ce dont il a besoin, et regagne le Sennâr. Mon père et son oncle arrivent au Hedjâz ; puis se rendent à Tâyfah, où ils restent jusqu’à l’époque du pèlerinage. Ils vont alors à La Mecque, accomplissent leurs pieux devoirs. Ils avaient à peine fini, que l’oncle mourut dans la Ville Sainte ; il fut enterré vers la porte de Mâlâ. Omar revint au Kaire, mais il n’y trouva pas son père. Il l’attendit, et pendant ce temps il assista aux leçons scientifiques de la mosquée El-Azhar.... Fatigué d’attendre, il se mit en route pour le Sennâr avec une caravane qui en était venue depuis peu.
Arrivé, il trouva son père établi à demeure fixe, tranquille au sein de ses enfants et de sa famille, ne s’informant de rien, n’ayant pas eu seulement la pensée de partir. Mon père lui demanda pour quel motif il avait manqué à sa promesse, et pourquoi il lui avait ainsi donné une parole de plaisanterie pour un rendez-vous réel. Mon aïeul lui allégua une excuse au hasard, insignifiante. « J’ai, lui dit-il, des débiteurs qui remettent sans cesse leurs paiements d’époques en époques, et il m’est impossible de m’en aller avant d’en avoir fini, car ce n’est qu’alors que je pourrai relever mes affaires en déroute, et prendre du nerf pour le voyage. » Omar resta six mois chez son père.
Alors une caravane se prépara pour l’Egypte, et Omar dit à son père : « Voyons ! de deux choses l’une : voici une caravane qui se dispose à partir ; voulez-vous venir avec nous, ou bien voulez-vous que je m’en aille seul ? — Ni l’un ni l’autre ; partir ne me convient pas, vu que j’ai des dettes à Tunis ; et, de plus, j’ai eu nouvelle que ta mère s’est remariée. Quant à ton départ, diffère-le ; ce sera pour une autre caravane, s’il plaît à Dieu. Et puis, il faut bien te pourvoir, pour cela, d’esclaves, de chameaux, d’or, de marchandises ; car tu ne peux pas t’en retourner sans être remonté. » Mon père refuse de rester et de prolonger plus longtemps son séjour. « Je désire m’instruire, dit-il, et le temps que je passe ici est en pure perte pour moi. » Dans cette opposition d’avis, ils s’aigrirent mutuellement ; et mon père, tout en colère, partit avec la caravane, ne possédant pas un para. Mais, trois jours après, mon aïeul l’atteignit et lui remit trois chameaux, quatre jeunes filles esclaves, deux esclaves noirs, des provisions de voyage en vivres et eau sur les chameaux, et de plus un chameau chargé de gomme. Mon père reçut le tout, et continua sa route avec la caravane... Mais on s’égara ; la soif se fit sentir ; le trajet du désert se prolongea, et les jeunes filles esclaves et les chameaux de mon père moururent. Il allait revenir au Kaire, pauvre comme auparavant. — Un poëte a dit :
« Quand la fortune veut te suivre, tu la mènerais avec un cheveu ; veut- elle tourner le dos, elle brise des chaînes de fer. »
Or, par une sorte de faveur du ciel pour mon père, le chef de la caravane tomba malade. Une céphalalgie violente le prit et ne lui laissa pas un moment de calme. Personne ne savait comment le guérir. Mon père est informé de l’accident : il écrit aussitôt un passage du Coran sur un morceau de papier. Le malade prend ce papier avec une foi profonde, le place sur le lieu de la douleur, et à l’instant même il est guéri[57].
Persuadé alors que mon père était un homme de bénédiction, le chef de la caravane le fit monter sur un de ses chameaux et chargea un de ses ballots de gomme sur un autre.
Mon père arriva au Kaire après toutes ces angoisses mortelles du voyage ; il y vendit sa gomme soixante-quinze foundougly[58]... Il entra à la mosquée El-Azhar pour étudier, et peu après il épousa ma mère. Après deux ans de mariage, il eut un fils qu’il appela Ahmed, et qui mourut à quinze mois. Alors, dans son chagrin, mon père répétait ces vers :
« Le sort m’a frappé dans toi ; l’heure de ta mort est venue la nuit de ta naissance.
« Hélas ! sa vie est finie avant que finissent les jours de son enfance.
