CHAPITRE III.
Récit abrégé de l’histoire du sultan Abd-el-Rahmân l’Orphelin, surnommé Rachyd, ou le Juste. — Ses commencements. — Son règne. — Sa mort.
Nous avons déjà dit que le sultan Ahmed-Bakr laissa sept fils, dont le plus jeune était Abd-el-Rahmân, qui fut appelé aussi El-Yatym ou l’Orphelin, parce qu’à la mort de son père il était encore dans le sein maternel.
La jeunesse d’Abd-el-Rahmân fut exemplaire. Il apprit par cœur le Coran, s’appliqua à l’étude des lois et s’habitua à distinguer le bien du mal ; il ne se livrait à aucune des mauvaises habitudes des fils des sultans au Dârfour. Là, lorsqu’un fils du souverain est arrivé à un certain âge, il parcourt les différents pays, et se fait traiter chez qui il lui plaît, disant que tout Fôrien est l’esclave du sultan.
Dès son jeune âge, Abd-el-Rahmân fut probe, religieux, sans reproche, pur dans ses penchants. Il essuyait même des privations ; quand, dans le cours de ses voyages, il arrivait, le soir, dans quelque lieu habité, il disait à celui chez qui il descendait : « Je suis l’hôte de Dieu. » Si on l’agréait, il restait ; sinon, il allait chercher un autre gîte. Jamais on n’entendit dire qu’il eût causé le moindre mécontentement à qui que ce fût. Il n’oublia pas non plus, après son avénement à la puissance, ceux qui l’avaient bien reçu auparavant. Il sut au contraire les en récompenser généreusement.
On raconte que, dans un de ses voyages, il se fit héberger chez un homme de la tribu des Berty. Cet homme le reconnut, tua un mouton gras, et voulut traiter le jeune prince avec les plus grandes recherches. L’heure du souper venue, on servit à manger. El-Yatym, voyant que le Berty s’était mis en dépense extraordinaire pour le recevoir, lui dit : « Mais, mon ami, est-ce que nous n’aurions pas pu nous contenter de moins que cela ? Si tu avais tué une poule, cela aurait suffi, et tu m’aurais donné tout ce que tu pouvais. — Non, mon maître, non ; je le jure par Dieu ! Si j’eusse eu une chamelle, je l’aurais égorgée pour toi ; n’es-tu donc pas Abd-el-Rahmân l’Orphelin, le fils de notre sultan ? — Et d’où me connais-tu ? — Je te connais à tes vertus, à ta piété. Oui, il t’arrivera des jours de gloire. — Je le jure par le nom de Dieu, si jamais je deviens roi, je te donnerai de quoi avoir bien meilleure chère encore que ce que tu m’as offert aujourd’hui. »
Il accomplit sa promesse. Quand il fut sultan, il fit venir chez lui ce Berty, appelé Mohammed-Dardouk, et lui confia une fonction lucrative. Il le chargea de recueillir les contributions de la tribu arabe des Madjânyn ou les Fous, tribu nombreuse et riche en chameaux. Dardouk acquit des troupeaux considérables en chamelles et chameaux.
Une autre fois, passant par le Ryhh, au nord-ouest du Dârfour, il descendit chez un pauvre homme appelé Djiddau, qui le traita du mieux qu’il lui fut possible. Djiddau était d’une famille distinguée ; son père avait été un roi très-considéré, ou tékényâouy ; c’est le nom que l’on donne aux rois ou gouverneurs d’un certain rang dans les provinces du nord. L’Orphelin, une fois élevé au sultanat, rendit à Djiddau la place de son père. J’ai connu moi, ce roi ou tékényâouy, et je l’ai fréquenté pendant mon séjour.
On m’a raconté encore l’histoire suivante :
Le cheykh Mâlik-el-Foutâouy, dont j’ai déjà parlé, eut un songe dans lequel il vit la lune monter dans le ciel, et le peuple la contempler et s’écrier : « Voilà l’Orphelin ! » L’interprétation naturelle était que l’Orphelin monterait sur le trône. Mâlik alla annoncer au jeune prince cet augure. Abd-el-Rahmân lui dit : « Si ta vision se vérifie, je t’élèverai en dignité. » Et il tint parole.
L’Orphelin jeûnait le jeudi et le lundi de chaque semaine. Il jeûnait aussi les mois de redjeb, chabân et ramadhân.
Il aimait les hommes de science et savait les honorer. Assez longtemps avant son élévation au sultanat, il était prédit par les astrologues et les devineurs au sable[106], que l’Orphelin, après Tyrâb, aurait le souverain pouvoir. Tyrâb fut instruit de cette prédiction, et dans sa jalousie, plusieurs fois il essaya de le faire périr. Mais Dieu protégea l’Orphelin. Tyrâb l’invitait à manger avec lui, et mêlait du poison dans certains mets ; Abd-el-Rahmân disait au sultan : « Je jeûne aujourd’hui. » Et il ne mangeait rien.
J’ai ouï dire à des gens qui le virent au moment où il fut investi du pouvoir, et introduit dans la demeure des sultans, qu’il portait pour vêtement une chemise tellement usée, que ses épaules paraissaient à travers ; et il avait à la main un chapelet de bois qui, en Egypte, vaudrait bien vingt paras[107].
Il resta célibataire jusqu’à ce que sa barbe commença à blanchir ; il était tellement pauvre, qu’il n’avait pas même de quoi acheter une esclave pour concubine, ni de quoi se marier. Il ne vit de femme que lorsqu’il partit pour le Kordofâl avec son frère le sultan Tyrâb. En passant par le Bigau, le roi de ce pays lui fit cadeau d’une assez laide esclave, appelée Anbousah. Il en fit sa concubine et en eut un fils qui fut le sultan Mohammed-Fadhl, lequel règne encore aujourd’hui.
Quand Abd-el-Rahmân fut agréé pour souverain et placé sur le trône, il reçut les soumissions de tous. Le premier qui le vint féliciter et saluer fut son frère aîné Ryz, puis après lui Ryfâ, puis Tâhir, puis les fils des sultans. Il en fut de même du câdy, des ulémas et des grands de l’Etat. Ensuite on battit le coup de tambour du deuil pour annoncer publiquement la mort de Tyrâb. On cessa un moment, et on battit le coup d’allégresse, comme signal de l’inauguration du sultan nouveau.
Il était d’habitude, chez les princes fôriens, que le sultan, lors de son installation, restât sept jours enfermé chez lui sans s’occuper d’affaires, sans donner d’ordres ni de défenses. Il passait ce temps dans le cérémonial et les fêtes ; et les ulémas, les vizirs, et tous les grands venaient lui rendre visite. A son avénement, Abd-el-Rahmân dérogea à cet usage, et dès le lendemain matin de l’inauguration, il parut au conseil. Les vizirs vinrent au palais, et le trouvèrent occupé dans son divan à travailler. Ils lui firent à ce sujet quelques observations et lui dirent : « Ce n’est pas l’usage. — Mauvaise habitude, répondit le prince, il n’est pas question de cela dans le livre de Dieu, ni dans la sonnah de son prophète. »
Il convoqua ensuite les grands de sa cour et leur dit : « Si vous avez à cœur le maintien et la prospérité de mon règne, vous devez renoncer à tout acte de vexation et d’injustice ; vous n’en devez pas même avoir la pensée. Abjurez devant le Dieu Très-Haut vos œuvres passées. L’injustice ruine les Etats et abrége la vie des rois. » — Ils répondirent : « Nous vous sommes soumis. »
Au matin du troisième jour, il ordonna qu’on sortît les trésors de Tyrâb, et il distribua tout ce qu’il y avait en or, en argent, en habits, aux ulémas, aux chérifs, et aux pauvres. Il y avait aussi une grande quantité de cachemires et de draps piqués par les mites. Il fit tout porter hors du palais, afin que chacun y prit ce qu’il y trouverait à son gré. Tout cela, amassé en tas, faisait une sorte de montagne. Les pauvres accoururent et en firent leur profit. Et ils levaient les deux mains au ciel et adressaient à Dieu leurs vœux pour le sultan.
Sept jours après, il fit sortir les femmes esclaves de Tyrâb et les distribua aussi. Il ne garda que les épouses de ce prince et les mères légitimes des enfants qu’il avait laissés.
Il partagea ensuite les fonctions et les dignités, et il nomma Mohammed- el-Doukkoumy émyn, à la place de son père Aly-Ouad-Djâmi.
Enfin il ordonna les préparatifs du départ pour le Dârfour. En sortant du Kordofâl, il prit par les montagnes des Tourou, attaqua les habitants, et enleva tout ce qu’il y rencontra de jeunes garçons et de jeunes filles. Il ne laissa que les gens âgés.
Il convoqua ensuite les cheykhs des Bédouins de la tribu des Rezeygât et de celle de Macyryeh, et les décida à le suivre pour combattre le khalife Ishâq. Il leur promit que tout ce qu’ils prendraient de troupeaux, armes et chevaux, serait pour eux. Ils se réunirent à lui au nombre de plusieurs mille. Abd-el-Rahmân alors se dirigea du côté du Dârfour, mais au lieu de marcher droit sur les frontières de l’est, il tourna vers le sud.
Avant d’aborder sur le territoire fôrien, il écrivit au khalife la lettre suivante :
« Abd-el-Rahmân, sultan du Dârfour, à son neveu Ishâq.
« Reçois mes condoléances au sujet de la perte de ton père. Il était mon frère, mais toi, tu étais encore plus rapproché de lui par le sang.