« Il semble que, par piété et par vertu, il ait voulu, par sa mort, restituer sa vie à son père et à sa mère.
« Cher enfant ! bel astre du ciel !... combien courte fut sa durée ! Ah ! ce sont bien là les étoiles de la dernière heure de la nuit ! »
Mon père partit pour Tunis, emmenant avec lui sa femme et sa belle-mère. J’étais alors dans le sein maternel. Arrivé à Tunis, mon père descendit chez son frère Mohammed. Mohammed était un fabricant distingué de châchiyah ou tarboûch. Cinq mois après que mon père fut à Tunis, je vins au monde : c’était le vendredi, à trois heures après le coucher du soleil, au milieu du mois de zou-l-cadeh, l’an 1204. Mon père resta encore environ trois ans à Tunis. Il se brouilla avec ses deux frères, et il repartit pour le Kaire en 1207. Il se mit de nouveau à étudier à El-Azhar. Il suivait les leçons du savant cheykh Arafah-el-Douçoucky, de la secte des mâlékites, et les leçons du célèbre cheykh, l’unique en science, le cheykh Mohammed, le grand émyr, ou inspecteur de la mosquée[59].
Mon père obtint, à El-Azhar, la fonction de nackyb dans le rouwâck ou la section des mogrébins étudiants à cette mosquée. Il vivait dans une médiocre aisance. Il resta ainsi jusqu’au commencement de 1211, époque à laquelle il lui vint, de Sennâr, une lettre de son frère paternel, qui lui écrivait, après les politesses d’usage : « Notre père est passé au séjour du pardon de Dieu très-haut. Il a laissé nombre de livres qui nous ont été volés par un certain Ahmed, de Benzéreh (dans les États de Tunis). Nous avions accueilli cet homme dans notre maison, parce qu’il se disait parent de notre père. Nous sommes dans un état qui réjouit nos ennemis et afflige nos amis. Au reçu de cette lettre, pars à la hâte, viens ici ; prends-nous avec toi ; nous vivrons de ce dont tu vivras. Salut. »
A la lecture de cette lettre, mon père, attristé, versa des larmes. Il eut pitié de la misère de son frère et de sa sœur. Il se mit de suite en route pour aller les retrouver. J’étais alors âgé de sept ans. J’avais déjà lu le Coran en entier : je le lisais pour la seconde fois, et j’en étais à la fin du chapitre : De la famille d’Aaron.
J’avais un frère de quatre ans. Mon père nous laissa de quoi vivre pendant six mois ; mais nous restâmes un an seuls. Ma mère fut obligée de vendre une grande partie de notre vaisselle de cuivre et sa parure.
Alors mon oncle Tâhir arriva au Kaire ; il nous prit sous ses ailes et eut soin de nous. Il était venu pour le pèlerinage et pour faire du commerce. Il avait avec lui un fils beau comme le soleil matinal dans un ciel sans nuages ; il l’avait appelé Mohammed. Il était plus âgé que moi d’environ un an et demi. Il vint avec moi à l’école pour lire le Coran... Enfin il se disposa à se mettre en route avec son père pour le pèlerinage, à la fin de l’année 1212.
Au commencement de 1213, les Français entrèrent au Kaire, et en restèrent maîtres. Mon oncle y était alors avec les pèlerins mogrébins.
Les Ghouzz ou Mamelouks s’étaient dispersés et enfuis de tous côtés. Les pèlerins des autres pays arrivèrent : ils trouvèrent les Français au Kaire et dans les provinces... L’occupation étrangère dura jusqu’au commencement de 1216. Le visir Yousouf-Pacha parut avec ses troupes, et les Français se retirèrent[60].
Or, mon cousin Mohammed savait le Coran, et il avait commencé l’étude des sciences[61] : c’était un jeune homme de mœurs pures et de savoir. L’année qu’il était au Kaire, la peste tomba sur l’Égypte ; elle enveloppa mon jeune parent, et l’emporta des demeures de ce monde au tombeau et aux voluptés des houris. Mais son père fut saisi d’un chagrin profond ; il pensa mourir de douleur et descendre sous la tombe par l’excès de sa souffrance et de son égarement.
Le poëte dit :
« Les hommes, dans la carrière de la vie, sont comme les chevaux lancés à la course : celui qui devance tous les autres est le meilleur ;
« Car la mort trie les mortels dans le creux de sa main ; et elle ne choisit que les diamants les plus précieux. »
Mon oncle, après la perte de son fils, eut en horreur le séjour du Kaire, et son cœur se brisait. — C’est lui que je fais parler dans ce vers :
« Celui que j’aime est parti de ce pays ; mon ami une fois éloigné, ce pays m’est odieux. »
Il pensa à rafraîchir la fièvre de sa douleur et à calmer la plaie qui le tourmentait, en accomplissant le pèlerinage à la Maison Sainte, et en allant visiter le divin Prophète. Mais, dit le poëte,
« Transporte ton cœur en quelque atmosphère que tu voudras, ta tendresse le rappellera toujours l’être qui le premier eut ton amour. »
L’Envoyé divin, sur qui soit la bénédiction et le salut de Dieu ! a dit aussi : « Lorsqu’un de vous est frappé d’un malheur, qu’il le compare au malheur de mon trépas, qui sera pour le monde la plus grande des calamités. » De là ces vers :
« Supporte toute infortune avec résignation, et prends courage ; sache que nul homme n’est immortel.
« Tu as perdu celui que tu aimais ; réfléchis et compare : qu’est-ce que ton malheur auprès de la mort du Prophète ? »
Mon oncle partit pour le Hedjâz et me laissa au Kaire étudier à la mosquée El-Azhar. Il m’avait remis de quoi suffire à mes dépenses pendant quatre mois, mais son absence se prolongea bien au delà de ce temps. L’argent s’épuisa ; je me trouvai dans la gêne et le besoin.
J’entrais en adolescence ; je ne sus plus quel parti prendre. Je ne voulais pas abandonner la science pour apprendre un métier. J’étais réduit à chercher de quoi manger, et je me voyais sur le point de rester sans vêtements.
Un jour, j’appris qu’une caravane arrivait du Soudan ; elle venait du Dârfour. J’avais su, peu de temps auparavant, que mon père était parti du Sennâr pour cette contrée avec son frère. Lorsque la caravane fut entrée à l’okel des Djellâb ou marchands d’esclaves, j’y allai pour m’informer de mon père, demander s’il vivait encore, et savoir s’il était possible d’aller le rejoindre.
Je fis par hasard la rencontre d’un homme de la caravane, homme déjà d’un certain âge et d’un air grave et respectable. Il s’appelait Ahmed- Badaouy. Je lui baisai la main, et je me tins un moment debout devant lui. — « Que désires-tu, mon ami ? » me dit-il d’un ton plein de douceur. — « Je viens demander des nouvelles de quelqu’un qui m’intéresse et qui est dans votre pays. Peut-être quelqu’un de vous le connaîtra et m’en indiquera la trace. — Qui est-il ? son nom ? — Son nom ? Omar, de Tunis : c’est un homme instruit... — Tu es tombé juste sur celui qui, de nous tous, peut te fournir les plus sûrs renseignements. C’est mon ami ; je le connais mieux que qui que ce soit. Je vois que tu lui ressembles, tu es son fils. — Oui, je le suis. Mais le triste état auquel je suis réduit, le trouble qui m’agite... — Mon enfant, pourquoi n’irais-tu pas revoir ton père ? Tu trouveras près de lui consolation et joie. — Comment ? Rien dans la main ; aucune ressource, rien pour le voyage ! — Ton père est du nombre des personnages qui sont placés près du sultan et les plus honorés après les membres du divan ; si tu veux aller le rejoindre, je me charge de tes provisions, de ton transport, de tout ce qu’il te faudra, jusqu’à ce que tu arrives en sa présence. — Ce que tu me dis là est-il bien vrai ? — Oui, par la vie du Prophète ! Ton père m’a rendu des services que je ne pourrai jamais assez reconnaître et payer, quand même je donnerais tout ce que je possède et tout ce que j’ai de biens. — Eh bien ! je suivrai tes pas, mieux que la chaussure de tes pieds ; je m’attache à toi comme ton ombre. »
J’acceptai donc les offres d’Ahmed, et nous convînmes de tout à l’instant même.