« Je te recommande les devoirs de la piété filiale envers les proches parents, et par conséquent envers moi. Quand donc tu auras reçu cette lettre, reconnais que je suis ton oncle, et que tu me dois le même respect qu’à ton père ; c’est une honte pour un enfant de s’élever contre son père ou contre un oncle, et à plus forte raison de tirer le sabre en face de lui. Je te défends de combattre. Garde-toi bien de te laisser emporter par l’effervescence de la jeunesse, et de prêter l’oreille aux suggestions des méchants qui cherchent à semer la discorde entre toi et moi. Je te fais serment au nom de Dieu, et te promets sur ma conscience, de te confirmer dans le khalifat, comme tu étais aux jours de ton père. Tu as donc ma parole comme tu avais celle de Tyrâb. Ecoute ma voix et épargne le sang des musulmans. Si tu t’opiniâtres, le repentir descendra sur toi. N’oublie pas quels malheurs viennent bouleverser les hommes criminels. »
Lorsque le khalife eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, il répondit au sultan Abd-el-Rahmân, après les compliments d’usage :
« Je le jure par le Dieu Très-Haut, je ne poserai jamais le pied sur un autre tapis que sur celui de mon père. J’ai sa promesse de lui succéder, et tu n’as nul droit sur moi. En venant me combattre, tu te rends coupable d’une injuste agression. Adieu. »
Ishâq mit de suite en mouvement une nombreuse armée sous les ordres de Hadj-Mouftâh, son mentor nourricier et le premier de ses esclaves. Hadj- Mouftâh découvrit le camp d’Abd-el-Rahmân sur le territoire de Tébeldyéh. Chaque homme des troupes du sultan avait un safrouk, sorte de bâton court en forme de T. Les deux armées en vinrent aux mains ; les troupes du sultan lancèrent leurs safrouk sur les gens du khalife, en criant : « Allah akbar, Dieu est grand ! » L’armée du khalife se débanda et s’enfuit. Les soldats du sultan la poursuivirent, ils firent nombre de prisonniers et prirent une multitude de chevaux et un butin considérable. Les Arabes auxiliaires la poursuivirent aussi, et firent également leur curée. Hadj-Mouftâh se sauva avec la foule des fuyards ; ils échappèrent à l’ennemi, grâce à la rapidité de leurs chevaux. Hadj- Mouftâh alla trouver le khalife, qui lui dit : « Quelle nouvelle ? — Maître, voici le conseil que je vous donne : faites la paix avec votre oncle ; s’il vous demande des richesses, donnez-les ; livrez-moi moi- même le premier ; je serai votre rançon. » A ces paroles, le khalife se lève tout d’un bond : « Te voilà revenu à ce que tu es, à ta lâche nature, esclave de malheur..... Mais la faute en est à moi ; je n’aurais pas dû te confier les chances d’une bataille. »
Le khalife rassembla de nouvelles troupes. Il ouvrit ses trésors, en distribua les richesses, nomma les administrateurs des provinces ; et quand il eut ramassé le plus d’hommes qu’il lui fut possible, il alla chercher l’ennemi, comptant sur une victoire certaine. Il arriva à Taldaoua. Là, le sultan l’atteignit.
Les deux partis une fois en face l’un de l’autre, on se mit en bataille, on disposa les rangs. Le khalife avait avec lui un des rois du Dârfour, appelé Bahhr, et percepteur des dîmes ; c’était lui qui recueillait les grains pour le sultan Tyrâb. Il commandait un corps de troupes de plus de dix mille chevaux et de nombreux fantassins.
Quand les deux armées furent rangées, il s’avança avec ces forces sur l’ennemi, comme pour engager le combat. Il se porta sur le centre du sultan, mais tout à coup il fit sa jonction avec lui et se plaça en bataille contre le khalife, dont les rangs, par cette défection, présentaient un vide immense et une large brèche qu’il n’était plus possible de fermer. Les soldats du khalife, à la vue de la conduite de Bahhr, perdirent courage. L’action commença. Aussi vite que l’éclair, l’armée du khalife lâcha pied. Alors Ishâq s’élança au milieu de la mêlée. Tous ceux des soldats de l’Orphelin qui reconnurent Ishâq s’éloignèrent, par respect pour lui et pour la mémoire de son père. Il continua à se battre ainsi jusqu’à ce qu’il vit ses troupes totalement en déroute et qu’il n’eut plus que quelques hommes autour de lui. Alors il rejoignit les restes de son armée..... Mais une grande partie avait succombé. Les vainqueurs poursuivirent ce qui avait échappé à leurs coups, firent nombre de prisonniers, enlevèrent femmes et enfants. Ils allèrent ainsi en avant jusqu’au soir.
Un témoin oculaire m’a raconté qu’au moment de la mêlée, on aperçut les étoiles au ciel ; et c’était vers le milieu du jour[108]. J’ai vu moi- même le lieu où se donna la bataille ; il était sans végétation, quoiqu’on fût au printemps. J’en demandai la cause, et on me répondit : « Nulle plante ne peut y croître, tant il y eut là de sang versé. »
Le khalife, après cet échec, se retira avec les débris de ses troupes vers le nord du Dârfour, et laissa le sultan au sud. Une fois qu’il se vit libre des poursuites de l’Orphelin, et assez éloigné de lui, Ishâq ne pensa qu’à vexer, tourmenter, dépouiller les habitants des provinces où il était. Ainsi il les entraînait de force avec lui ; toutes les fois qu’il rencontrait un cheval, il l’emmenait, des troupeaux ; il les enlevait. Il se procura ainsi d’énormes richesses et une foule de soldats. Sa main devenait chaque jour de plus en plus pesante pour tous. On implora le secours du sultan, qui se disposa aussitôt à marcher en personne contre lui. Mais les personnages de sa suite l’en dissuadèrent, et il resta. Il se contenta d’écrire à Ishâq une lettre où, après les salutations d’usage, il lui dit :
« Tu sèmes partout la tyrannie, la spoliation, l’injustice ; tu répands à pleines mains le mal et la désolation. Je t’avais conseillé de respecter le sang des habitants, tu ne m’as pas écouté. Après tout ce que tu as déjà fait, tu te prépares encore, par la violence et la déprédation, à nous faire la guerre. Je te conseille une nouvelle fois de quitter la voie où tu t’es engagé, d’étouffer ton effervescence, de faire taire ta brutalité et ton fol orgueil. Si tu reviens t’unir à nous, nous t’accueillerons et nous te rendrons tout ce que tu avais d’abord. Si tu refuses, tant pis pour toi ; tu n’auras à t’en prendre à personne qu’à toi-même, et tu ne gagneras que la honte et l’humiliation. Quoi ! tu t’opiniâtres à prolonger la guerre ! mais les sujets doivent- ils subir les conséquences de ta folie ? Est-ce un motif pour les tourmenter ainsi ? Retire ta main qui pèse sur leurs biens. Quant à ce que je possède, moi, je te l’abandonne, prends-en ce que tu voudras. Dieu va bientôt décider entre nous. Salut. »
Lorsque le khalife eut reçu cette lettre et en eut pris connaissance, il la dechira, et ne daigna pas y répondre. Il redoubla de cruauté ; les plaintes et les malédictions s’élevaient de toutes parts contre lui. Alors le sultan envoya le tékényâouy à la tête d’un corps d’armée, pour combattre Ishâq. Le tékényâouy partit et atteignit l’ennemi à Baououâ. Lorsque le khalife sut que cette armée était à peu de distance, il rangea ses troupes et l’attendit de pied ferme... On en vint aux mains. Les soldats du khalife, depuis l’affaire de Taldaoua, étaient entièrement démoralisés. Ils ne pensaient qu’à chercher leur salut dans la fuite. Ishâq les retint de tout son pouvoir, et s’efforça, au moment de l’action, de ranimer leur courage. Il s’élança lui-même au fort de la mêlée, suivi d’une escorte de ses partisans les plus dévoués, et tous de son âge. De quelque côté qu’il se portât, on fuyait devant lui, non par crainte, mais par respect. Il rompit enfin le centre de l’ennemi, et arriva jusqu’au tékényâouy : « Artisan de malheur, lui dit-il, n’es-tu donc pas l’esclave de mon père ? Et tu me trahis ; et tu viens me combattre ! » Ishâq tire son sabre, le frappe, et le tue.
Le tékényâouy abattu, le trouble se répandit dans ses rangs, et ses soldats s’enfuirent. Les troupes du khalife se mirent à leur poursuite, tombèrent sur eux de toutes parts, en tuèrent un grand nombre, firent une foule de prisonniers et enlevèrent des dépouilles considérables. Il n’y eut que quelques fuyards qui échappèrent aux vainqueurs. Le khalife eut, pour trophées de sa victoire, leurs armes, leurs chevaux et tous les bagages. Ses forces et ses ressources s’étaient accrues par le butin qu’il venait de faire. Il reprit alors courage et considéra désormais le parti du sultan comme ruiné sans retour.
A la nouvelle de l’échec qu’il avait reçu, Abd-el-Rahmân laissa éclater son indignation. Il fit partir sur-le-champ son frère Ryfâ avec une autre armée. Ryfâ réjoignit aussi le khalife à Baououâ. Le khalife disposa ses lignes et se rangea en bataille. Il avait préparé une embuscade dans un bas-fond, et il avait dit à ceux qu’il y avait placés : « Je battrai en retraite avec toutes mes troupes ; l’ennemi alors s’animera contre moi et me poursuivra. Quand vous le verrez s’acharner contre nous, attendez qu’il vous ait dépassés. Puis, prenez- le subitement en queue, tombez sur lui et massacrez à tour de bras. Je fais alors volte-face ; nous l’attaquons, nous, par devant, et vous, par derrière, et pas un seul homme n’échappera. » La chose arriva comme il l’avait prévu.
On en vient aux mains ; les soldats du khalife reculent ; ceux du sultan s’imaginent que les premiers prennent la fuite, fondent sur eux et arrivent au delà de l’embuscade, qui se montre tout à coup et se rue sur l’ennemi. Le khalife se retourne et charge avec fureur. L’armée du sultan est enfoncée ; le trouble et la confusion se mettent dans ses rangs, et Bâcy-Ryfâ est tué. Le champ de bataille est jonché de morts. Un petit nombre d’hommes échappe par la fuite.
Le khalife, dans sa présomptueuse fierté, ne pensa plus, après ce succès, qu’à marcher à la recherche du sultan lui-même. Il oublia qu’en toutes choses il faut considérer la fin.
Pour Abd-el-Rahmân, la nouvelle de la mort de son frère Ryfâ l’affligea profondément. Il se blâma lui-même d’être ainsi resté éloigné des chances de la guerre. « Si je n’eusse pas écouté, dit-il, ceux qui me conseillèrent, si je fusse allé en personne trouver mon ennemi, peut- être l’issue de la bataille nous eût été favorable. Mais Dieu l’a voulu ainsi ; sa volonté est une fatalité inexorable. » Abd-el-Rahmân se mit en marche le jour même et se dirigea du côté où était le khalife avec toutes ses forces, remplissant plaines et vallons.
Les éclaireurs avancés de l’armée du khalife découvrirent bientôt celle du sultan. Elle se présentait en nombre formidable. On accourut donner l’alerte à Ishâq, qui alors, par crainte pour lui et pour les siens, décampa en toute hâte et se porta directement sur la contrée de Zaghâouah dont le roi était son oncle. Ishâq espérait en recevoir des renforts. Il alla à marches forcées, nuit et jour. Cependant le sultan le suivait ; car des espions l’avaient informé du projet d’Ishâq, et il craignait que le khalife n’eût le temps d’arriver au Zaghâouah, pour faire sa jonction avec son oncle, n’augmentât ainsi ses forces, et ne se mît en état de prolonger la guerre. Abd-el-Rahmân força sa marche, et on atteignit l’ennemi à un endroit appelé Guerkaou. A l’avant-garde du sultan était l’émyn Mohammed-el-Doukkoumy, fils d’Aly-Ouad-Djâmi, qui s’était empoisonné au Kordofâl, comme nous l’avons dit. Quand El- Doukkoumy rencontra les troupes du khalife, celui-ci s’imagina voir là toute l’armée du sultan ; il fondit sur elle, et engagea vivement la bataille ; lui-même, au milieu de la mêlée, payait de sa personne : tout fuyait devant lui.
Il pénétra jusqu’à Doukkoumy, s’arrêta devant lui, et lui allongea de vigoureux coups de sabre, en l’apostrophant par ces mots : « Vil esclave, traître, fourbe ! quoi ! tu as l’audace de lever le regard sur moi ! Tu as trahi mes bienfaits et les bienfaits de mon père. Tu oses venir me combattre ! » L’émyn resta muet, il n’ouvrit la bouche, ni pour proférer une parole de douceur, ni pour dire une parole d’injure.
El-Doukkoumy avait deux cuirasses de mailles ; et les coups de sabre du khalife, étaient sans effet sur lui. Le khalife, pour ainsi dire fatigué de le frapper, faisait mine de se retirer. L’émyn tint ferme alors, et prit l’offensive. Il attaque en face le khalife, lui décharge un coup de sabre sur le sommet de l’épaule droite, et lui brise la clavicule. L’émyn Doukkoumy était d’une force extraordinaire ; mais son sabre se rompt près de la poignée et vole à ses pieds. La main droite du khalife s’abaisse, et son bras semble immobile. A cette vue, El-Doukkoumy veut s’emparer du khalife ; mais de toutes parts on accourt à sa défense et on le débarrasse. L’armée d’Ishâq s’enfuit ; l’émyn se met à sa poursuite, mais en même temps il envoie au sultan son sabre brisé, comme signe de ce qui s’était passé. Aussitôt le sultan lui expédie deux autres sabres superbes et garnis en or ; il lui ordonne de presser vigoureusement sa poursuite, et ajoute que lui-même se hâtait de le rejoindre.
Il y avait alors parmi les soldats d’Abd-el-Rahmân un Arabe appelé Zabâdy, qu’on disait être un fellâh (paysan) égyptien. Habile chasseur au fusil, il ne manquait jamais son coup. Il vint se présenter au sultan et lui dit : « Prince, si je te délivre promptement de ton ennemi, que me donneras-tu ? — Si tu m’en délivres, je te donne cent femmes esclaves. — Envoie-moi à l’émyn Doukkoumy ; je vais me mêler à ses soldats, et tu verras aujourd’hui ce qui adviendra. » Le sultan l’expédie sur-le-champ à l’émyn, avec la lettre que voici :
« Zabâdy s’est engagé à nous délivrer de notre ennemi, et nous nous sommes engagé à l’en récompenser. Il demande à se mêler avec tes soldats. C’est lui-même qui te porte cette lettre. Accorde-lui tout ce qu’il désirera, et traite-le avec égards. Je marche toujours sur tes traces. »
Zabâdy monte à dromadaire... Il arrive auprès de l’émyn et lui remet la dépêche du sultan. Doukkoumy, après l’avoir lue, fait ses félicitations à Zabâdy. Les troupes continuaient d’avancer.
Or, par une sorte de fatalité, le khalife, qui souffrait beaucoup de son bras, voulut descendre de cheval et se reposer. Ses officiers l’en dissuadaient. « Pourquoi, leur dit-il, m’empêcher de descendre ? — L’émyn Mohammed est là, sur nos pas, avec ses troupes, et la lutte ne cesse pas un moment entre nous et lui. » Le khalife, impatient, s’écrie : « Quoi ! il n’a pas encore cessé de nous suivre ! — Non, pas un moment. » — Le khalife veut faire volte-face. Ses officiers s’opposent encore à son désir. — « J’irai, je le veux, » dit-il.
Pendant qu’on cherche à le calmer, à le faire renoncer à son projet, voilà qu’arrive Zabâdy. Il examine, il reconnaît le khalife, il le couche en joue, lâche son coup de fusil, et frappe le prince, les uns disent à la poitrine, les autres, à la tête. Le khalife tombe ; on le relève ; il marche quelques pas, mais il est mortellement frappé.
Ses officiers, le voyant ainsi presque à son dernier soupir, dressent une grande tente, et ils l’y déposent. L’armée s’arrête et protége son chef. On combat avec vigueur des deux côtés. L’émyn approche... Il aperçoit les soldats du khalife, se défendant avec courage et ranimant la chaleur de la bataille. Il demande ce qui les irrite, et on lui apprend qu’Ishâq a reçu une balle, qu’il est à l’agonie et presque sans mouvement ; qu’on lui a dressé une tente devant laquelle ses troupes forment un rempart inexpugnable. « Cessez le combat, dit l’émyn, entourez ces soldats à distance, et attendons. » Puis il envoie aussitôt avertir le sultan que le khalife, frappé d’une balle par Zabâdy, est mourant. « Si vous voulez, lui fait-il dire, arriver avant qu’il ne rende le dernier soupir, précipitez votre marche. » Mais peu après le départ du courrier, Ishâq expire... Sa mort est annoncée par des cris de lamentation ; sa cavalerie met pied à terre, et celle de l’émyn fait de même.
Un poëte a dit :
« Que le méchant ne se fie jamais à la fortune, fût-il même roi, ses armées fussent-elles assez nombreuses pour être à l’étroit dans les plaines les plus étendues et sur les vastes flancs des montagnes. »
L’auteur de ce voyage a dit aussi :
« Les masses d’une armée ne sauraient conjurer le trépas ; murs et bastions, rien ne saurait arrêter la fatalité. »
Le sultan se présente bientôt avec ses troupes ; il fend les rangs... et paraît aux yeux des soldats du khalife, qui alors lui font leur soumission. Ensuite il entre dans la tente du fils de Tyrâb avec l’émyn Mohammed-el-Doukkoumy et son cortége impérial. Il soulève le voile qui couvre la face du cadavre, et à l’aspect du khalife, d’abondantes larmes coulent de ses yeux. « Malheureux ! » dit-il en fixant les regards sur le corps de son neveu, c’est toi-même qui fus l’artisan de ta perte. Je t’avais averti, tu n’as pas écouté mes avis. Ainsi l’a voulu le destin de Dieu. » Puis il s’adresse aux grands qui avaient suivi le khalife : « C’est vous qui lui montriez le succès de sa fortune dans les chances des combats, et par là vous l’avez tué. Il n’y avait donc pas parmi vous un seul homme assez sage pour le détourner de la guerre, pour le conseiller ? »
Tous protestèrent qu’ils étaient innocents des malheurs qui avaient eu lieu. Ils jurèrent qu’ils n’avaient pas épargné les conseils, mais qu’il les avait toujours repoussés. « Prince, ajoutèrent-ils, nous avions ses bienfaits suspendus sur notre sein comme un baudrier, et nous devions combattre pour lui jusqu’à ce que Dieu eût mis fin à ses jours. Nous ne devions pas le trahir. Maintenant, prince, si tu veux accepter nos bras, nous combattrons de même pour toi. Si nous l’eussions trahi, et que nous fussions venus à ton service, tu nous aurais pu croire, avec raison, capables de te trahir aussi. »
Abd-el-Rahmân sentit la justesse de ces paroles. « Je vous pardonne de bon cœur, leur dit-il ; ceux d’entre vous qui voudront être avec moi conserveront leur grade et leur rang. Qui refusera n’en éprouvera aucun mal. »
Le sultan ordonna qu’Ishâq fût enterré au lieu où il était mort. Il ne voulut pas qu’il fût inhumé avec les princes de sa famille. « Il s’est révolté, dit-il, il ne sera pas déposé près de nos tombeaux. » Le sultan resta là un jour et une nuit, et au matin suivant il partit pour le Fâcher, comme enveloppé de sa victoire, satisfait d’être délivré des embarras de cette guerre[109].
Le fâcher ou siége du sultan était alors à Guerly ; le fâcher de Tyrâb était à Ryl, et celui du khalife à Djédyd-Râs-al-Fyl. Abd-el-Rahmân le transporta à Tendelty, et c’est là qu’est encore aujourd’hui le fâcher de son fils le sultan Mohammed-Fadhl. On n’a jamais vu, au Dârfour, le fâcher fixé aussi longtemps dans un même lieu. Précédemment les sultans le changeaient très-souvent de place[110].
Quand El-Yatym fut libre des inquiétudes de la guerre, et qu’il eut le cœur dégagé de tout souci, il porta ses regards sur les affaires administratives. Il détruisit les douanes, destitua ceux qui tourmentaient et tyrannisaient les provinces, distribua leurs fonctions à d’autres, et s’occupa de tout ce qui pouvait faire accroître la prospérité et la richesse de son pays.
Il réprima l’habitude qu’on avait partout de boire du vin et de se livrer à la débauche. Il établit la sécurité des routes, qui jusqu’à lui avaient été pleines de dangers ; depuis, elles furent tellement libres et sûres, qu’une femme eût pu aller des cantons les plus éloignés de la capitale jusqu’aux plus rapprochés, toute chargée de parures, sans avoir à craindre autre chose que Dieu. Le commerce prit de l’accroissement, et l’aisance se répandit de toutes parts. Il mit en honneur la justice et l’équité. Il n’avait nulle pitié pour ceux qui commettaient quelque acte de violence ou de spoliation, fussent-ils même de ses proches.
Des gens dignes de foi m’ont raconté que deux Arabes allèrent un jour à sa rencontre, comme il revenait de la chasse. L’un d’eux lui adressa ces mots : « On m’a fait une injustice, ô Rachyd, que Dieu te conserve ! ô Rachyd, on m’a fait une injustice. » Or, il est d’habitude, chez les Fôriens, que celui qui a été victime de quelque vexation, lorsqu’il se présente au sultan pour lui en demander réparation, se mette deux doigts de la main droite, l’index et le pouce, aux angles de la bouche, et les fasse aller et revenir plusieurs fois et rapidement de droite à gauche, en poussant en même temps un cri fort et prolongé qui fait entendre d’abord un k, et continue par un roulement d’r produit par l’agitation de la langue. Il se forme ainsi une sorte de brouhaha qu’on appelle le karourâk. Nul ne fait ce cri que lorsqu’il a reçu quelque avanie.