Ensuite j’allai le voir tous les jours... Enfin, on se prépara au départ ; et Ahmed me dit un jour : « Nous partons demain ; si tu veux, viens passer la nuit avec nous, pour être prêt de bonne heure. — Je suis tout à toi, sur ma tête et sur mes yeux[62]. » Je passai la nuit avec eux, plein de joie et de bonheur, dans la satisfaction la plus douce et la plus pure. Lorsque l’aurore, la fille du soleil, commença à poindre et à remplir l’atmosphère de sa lumière, nous nous levâmes, et nous chantâmes la prière du matin. Puis on prépara les bagages, on les sortit, et on les chargea aussitôt sur les chameaux. La corne de la gazelle n’aurait pu s’apercevoir encore au désert, que déjà le chargement était terminé... Aussitôt les chameaux commencent leur marche balancée. Nous arrivons à Fostât (Vieux-Kaire), et nous faisons agenouiller nos montures sur le bord du Nil. On descend tout le bagage dans une barque ; cela fait, nous attendons la prière de midi, car c’était le vendredi[63]...
Nous nous embarquâmes, et nous saluâmes le Kaire du salut d’adieu.
[Décoration]
[Note 54 : La source de Zarcâ est dans Médine. (Note du cheykh.)]
[Note 55 : Voyez la note A, dans les Notes et Eclaircissements, à la fin du volume. — Je mettrai à la fin de cet ouvrage les digressions étrangères qui, comme celle que je déplace d’ici, interrompent trop longuement le fil de la narration. (Note du traducteur.)]
[Note 56 : Omar est le père du cheykh auteur de ce livre.]
[Note 57 : Ces pratiques mystiques sont en grand usage chez les Arabes, qui ont une foi complète dans leur efficacité. Il est admis toutefois, comme indispensable pour le succès de cette médication religieuse, d’avoir confiance entière en la bonté et la générosité de Dieu ; l’émotion dévote qui agite le patient est une condition exigée pour obtenir la guérison. C’est absolument la foi magnétique. — Souvent j’ai vu ici, en Égypte, écrire des mots ou un verset du Coran dans une tasse, puis verser de l’eau dans cette tasse, et remuer. Le malade qui a la foi, en buvant cette infusion d’écriture sacrée, court grand risque de guérir ; et, dit-on, il guérit assez souvent. La foi sauve ; les émotions sauvent aussi. — On avale encore des fragments de papier sur lesquels on a écrit des versets sacrés, etc. — (PERRON.)]
[Note 58 : Le foundougly dont il est question ici était une pièce d’or de trois à quatre piastres.]
[Note 59 : Le grand émyr de la mosquée maintient la discipline et l’ordre dans cette espèce de collége ; il surveille aussi les fonctions des nackyb, qui sont chargés de distribuer aux étudiants le pain et les autres choses que ces étudiants reçoivent à la mosquée aux frais du gouvernement. — Chaque rouwâck, ou section, ou chambrée, comprend, l’une les élèves syriens, l’autre les mogrébins, etc., et a un nackyb. Le cheykh El-Djâmi, ou cheykh de la mosquée, est comme un grand vicaire, et a autorité suprême sur tout ce qui concerne la mosquée.]
[Note 60 : Le cheykh Mohammed-el-Tounsy passe un peu rapidement sur l’expédition des Français, et s’exprime de manière à faire croire qu’une armée française aurait été battue par le grand vizir, que l’expédition aurait été dissipée par la seule présence d’une armée turque ! la réponse est dans les victoires d’Aboukir et d’Héliopolis.
(J.—D.)]
[Note 61 : Il ne faut pas se faire une haute idée de ce que les Arabes appellent ici les sciences. — On fait apprendre aux enfants le Coran par cœur. Le fakih, ou maître d’école, qui les dirige en cela, n’y entend pas beaucoup plus qu’eux ; il ne sait guère que lire assez correctement le texte sacré. — Ensuite on fait passer les enfants à l’étude des sciences, c’est-à-dire des diverses parties de la langue arabe. Quatre traités explicatifs de la grammaire sont mis successivement entre les mains des élèves ; puis vient l’étude de la rhétorique, des tropes, etc. Il y a dans cette étude une douzaine de divisions, parmi lesquelles la science de la conjugaison des verbes, par exemple, forme une division très-importante. (Not. du trad.)]
[Note 62 : Formule d’assentiment et de soumission, très-employée.]
[Note 63 : Les Arabes se mettent très-rarement en route le vendredi avant la prière de midi. Le vendredi est pour eux un jour sinistre, excepté après la prière du milieu du jour.]