Or, un de nos deux Arabes roulait le karourâk, puis répétait : « Que Dieu te conserve, ô Rachyd ! je suis victime d’une injustice. » Le sultan d’abord n’y fit pas attention, soit qu’il fût préoccupé de quelque idée, soit qu’il ne l’entendît pas, à cause du bruit des tambourins, des chants et du hourra des soldats. L’Arabe avait karourâké plusieurs fois, et le sultan ne lui en avait pas demandé la cause. Alors l’autre Arabe dit à son compagnon : « Laisse-le, Rachyd est tout à lui et nullement à toi. » Le sultan entend cette parole ; il s’arrête et demande à notre homme ce qu’il vient de dire. — « Mon ami que voilà, a karourâké plusieurs fois et t’a adressé sa plainte en te criant : « ô Rachyd, je suis victime d’une injustice. » Comme tu ne lui répondais pas, je lui ai dit : « Laisse-le, Rachyd est tout à lui-même et nullement à toi. » Le sultan se mit à sourire : « Non, mon ami, lui dit-il, je suis également à toi. Dis-moi qui t’a fait avanie. — C’est Bâcy-Khabyr. » Or, ce Bâcy-Khabyr était des parents de l’Orphelin. Rachyd ajoute : « Et que t’a-t-il pris ? — Il m’a pris cinq chamelles. » Le sultan au moment même appelle Bâcy-Khabyr et le questionne. Khabyr avoue le fait, et le sultan le condamne à donner à l’Arabe dix chamelles, cinq qui lui étaient dues, et cinq pour lui apprendre à se conduire. Khabyr livre les dix chamelles ; et les deux Arabes s’en vont pleins de joie et de reconnaissance.
Abd-el-Rahmân nomma le cheykh Mohammed-Kourrâ aux fonctions de père cheykh ; c’est la plus haute des dignités du Dârfour. Celui qui en est revêtu a l’épée franche, c’est-à-dire, a droit de vie et de mort. Il a une cour, comme le sultan, et, comme lui, il a aussi ses insignes.
L’habitude est de ne confier cet emploi qu’à un eunuque ; sinon, on craindrait que ce dignitaire, une fois en puissance et en crédit, ne songeât à s’élever contre le sultan et ne cherchât à s’emparer du trône.
Lorsque Mohammed-Kourrâ fut confirmé dans sa dignité de père, le sultan l’envoya dans les provinces. Kourrâ se fixa à Aboul-Djoudoul.
Abd-el-Rahmân se montra sévère ; il punissait de mort tous ceux qui étaient convaincus de spoliations ; mais on rendit hommage à son équité ; on reconnut aussi sa bienveillance pour les ulémas (ou savants), pour les gens de mérite et de probité, pour les chérifs. Aussi les chérifs et les ulémas vinrent de toutes parts le visiter. Mon père fut un des premiers qui allèrent près de lui.
Mon père, lors de son arrivée au Dârfour, s’était fixé à Kôbeih chez le cheykh Haçan-Ouad-Aouowdhah. Plusieurs des principaux habitants de Kôbeih, informés qu’ils avaient parmi eux un savant ou uléma de Tunis, s’empressèrent de lui rendre visite. Tels furent le cheykh Mohammed- Karyatym, le chérif Sourour, Ibn-Aboul-Djoud, Abd-el-Karym, fils du fakyh Haçan-Ouad-Aouowdhah, etc. Ils prièrent mon père de leur expliquer l’Abrégé du cheykh Khalyl, livre sur le droit canon musulman. Il leur lut le quart de l’ouvrage, c’est-à-dire, ce qui est relatif aux dévotions ou œuvres pies.
La nouvelle de la présence de mon père à Kôbeih vint aux oreilles de Mâlik-al-Foutâouy, qui en parla ensuite au sultan. Celui-ci envoya appeler mon père, qui aussitôt se rendit au palais. Le sultan le traita avec égards, lui donna des femmes esclaves et lui assigna sa demeure chez le fakyh Nour-el-Anssâry, époux d’une des meyram[111] appelée Haouâ. Ce Nour était un descendant des Anssâr[112] ; il aimait les gens de science et possédait assez bien le Fiqh ou science du droit canon musulman. Il étudia, sous mon père le recueil du Sahyh de Boukhâry, livre traitant des paroles ou traditions du Prophète. Il vanta au sultan le savoir de mon père, l’étendue de ses connaissances dans les sciences démonstratives et dans les questions relatives aux vérités de la foi pure[113]. Le sultan alors s’attacha encore davantage à mon père ; et pendant le mois de ramadhân, il étudia avec lui une partie du Hadyth.
D’autre part, le fakyh Mâlik mit aussi, pour l’éducation de sa famille, tout son espoir dans mon père, qui, en effet, reçut à ses leçons les fils et plusieurs frères du fakyh. Ainsi, des frères de Mâlik, il y avait à ces leçons le fakyh Ibrâhym, le fakyh Médény, le fakyh Yâkoub ; et de ses fils, il y avait Zâky, Sanouy, Mohammed-Djelâl-el-Dyn. Il y avait aussi son neveu, le fakyh Mohammed-el-Berkâouy, ainsi que le fakyh Husseyn Ouad-Touris.
Le sultan demanda à mon père de lui commenter le livre : des Privilèges accordés par Dieu au Prophète, ouvrage du Turk Moughlatây, ce qui donna matière à un commentaire estimé intitulé : La Perle parfaite. Abd-el- Rahmân lui demanda ensuite un commentaire développé de l’abrégé du cheykh Khalyl le Mâlikide (de la secte de Mâlik) sur le Fiqh. Ce commentaire forma deux volumes et fut intitulé : Les Perles égales. C’était une explication complète du texte du sublime savant Khalyl, fils d’Ishâq.[Note E]
Le sultan, lors de son intronisation, reçut les hommages du pieux et dévot fakyh El-Tamourrou, Foullân d’origine, ceux du fakyh le pénétrant cheykh Husseyn-Ammary, élève de la mosquée El-Ashar au Kaire, ceux de quelques chérifs de la Mecque, tels que le chérif Moucaed, qu’on dit être un des fils du chérif Sourour, alors chef de la religion à la Mecque.
Le câdy du sultan était à cette époque le pieux fakyh cheykh Azz-el-Dyn, de la tribu des Banou-Djâmi, et chef de tous les câdys du Dârfour et de ses dépendances.
Abd-el-Rahmân était libéral, généreux autant que juste et pur de mœurs. Il avait une taille moyenne, le teint noir foncé, la barbe mêlée de poils blancs, la voix rauque et sourde. Dans la colère, il passait tout d’un coup à la fureur, mais il se calmait promptement et pardonnait facilement. Il avait de la présence d’esprit, du savoir-faire et de la finesse : nous en donnerons quelques exemples.
Quand les Français se furent emparés du Kaire, et que les Ghouzz ou Mamelouks s’en furent éloignés, un de ces Mamelouks, nommé Zaouânah, qui avait été kâchef, se retira au Dârfour. Zaouânah était des Mamelouks de Mourâd-Bey, d’autres disent un des kâchefs de Mohammed-Bey-el-Elfy[114]. Zaouânah avait avec lui une dizaine d’autres Mamelouks, des bagages considérables, des chameaux, des domestiques, un cuisinier, un farrâch ou valet de chambre, des sâys ou valets d’écurie ; il avait aussi un canon et un obusier.
A son arrivée au Dârfour, il fut accueilli avec bienveillance par Abd- el-Rahmân, qui le traita honorablement, lui donna une demeure convenable, et lui assigna même un revenu assez élevé. Bien plus, il en reçut tant de femmes esclaves, qu’il en ignorait pour ainsi dire le nombre.
Il demanda au sultan de lui permettre de se bâtir une maison à la manière de celles du Kaire : le sultan le lui permit. Zaouânah fit préparer des briques cuites, réunit une grande quantité de travailleurs, pris parmi les noirs esclaves, pour tailler les pierres, et il se fit une maison d’assez belle apparence ; il l’entoura d’un mur de défense d’une épaisseur extraordinaire, et auquel il pratiqua deux embrasures dirigées vers la demeure du sultan ; à l’une il plaça le canon, à l’autre l’obusier. Cette maison dominait tellement le palais, que Zaouânah, de chez lui, pouvait facilement le voir entrer et sortir.
Le mauvais esprit de ce Ghouzz lui suggéra la folle pensée de tuer Abd- el-Rahmân et de s’emparer du Dârfour ; pour cela, il avait projeté d’épier le sultan quand il sortirait ou rentrerait, et de lui tirer un coup de canon à mitraille.
Cependant Zaouânah craignait qu’après son projet accompli sur la personne de l’Orphelin, les Fôriens et surtout les hauts dignitaires ne refusassent de lui obéir. Il imagina un expédient préparatoire : il alla trouver le fakyh El-Tayyb-Ouad-Moustafa, qui avait été vizir et parent de Tyrâb. Ce prince avait épousé la sœur de Tayyb, et en avait eu un fils. Zaouânah, après quelque temps de conversation avec Tayyb, lui découvrit son secret, mais en lui faisant jurer qu’il n’en dévoilerait rien. « Je sais, lui dit-il, que tu as un neveu qui est fils du sultan ; je voudrais que tu m’aidasses à tuer Abd-el-Rahmân ; nous mettrions ensuite ton neveu sur le trône : de cette manière, les affaires seraient à notre discrétion. » Le fakyh accepta le projet. « Mais, dit-il, nous ne pouvons être sûrs de réussir qu’en faisant entrer dans le complot des personnages élevés qui aient des troupes sous leurs ordres. — Très- bien ! dit Zaouânah, mais cela te regarde spécialement, et tu dois mieux savoir que personne à qui on peut s’adresser. »
Le fakyh travailla aussitôt à se gagner des partisans ; il les amenait au kâchef, qui leur donnait des présents, et les faisait jurer d’embrasser son projet. Ils introduisirent ainsi un bon nombre d’individus dans la conspiration.
Un des grands que Tayyb chercha à séduire fut également présenté au kâchef, qui l’instruisit de ses intentions et lui fit jurer le secret. Celui-ci jura et reçut les présents, mais il alla aussitôt les porter au sultan, et l’informer en détail de ce qui se tramait contre lui. « Garde ces présents, lui dit le sultan ; reste avec eux, en apparence, comme tu es à présent, et ne dis à qui que ce soit que tu es venu me trouver. »
Le lendemain même, Zaouânah alla rendre visite à Abd-el-Rahmân, qui le reçut avec plus d’égards que jamais, lui fit cadeau de cent esclaves mâles, de cent jeunes filles, de cent chamelles, de cent jarres de beurre, cent jarres de miel et cent charges de doukn[115]. Il le revêtit ensuite d’un cachemire rouge et d’une pièce de drap rouge, lui ceignit un sabre, et lui donna un cheval avec une selle garnie en or. Le kâchef, transporté de joie, partit. « Ces objets, se dit-il, Dieu me les envoie pour servir au succès de mon projet. » Le soir, à une heure et demie après le coucher du soleil, le sultan fit appeler un des rois, et lui ordonna de se tenir aux aguets avec ses soldats, de voir quand Zaouânah serait entré au palais, et alors de retourner sur les pas du kâchef, de s’emparer de tout ce qu’il trouverait dans sa maison, et de n’en laisser absolument rien échapper.
Cette consigne donnée, le sultan envoie un jeune garçon de sa suite dire au kâchef : « Mon maître doit passer la soirée en société ; il serait bien aise que vous vinssiez chez lui dès à présent. » Des esclaves étaient apostés autour du sultan pour saisir Zaouânah à un signal convenu.
Le jeune garçon va porter l’invitation au kâchef ; celui-ci arrive aussitôt. Le sultan le reçoit avec politesse. Quelques serviteurs de Zaouânah étaient entrés avec leur maître jusqu’au delà de la seconde porte du palais, mais on les avait arrêtés à la troisième. « Attendez ici, leur dit-on, que votre maître sorte. » Abd-el-Rahmân, assis, converse avec le kâchef, et prolonge les causeries assez loin dans la nuit. Enfin le sultan se met à dire : « J’ai faim ; » et il ordonne qu’on apporte à manger. On sert un nacys, c’est-à-dire un rôti non coupé. On demande un couteau, mais on n’en trouve pas ; le kâchef alors en tire un qu’il avait avec lui, et veut découper ; mais plusieurs assistants le prient de n’en rien faire, et disent que la bienséance ne leur permet pas de lui laisser cette peine. L’un d’eux prend donc le couteau et se met à couper le nacys. Le kâchef tire son khandjar ou poignard, un autre le lui prend encore.
Alors le sultan donne le signal ; on saisit Zaouânah, et une fois qu’on est maître de lui : « Quel mal t’ai-je fait, lui dit le prince, pour que tu cherches à m’assassiner, à séduire mes soldats, à les entraîner à la révolte ? — Prince, écoutez-moi..... — Dieu ne t’écouterait pas si je t’écoutais. » Et il donne ordre de le mettre à mort à l’instant même. On l’égorge comme un mouton. Peu après on apporta au palais tout ce que le kâchef avait de richesses, d’esclaves, etc. ; il ne resta plus rien chez lui.
Ensuite le sultan ordonna qu’on démolît la maison. On l’abattit et il n’en resta pas vestige ; on eût dit qu’elle n’avait jamais existé.
On s’était aussi saisi des gens de Zaouânah ; ils passèrent la nuit en prison. Au matin, le sultan les fit paraître devant lui ; mais il leur pardonna et les renvoya. Toutefois, il les mit aux ordres et sous la surveillance d’un certain Yousouf, khazandâr (trésorier) de Zaouânah.
Le sultan se débarrassa successivement de ceux qui avaient trempé dans la conspiration. Il les prit l’un après l’autre et les fit mettre à mort. Il laissa pour le dernier fakyh El-Tayyb ; il le fit périr à peu près de la même façon que le kâchef. Ensuite il fit jeter en prison le fils de la sœur de ce fakyh, et l’y abandonna jusqu’à ce qu’il mourût.
Voici comment il s’y prit avec Tayyb :
Après la mort de Zaouânah, Abd-el-Rahmân laissa à Tayyb la bride libre sur le cou. Il lui prodigua même ses présents et lui montra la plus parfaite amitié. Le fakyh était persuadé que le sultan n’avait nulle connaissance de sa complicité avec Zaouânah. Un certain temps se passa ainsi. Un jour que Tayyb était au divan, on amena pour le sultan deux chameaux chargés de miel. Le sultan lui en fit immédiatement cadeau, et de plus lui fit donner un cachemire rouge et un vêtement superbe. Tayyb le revêtit et s’assit en faisant des vœux pour le bonheur de son maître. Or, assez ordinairement, quand un prince fôrien fait donner à quelqu’un un vêtement rouge, c’est un signe de colère et une annonce de mort. Le sultan avait toujours présent à l’esprit tout ce que le fakyh avait montré d’hypocrite dissimulation le jour de la réunion où fut tué le kâchef... Il s’adresse ex abrupto à ceux qui l’entourent : « Je vous en conjure au nom de Dieu, dit-il, demandez à ce fakyh si, aux jours de mon frère Tyrâb, il était en plus heureuse position, s’il avait de plus abondantes richesses. Ou bien est-ce maintenant qu’il a une vie plus paisible, qu’il est plus riche, que sa parole a plus de puissance ? Demandez-le-lui. — Alors pourquoi m’a-t-il voulu trahir ? Pourquoi, avec le kâchef, a-t-il conspiré ma mort et la perte de ma famille ? » On fait au fakyh la question proposée par le sultan. Mais le fakyh supplie le prince, au nom du ciel, de le mettre à mort plutôt que de l’obliger à répondre ; la mort, dit-il, lui est plus douce que ces cruelles paroles. Le sultan se rend à son adjuration, et on le tue sur la place même.
On avait déjà confisqué tout ce qu’il avait de richesses et de terres. Car Abd-el-Rahmân, avant de le faire exécuter, avait envoyé des soldats s’emparer de tout ce qu’il possédait ; il leur avait recommandé d’en terminer promptement, et ce jour-là même, de peur que si le but de leur mission venait à s’ébruiter, on ne pût leur soustraire quelque chose. Tout cela s’accomplit le plus adroitement qu’il fut possible. C’est avec le même succès qu’Abd-el-Rahmân vit tous ceux qui cherchèrent à le frapper de mal, victimes de leurs coupables intentions, et, grâce à Dieu, succombant devant lui.
Il en fut encore de même à l’égard de l’yâkoury Kinâneh, mère de Habyb, dont nous avons déjà parlé. Le sultan avait négligé de remplir les promesses qu’il lui avait faites, soit à cause des affaires qui l’avaient occupé, soit qu’il craignît quelque chose de la part de cette femme entreprenante, ou de la part de son fils. Mécontente de cette indifférence, se voyant confinée, comme oubliée dans le harem du sultan, et séparée ainsi de son fils, qui avait sa demeure et sa famille loin d’elle, l’yâkoury trama, par lettres, un complot avec plusieurs rois ou grands de l’Etat ; et il fut convenu qu’ils aideraient Habyb à s’emparer du pouvoir souverain. Car elle avait perdu l’espoir de l’y voir arriver, surtout depuis qu’il était né un nouveau fils à Abd-el- Rahmân. Mais ce prince, l’eût-il négligée, ne l’avait pas moins maintenue au rang d’yâkoury, commandant et ordonnant à son gré, ayant autorité suprême dans tout ce qui regardait l’intérieur de la demeure du sultan.
Lors donc qu’elle eut conçu son projet de conspiration, elle en machina l’exécution de la manière suivante : « Mon fils, dit-elle à Abd-el- Rahmân, veut donner un grand festin, et je serais bien aise de l’aider à ce dessein en lui envoyant les mets d’ici. » Le sultan le lui permit. Elle fit donc préparer des mets en abondance ; ensuite elle prit de grandes sébiles en bois, plaça au fond des cuirasses en cottes de mailles, et des sabres, et rangea les mets par-dessus, si bien et de telle sorte qu’en voyant ces sébiles on ne se serait jamais imaginé qu’elles continssent autre chose que des aliments. Elle fit sortir ainsi, en une première fois, plus de cent sébiles.
Elle laissa passer quelques jours, et elle demanda encore au sultan d’envoyer à son fils de quoi fournir un second repas. Le sultan le lui permit. Il ne se doutait nullement que Kinâneh pût avoir aucune mauvaise intention contre lui ; car il était sans pensée de mal et sans défiance, comme sans méchanceté.
Kinâneh recommença sa manœuvre comme la première fois. Quelques jours après, elle revint encore à la charge. Mais avant le départ du troisième repas, Abd-el-Rahmân aperçut par hasard chez Kinâneh une jeune fille qu’elle élevait et qui était d’une haute famille et d’une grande beauté. Le sultan en fut épris, et il résolut d’en parler à l’yâkoury pour qu’elle la lui fît épouser. Kinâneh avait vu l’effet qu’avait produit sur le sultan la beauté de la jeune fille ; mais comme elle la destinait à Habyb, son fils, elle chercha à la punir de s’être laissée voir par le prince.
La jeune fille, fatiguée des mauvais traitements de l’yâkoury, ayant découvert d’ailleurs le projet de conspiration et reconnu par quels moyens on en préparait l’accomplissement, s’échappa secrètement, alla trouver le sultan en particulier, et lui annonça que Kinâneh faisait enlever des armes des magasins de Sa Hautesse, et que tous les mets qu’on emportait pour les festins de Habyb recouvraient et cachaient des cuirasses et des sabres ; que Kinâneh s’entendait avec tels et tels rois pour le tuer et mettre Habyb sur le trône. « Si vous doutez de la vérité de cette révélation, ajouta-t-elle, renversez seulement une des sébiles que vous verrez sortir pour le repas de demain ; vous y trouverez la preuve de ce que je viens de vous communiquer. — Va, reprit le sultan, retourne chez toi, et ne dis à personne que tu m’as parlé. » La jeune fille partit, et le laissa tout agité et inquiet.
Cependant Abd-el-Rahmân ordonna à l’un de ses serviteurs de l’avertir le lendemain, lorsqu’on serait sur le point d’emporter le repas de Habyb, et il lui recommanda le plus grand secret à cet égard. Le lendemain matin, quand tous les mets furent prêts, Kinâneh appela ses esclaves, hommes et femmes, pour emporter les sébiles. Le serviteur qui faisait le guet court prévenir le sultan que le festin est préparé et qu’on va tout enlever. Abd-el-Rahmân arrive, il reconnaît que Kinâneh avait parfaitement rangé les mets et avait désigné à chaque esclave son fardeau. « Un moment, s’il vous plaît, dit-il, attendez. Otez-moi ces couvercles et montrez-moi les mets que vous portez à Habyb. » On lève les couvercles, et le sultan remarque le soin qu’on avait mis à tout coordonner. Il s’approche d’une sébile où étaient certains mets qu’il aimait beaucoup : « Laissez-moi ceci, dit-il, et versez-en dans de petits vases. Je veux en manger, et en régaler quelques personnes avec moi. » On se dispose à lui obéir sur-le-champ. Mais Kinàneh, informée de la visite d’Abd-el-Rahmân, accourt : « Prince, je vous en conjure, dit- elle, laissez ces mets ; nous en avons encore ici, et en abondance ; je vous en ferai servir autant qu’il vous plaira. — Je le sais ; mais c’est de ceux-là même que j’ai envie. Il est possible que ceux que vous voulez me donner, bien qu’absolument les mêmes, ne me plaisent pas autant que ceux-ci. » Kinâneh fut obligée de céder. « Eh bien ! dit-elle, laissez ces esclaves emporter ces sébiles, et gardez celle-là. — Non ; videz-la, vous la remplirez ensuite, et on enlèvera le tout ensemble. » On apporte des vases ; on retire les mets qui étaient dans la sébile, et, au fond, on aperçoit des cuirasses. « Eh quoi ! dit le sultan, qu’est-ce que cela ? » Kinâneh perd contenance, se trouble et ne sait que répondre.
Abd-el-Rahmân la fait saisir aussitôt. Il fait culbuter toutes les sébiles et y trouve des sabres et des cuirasses, et même des talaris et autres monnaies. « Que t’ai-je donc fait de mal ? dit-il à l’yâkoury. Qui a pu te décider à conspirer contre moi ? » L’yâkoury reste sans réponse... Abd-el-Rahmân ordonne qu’on la mette à mort à l’instant même.
En même temps il envoie un de ses rois chercher Habyb. Habyb, sans se douter de rien, vient se présenter au sultan, qui le fait arrêter et jeter en prison. Ensuite, sous les ailes de la nuit, le prince le fait transférer au mont Marrah, au lieu de réclusion des enfants des sultans.
Il confisqua ses biens, et on rapporta au dépôt des armes les cuirasses et les sabres qui en avaient été soustraits. Il fit ensuite arrêter tous les complices de Habyb, et pas un ne lui échappa. Après ces exécutions, tout resta calme et tranquille.
Abd-el-Rahmân porta à la dignité de vizir le fakyh Mâlik-el-Foutâouy, car il le croyait homme de connaissances et de probité. Ce fakyh, entre autres prétentions, se vantait de savoir le secret des lettres et la science des listes[116], bien qu’il fût d’une ignorance parfaite. Souvent il affectait un grand mépris des choses du monde et une piété profonde, mais il n’avait réellement ni l’un ni l’autre. Du reste, moi- même, je l’avais ainsi jugé tout d’abord, et j’en eus la preuve, grâce à Dieu, dans une réunion publique. On le verra tout à l’heure.
Lorsqu’il fut élevé au vizirat, il fit passer sous son autorité tous les Foullân dépendant du Dârfour, en sa qualité de Foullân ; il les défendait auprès du sultan envers et contre tous. Quand il surgissait quelque différend entre eux et des peuplades qui leur étaient ennemies, il prenait constamment le parti de ses compatriotes. De cette manière, il les mit pour ainsi dire en dehors de l’autorité du gouvernement ; les choses en vinrent au point qu’on ne levait même plus d’impôt sur eux. Si les Foullân pillaient quelque tribu étrangère, El-Foutâouy recevait froidement les plaintes portées contre ses contribuables ; aussi devinrent-ils la plus redoutable et la plus riche des tribus... Or, il advint que ces Foullân firent une incursion sur le territoire des Maçâlyt, leur tuèrent nombre d’individus, pillèrent leurs troupeaux, et leur volèrent des bœufs, des chevaux et des esclaves. Le chef des Foullân, appelé Djid-el-Ayyâl, amena au fakyh une partie du butin, des chevaux, des bœufs et des esclaves, et lui en fit présent. Mâlik alors travailla et réussit à rendre vaines toutes les récriminations des Maçâlyt.
Voici une preuve de l’extrême ignorance de ce vizir, originaire de Foutâ. Mon père m’a raconté que le sultan pria ce vizir de faire le prêche sacré, le jour de la fête de Bayram. Mâlik demanda alors à mon père de lui composer son oraison. Mon père la lui composa, et écrivit à la fin : « Par le serviteur de Dieu, l’humble qui implore ses grâces, Omar le Tunisien, fils de Soleymân, tel jour, telle année. » Il remit le papier au fakyh. Celui-ci, le jour de la fête, fit la prière avec le sultan ; ensuite il monta en chaire ; il débita son sermon, et termina par les mots : « Fait par le serviteur de Dieu, l’humble qui implore ses grâces, Omar le Tunisien, fils de Soleymân, tel jour, telle année. » Il ne sut pas seulement comprendre que ces derniers mots étaient en dehors du prêche.[Note F] — Ce fakyh vizir fut un des plus riches personnages du Dârfour, même parmi les grands de l’Etat. Il avait sous sa dépendance plus de cinq cents arrondissements, et cela sans compter les cantons affermés à ses frères.
Revenons à Mohammed-Kourrâ. — Le sultan étendit considérablement la puissance de ce cheykh. Il l’éleva si haut, que personne dans l’Etat n’eut voix au-dessus de lui.
On apprit au Dârfour que Hâchim, le sultan expulsé du Kordofâl par Tyrâb, était rentré dans ses Etats et en avait chassé le gouverneur qu’y avait laissé Abd-el-Rahmân. Abd-el-Rahmân, alors, prépara une armée nombreuse sous le commandement de Kourrâ... Celui-ci partit... et eut un succès complet. Il reprit le Kordofâl des mains de Hâchim, battit ses troupes et le força de s’enfuir dans les déserts.
Kourrâ resta ensuite au Kordofâl pendant sept ans, et durant tout cet intervalle, il envoya à son souverain d’immenses richesses, en esclaves, en or, etc.
Mais des ennemis jaloux de sa grandeur le desservirent auprès d’Abd-el- Rahmân, qui finit par expédier au Kordofâl l’émyn Mohammed, fils de l’émyn Aly-Ouad-Djâmi, à la tête d’un corps de troupes. Il lui remit une paire d’entraves de fer. « Prends ces entraves, lui dit-il, pour Kourrâ ; attache-les-lui aux pieds et envoie-le-moi, lui et ses troupes. » Le sultan voulait éprouver par là la soumission de Kourrâ.
L’émyn Mohammed arriva au Kordofâl. Il pensait que Kourrâ refuserait d’obéir, et même résisterait par les armes. Mais il n’en fut rien. Et lorsque Mohammed se présenta à lui, Kourrâ lui dit : « Que t’a ordonné le sultan ? — De te mettre les entraves aux pieds et de t’envoyer à lui. — Je suis à ses volontés : donne-moi mes entraves. » L’émyn les lui donna, et Kourrâ se les attacha de sa propre main ; il fit appeler un ouvrier pour les lui clouer, et pour limer les têtes des clous. Il se soumit ainsi sans hésiter aux ordres de son souverain. Le lendemain matin, il se mit en route, les pieds dans les entraves, et arriva ainsi au Dârfour.
Le sultan, informé qu’il approchait, lui dépêcha quelqu’un pour lui enlever ses entraves. Et Abd-el-Rahmân disait à ses courtisans : « N’avais-je pas raison quand je vous assurais que Kourrâ ne se mettrait jamais en révolte contre moi ? » Le prince fit prévenir Kourrâ de se rendre au fâcher en grand appareil, et à la tête de ses troupes. Bien plus, Abd-el-Rahmân alla au-devant de lui, l’accueillit avec grâce, et lui passa des bracelets d’or, en présence de tous les vizirs et de toute sa cour. En un mot, il le combla de faveurs et de bienfaits, et le renvoya à son poste. Dès lors Kourrâ fut plus grand, plus puissant et plus révéré qu’il ne l’avait jamais été.
Cette conduite généreuse du sultan tourna plus tard au profit de son fils Mohammed-Fadhl. Car lorsque Abd-el-Rahmân mourut, le père cheykh se chargea des intérêts de Fadhl ; sans Mohammed-Kourrâ, personne n’eût songé à placer le jeune prince sur le trône, personne ne se fût occupé de lui. Voici comment le fait se passa.
Lorsque le sultan fut attaqué de la maladie dont il mourut, le fakyh Mâlik-el-Foutâouy alla le voir, et il trouva le père cheykh Mohammed- Kourrâ près de lui. « Seigneur, dit Mâlik au prince, il serait utile que vous exprimassiez vos dernières volontés. Vous avez fait tant de bien qu’on ne saurait le décrire. Tous vos vizirs, tous vos sujets ont accueilli votre arrivée au trône par leurs acclamations. Si vous testez, je crois, je suis certain que vos volontés seront religieusement remplies. Donnez vos ordres, et votre fils, je l’espère, aura son avenir assuré. — Mettre son espoir en Dieu, cela suffit, » répondit le moribond. Le fakyh Mâlik renouvela ses instances ; il reçut la même réponse. Mâlik revint une troisième fois à la charge ; même réponse encore. Alors il n’insista plus... Peu après, Abd-el-Rahmân rendit le dernier soupir. Que Dieu l’ombrage des nuages de sa clémence !
Quand il fut expiré, le père et le fakyh laissèrent couler leurs larmes... Ensuite le fakyh dit à Kourrâ : « Que penses-tu faire maintenant ? — Tu vas le voir. » Et Kourrâ passa à l’instant dans l’intérieur du palais et appela Mohammed-Fadhl. C’était l’aîné des deux fils du sultan ; car il n’avait eu que deux enfants mâles, Mohammed-Fadhl et Mohammed-Boukhâry. Il avait eu aussi trois filles, Haouâ, Sitt-al-Niçâ et Oum-Salmâ.
Kourrâ prit avec lui Mohammed-Fadhl, lui passa l’anneau ou sceau royal, le coiffa du turban, lui ceignit le cimeterre et l’assit sur le trône, qui était dans la pièce contiguë à celle où gisait le cadavre ; ensuite il fit abaisser le rideau suspendu à la porte de cette pièce. Il convoqua immédiatement au palais les grands de sa suite et toutes ses troupes. On s’y rendit en armes. Kourrâ distribua son monde aux différentes issues et plaça un poste considérable tout près de l’endroit où était le jeune prince. Il avait profité, pour ces dispositions, d’une porte secrète qui conduisait de sa propre demeure à celle du sultan, de sorte que les soldats de Kourrâ entrèrent au palais sans être vus.
Cela fait, il envoya chercher ceux des vizirs qui avaient le plus de troupes sous leurs ordres et avaient le plus d’influence sur le peuple ; tels que le roi Ibrahym-Ouad-Rimâd, à qui il fit dire que le sultan l’appelait.
Ibrahym arrive, il franchit la porte du palais, et se trouve en face de soldats sous les armes. Surpris et effrayé à l’aspect de cet appareil inattendu, il se croit cependant obligé d’entrer. Il pénètre dans l’appartement où est le cadavre du sultan ; il y voit le père cheykh et le fakyh Mâlik, assis auprès du corps couvert du drap mortuaire. Les larmes tombent des yeux d’Ibrahym ; il prononce le verset : « Nous sommes tous à Dieu, et nous retournons dans son sein. » Kourrâ lui dit ensuite : « Notre sultan n’est plus ; que faut-il faire ? quel est ton avis ? — Ton avis sera le mien. — Me jurerais-tu de rester fidèle à cette parole ? — Oui. » Et Kourrâ le fit jurer et promettre de ne s’opposer en rien à ses vues. Alors il soulève le voile de la porte et dit : « Voilà notre sultan, Mohammed-Fadhl. — Je l’accepte, répond Ibrahym. — Eh bien ! lève-toi, et reconnais-le pour ton souverain. » Ibrahym prononça le serment de la fidélité à Fadhl et alla se rasseoir. Kourrâ fit appeler, l’un après l’autre, les vizirs et les autres rois, et procéda avec chacun de la même manière qu’avec le roi Ibrahym. Il obtint par là les serments de fidélité de tous les grands de l’Etat. Il ne négligea que ceux qui étaient sans influence et sans moyens de résister. Bientôt il annonce publiquement la mort d’Abd-el-Rahmân, et fait battre le tambour du deuil. Aussitôt les fils des sultans montent à cheval et accourent tout armés au palais. Ils se précipitent pour entrer ; mais ils trouvent ses troupes disposées partout, gardant toutes les avenues et leur défendant le passage à eux et à qui que ce soit.
Se voyant ainsi frustrés dans leur attente, ils se retirent ; de ce jour même ils vont se disperser dans les provinces, et se mettent à piller de toutes parts. La basse populace se réunit à eux et leur forme une suite considérable. Ils font peser partout leurs violences et multiplient chaque jour leurs spoliations. Kourrâ envoie contre eux un corps de troupes commandé par le roi Delden, fils d’une tante de Mohammed-Fadhl, et dont nous avons déjà fait mention. Delden met en déroute et disperse cette populace, en tue une grande partie, s’empare des fils des sultans, et les amène liés et garrottés à Mohammed-Kourrâ, qui les expédie de suite à la prison impériale du mont Marrah. Dès lors le calme est rétabli, et tout rentre dans l’ordre.
Kourrâ s’occupa ensuite de l’instruction du jeune sultan. Il lui fit d’abord apprendre à lire ; ensuite il l’appliqua à des études plus élevées, selon ce que pouvait comporter son âge et ce qu’exigeait son inexpérience du monde et de ses devoirs de gouvernant. Fadhl ne suivait ces études qu’avec répugnance, mais il lui fallait obéir. Il passa à peu près deux ans à ces sortes de travaux, qui pour lui étaient une série d’ennuis intolérables.
Pendant cet espace de temps, Kourrâ fit incarcérer ou mettre à mort plusieurs rois qui essayèrent de fomenter des troubles ; tous étaient ou des proches ou des anciens amis du sultan. Kourrâ distribua leurs fonctions à des hommes choisis de sa main.
Les grands de la cour, mécontents de cette conduite rigide du père, et craignant aussi pour eux son inexorable sévérité, parvinrent peu à peu à décider le sultan à se débarrasser de ce censeur importun, par la mort ou la prison ; enfin, Kourrâ fut obligé de recourir à la force des armes pour se protéger ; peu après il périt, comme nous l’avons raconté précédemment. Et Dieu sait tout.
[Décoration]
[Note 106 : Des jongleurs très-révérés dans le pays tracent des points sur le sable, et, par différentes manières d’agencer ces points, de les combiner, de les effacer, de les compter, etc., ils annoncent les issues des choses et disent la bonne aventure.]
[Note 107 : Environ 13 centimes.]
[Note 108 : Cette expression hyperbolique est assez fréquente, en arabe, pour exprimer l’horreur d’un combat, les flots de poussière et les nuées de traits qui obscurcissent l’air au point de permettre presque de voir les étoiles à midi.]
[Note 109 : Voyez la note D.]
[Note 110 : C’est pour cela que, dans les cartes géographiques, le Fâcher est indiqué à des lieux différents, et que souvent on a pris ce nom de Fâcher pour un nom propre de localité.
P.]
[Note 111 : On donne le nom de meyram à chaque fille du sultan régnant.]
[Note 112 : Les Anssâr étaient issus de la double souche des Aous et des Khazradj, deux tribus sœurs. Les Anssâr furent les plus ardents auxiliaires de Mahomet.]
[Note 113 : Par sciences démonstratives, ou de raisonnement, les Musulmans entendent, la grammaire, la rhétorique, la logique, etc. ; par science des questions relatives aux vérités de foi pure, ou science des choses révélées et posées en principes religieux, ils entendent les préceptes et récits du Coran, les paroles du Prophète, ou le Hadyth. Ces deux séries dernières composent ce qu’on doit croire sans examen ; ce sont articles de foi qu’il faut admettre et pratiquer sans raisonnement, comme devoirs religieux, sans demander pourquoi, ou à quoi bon.]
[Note 114 : Mohammed-Bey avait été surnommé El-Elfy, du mot arabe elf, mille, parce qu’il avait été acheté mille pataques.]
[Note 115 : Sorte de millet dont on fait du pain ; le blé manque au Dârfour.]
[Note 116 : La science des lettres et des listes est une sorte de science divinatoire par laquelle on cherche à savoir le nombre qui résulte de l’addition des lettres des différents noms de Dieu, tels que grand, éternel, etc. ; car plusieurs des lettres arabes ont une valeur de chiffres. Des sommes de ces lettres on tire des augures. On prononce rapidement quelques noms des attributs de Dieu, on les écrit ; et quand le récitateur s’arrête, on compte combien il en a prononcé. On en compare le nombre à celui de la somme fournie par l’addition des chiffres que représentent les lettres du nom de Allah (Dieu), qui vaut 66 (alif 1, lâm 30, lam 30, hâ 5). On peut encore multiplier par elle- même la somme 66, et, du produit comparé au nombre résultant de l’addition des valeurs données par les lettres des attributs récités, on tire un augure ; et, selon que l’un représente un nombre plus grand ou plus petit comparé à l’autre, on en tire un augure favorable ou défavorable. On appelle cela la science des listes, parce qu’on trace en forme de liste les nombres des attributs nommés. Cela correspond à peu près à l’emploi magique qu’on faisait autrefois du mot abracadabra.
P.]
VOYAGE AU DARFOUR.
· · ·
CHAPITRE Ier.
Description du Dârfour ; ses habitants ; mœurs et coutumes. — Damzôg.
Le Dâr-el-Four ou Dârfour est la troisième contrée du Soudan en allant de l’est à l’ouest. La première est le Sennâr[117] ; la seconde, le Kordofâl (Cordofan) ; en suivant cette direction, la quatrième est le Ouadadây ou Ouadây ; la cinquième est le Bâguirmeh ; la sixième, le Barnau ; la septième, l’Adiguiz ; la huitième, l’Afnau ; la neuvième, le Dâr-Tounbouktou ; la dixième, le Dâr-Mella, où réside le roi des Foullân ou Fellâtâ. Mais en voyageant de l’ouest à l’est, on compte à l’inverse, c’est-à-dire, que la première contrée est alors le Dâr-Mella, la deuxième, le Dâr-Tounbouktou ; la troisième, l’Afnau, et ainsi de suite.
Autrefois le nom de Takrour était appliqué à une seule des populations du Soudan, c’est-à-dire, aux Bârnaouy ou Barâouneh (habitants du Barnau). Aujourd’hui, sous le nom de Takrour (au pluriel, Takâryr), on comprend les populations de plusieurs Etats ; ce sont toutes celles que nourrit l’étendue de pays qui se prolonge depuis la limite orientale du Ouadây ou Dâr-Séleyh[118], jusqu’à la limite occidentale du Barnau, ce qui embrasse le Ouadây, le Bâguirmeh, le Katakau et le Mandarah. Ainsi, tout habitant de ces quatre contrées est, en terme général, désigné par le nom de Takrour, Takrourien. — Il y a quelques jours, je rencontrai par hasard au Kaire un individu que je reconnus pour être du Soudan. Je lui demandai de quel pays il était. — « Je suis, me répondit-il, Takrourien. — De quel endroit ? lui dis-je. — Du Bâguirmeh. » Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que je pus obtenir de lui cette dernière indication. Il pensait que je ne connaissais rien à ces pays du Soudan[119] ; mais quand il m’eut répondu catégoriquement, et que je le questionnai ensuite sur différents endroits du Bâguirmeh, il fut comme étourdi d’étonnement, et il satisfit sans hésiter à toutes mes questions.
[Carte Pl. I] Les limites extrêmes du Dârfour, à l’est, sont celles du Towycheh, pays sablonneux et presque stérile ; à l’ouest, ses limites sont les frontières occidentales du Dâr-el-Maçâlyt, du Dâr-Guimir, et le commencement du Dâr-Tâmah, pays assez stérile, situé entre le Ouadây et le Dârfour.
Au sud, le Dârfour finit par des plaines qui le séparent du Dâr-Fertyt. Au nord, il finit à Mazroub, qui est le premier puits de son territoire, en venant du côté de l’Egypte.
Plusieurs petits États font partie intégrante du Dârfour. Ainsi, au nord est la province de Zaghâouah, assez spacieuse, bien peuplée, et gouvernée par un sultan particulier ; mais qui, comparé au sultan fôrien, n’est guère qu’un simple gouverneur. Au nord encore, sont les pays de Mydaoub et de Berty, deux provinces assez étendues. Toutefois, la seconde est plus peuplée que la première, et malgré le nombre de ses habitants, elle est plus soumise au sultan fôrien que celle de Mydaoub.
La partie moyenne du Dârfour renferme la contrée de Birguid, celle de Bargau, celle de Toundjour, celle de Myméh. Celle de Birguid et celle de Toundjour sont au milieu ; celles de Bargau et de Myméh sont plus à l’est. Les provinces de Dâdjo, de Bygo et de Farâougueh sont du côté du midi.
Chacune de ces provinces ou contrées a un gouverneur, qui, dans quelques-unes, porte le nom de sultan. Mais tous relèvent directement du sultan du Dârfour, et lui sont soumis. Tous ont la même manière d’être, et portent le même vêtement, excepté le sultan de Toundjour, qui a le turban noir. Je lui demandai pourquoi il avait, lui seul, le turban de cette couleur. Il me répondit que ses aïeux avaient jadis été souverains du Dârfour et qu’ils en avaient été dépossédés, excepté du Toundjour, qui, plus tard, avait aussi été conquis par le sultan fôrien ; que, depuis ce temps, lui, portait un turban noir en signe de deuil, et pour manifester ses regrets.
Du côté de l’est et du sud, le Dârfour est environné d’une foule d’Arabes errants ou Bédouins, tels que les Macyryeh-Rouges, les Rézeygât, des Foullân, etc. Tous forment des tribus nombreuses, riches en bœufs, en chevaux et en ustensiles mobiliers. Beaucoup d’entre eux ont d’immenses troupeaux, et la plupart mènent une vie nomade, stationnant là où ils rencontrent des pâturages. Parmi eux sont les Bény-Helbeh ; de grands troupeaux de bœufs font presque toute leur richesse ; une partie habite le centre du Dârfour et y sème du grain. De ces tribus nomades, il en est plusieurs dont les richesses consistent surtout en chameaux ; tels sont les Farârah, qui comprennent les Mahâmyd, les Médjânyn (ou Fous), les Bény-Amrân, les Bény-Djerrâr, les Macyryeh-Bleus, etc.
Sur chacune de ces tribus, le sultan du Dârfour lève un impôt annuel, qui cependant lui est parfois refusé. Les Macyryeh-Rouges et les Rézeygât, comme étant les plus puissants et les plus enfoncés dans le désert, ne donnent au sultan que les rebuts de leurs troupeaux. Le chargé d’affaires qui va recueillir cet impôt ne peut obtenir ce qu’il y a de bon dans leurs bestiaux que quand ils le veulent bien. S’il ne se contente pas de ce qu’on lui amène, on l’expulse et parfois même on le tue, sans autre forme de procès. Le sultan, d’ailleurs, n’a aucune prise sur eux.
J’ai ouï dire qu’une fois les Rézeygât refusèrent de payer leur impôt annuel au sultan Tyrâb. Alors Tyrâb réunit un corps de troupes qu’il fit partir contre eux ; mais ce corps fut battu. Tyrâb prit en personne le commandement de l’expédition. Les Rézeygât s’enfuirent, emmenant avec eux leurs troupeaux dans le Baradjaub. Il les poursuivit, mais les Rézeygât lui tuèrent un nombre considérable d’hommes, et l’expédition n’eut aucun succès.
Le Baradjaub a une étendue de plus de dix jours de marche. C’est un territoire fangeux, d’un sol mou, presque partout couvert d’eau jusqu’à hauteur du pubis, et si peu consistant que les pieds des animaux s’y enfoncent profondément ; cependant il est parsemé de forêts très- épaisses. Au Baradjaub, les pluies sont presque continuelles, excepté pendant deux mois de l’année en hiver.
On prétend que la longueur du Dârfour, depuis la limite septentrionale du Dâr-Zaghâouah qui est à l’extrémité nord, jusqu’à l’entrée du Dâr- Rau n ah[120] qui est à l’extrémité sud-ouest, est d’environ soixante jours de marche ; et qu’avec les cinq provinces adjointes, ou dépendances, c’est-à-dire, le Dâr-Rau n ah, le Fangarau, le Dâr- Bandalah, le By n a et le Châla, l’étendue en longueur est de plus de soixante-dix jours de marche.
Toutefois, cette évaluation, qui est celle que donnent les Fôriens, est, selon moi, de beaucoup exagérée ; le terme admissible ne va guère qu’à une cinquantaine de jours, même en y comprenant les cinq provinces du Dâr-Fertyt dont nous venons de parler, et qui, lorsque j’étais au Soudan, étaient les seules dépendances du Fertyt attachées au Dârfour, payant au sultan un tribut annuel.
En pénétrant au Dâr-Zaghâouah par Mazroub, et allant droit jusqu’à Kôbeih, on a environ six jours de marche ; de Kôbeih au Fâcher, c’est-à- dire à Tendelty, il y a deux jours ; du Fâcher à Djédyd-Kéryo, deux jours ; de Djédyd-Kéryo à Ryl, deux jours. En tout, douze jours.
De Ryl à Djédyd-Râs-el-Fyl, il y a quatre journées de route ; de Djédyd- Râs-el-Fyl à Taldâoua, trois à quatre jours ; de Taldâoua à Tébeldyeh, huit jours ; de Tébeldyeh, qui est sur la frontière orientale du Dârfour, on passe presque immédiatement dans la contrée du Dâdjo et du Bygo, contrée d’environ huit jours de marche.
On a donc en tout une étendue d’à peu près trente-six journées[121].
En se portant ensuite du côté de l’est, on arrive à un désert rempli d’Arabes bédouins ; ce sont les Macyryeh-Rouges, les Habbânyeh, les Rézeygât, qui forment des tribus très-nombreuses.
Si l’on se porte, au contraire, du côté de l’ouest, on arrive au Dâr- Abadyma, dont la longueur est d’environ dix jours.
Ensuite est un désert d’à peu près deux jours, après lesquels on entre dans le Dâr-Rau n ah, qui a une surface d’environ trois jours de traversée. Vient après cela le Dâr-Fangarau, qui est un peu moins étendu. Un désert d’environ deux jours le sépare du Dâr-By n a, après lequel on arrive au Dâr-Châla. Ces deux derniers Dâr ont deux jours de trajet chacun.
Ainsi le Dârfour, y compris les provinces adjointes, n’a tout au plus que cinquante jours de traversée en longueur.
Ce que nous appelons les provinces adjointes (les Moulhaçât), sont les Dâr situés au midi du Dârfour, au delà du Dâr-Farâouguéh, qui actuellement est la limite méridionale extrême du Dârfour proprement dit.
Enfin les Fôriens appellent Sayd, ou Haut-Dârfour, l’espace compris depuis Ryl jusqu’aux frontières sud du Dârfour. Le nord, et surtout le Zaghâouah, est appelé Ryhh, c’est-à-dire le vent frais.
Le Dâr-Abadyma, dont la longueur, avons-nous dit, est de dix jours de marche, est sous la direction de douze mélik ou rois, dont chacun a sous ses ordres un territoire délimité et particulier. Le Dâr-Abadyma, ou mieux le Dâr de l’Abadyma, est le Dâr ou pays des Témourkeh. Quant au nom d’Abadyma, c’est un titre de dignité affecté à un des grands de l’État, qui a le Témourkeh comme apanage attaché à son rang. Abadyma, comme nous le verrons bientôt, signifie le bras droit ou l’aile droite du sultan.
Le nom de dignité tékényâouy, qui signifie bras gauche ou aile gauche du sultan, est encore appliqué comme dénomination à une contrée, celle de Zaghâouah et de ses environs à l’est, contrée assignée comme apanage au grand dignitaire appelé le tékényâouy. Le Zaghâouah a aussi douze rois ou gouverneurs particuliers, et porte indifféremment le nom de Dâr-Zaghâouah et de Dâr-el-Tékényâouy.
Le Dâr-Abadyma et le Dâr-el-Tékényâouy sont deux apanages d’égale importance : le premier a une longueur de dix jours, et le second une longueur d’environ cinq jours (du nord au sud) ; mais ce qu’il y a de largeur en plus dans le Dâr-el-Tékényâouy compense ce qu’il a de moins, en longueur, que le Dâr-Abadyma. En effet, la largeur du Dâr-Abadyma n’a guère plus de cinq jours, et celle du Dâr-el-Tékényâouy est au moins de sept à huit jours.
La surface du Dârfour présente une division naturelle régulière, par la direction et la course de la chaîne du Marrah, qui, comme nous l’avons déjà remarqué, partage le pays en deux parties ; ces deux parties ne sont guère chacune qu’une vaste plaine, l’une à l’est, l’autre à l’ouest du Marrah.
La largeur occupée par la base de cette chaîne, dans une assez grande étendue de son cours, est de deux jours de marche.
Au nord du Dârfour sont deux peuplades considérables, les Zaghâouah ou Zaghâouyens, et les Berty ; les premiers à l’ouest, les autres du côté de l’est.
Au milieu du Dârfour, au sud et sud-ouest de Djédyd-Kéryo, sont les Birguid et les Toundjour, deux peuplades nombreuses qui sont répandues du côté de Djédyd-Râs-el-Fyl jusqu’à Tébeldyeh. Au milieu d’eux sont d’autres petites peuplades.
Au delà des Birguid et des Toundjour, du côté des plaines du sud et de l’est, vis-à-vis le Dâr de l’Abadyma, sont les Dâdjo et les Bygo, les premiers du côté de l’ouest, les seconds plus à l’est.
A l’est, à la hauteur de Djédyd-Kéryo, sont les Bargaou et les Mymeh, deux tribus considérables.
Les monts Marrah sont habités uniquement par des peuplades de véritables Fôriens d’origine, entièrement étrangers à la langue et aux habitudes arabes. Les Fôriens originels forment trois grandes divisions, savoir : les Koundjârah, occupant l’espace compris depuis la hauteur de l’emplacement de Guerly jusque un peu au delà du petit-mont, qui porte le nom spécial de Marrah ; les Karakryt, placés au-dessus des Koundjârah, lesquels s’étendent jusqu’au Dâr de l’Abadyma ; enfin les Témourkeh, qui habitent le Dâr de l’Abadyma.
Au delà de ce dernier Dâr, et au sud-ouest, est le Dâr-Rau n ah, et à l’est du Dâr-Rau n ah est le Dâr-Farâougueh.
En continuant à marcher vers l’est, on passe du Farâougueh au Dâr- Fangarau ; à l’ouest du Rau n ah est le Dâr-Silâ ou Solâ, qui est sous la dépendance du Dâr-Ouadây.
Les Marrah ne constituent pas une suite continue de montagnes, mais bien une chaîne coupée de nombreuses intersections qui la divisent en une série de monts grands et petits. Vers les limites nord du Dâr de l’Abadyma, les Marrah s’interrompent et laissent une grande plaine habitée par des Foullân, qui s’étendent à l’ouest jusque assez près des Maçâlyt. A l’est de ces Foullân sont les Macyryeh-Bleus, les Bény- Helbeh, etc., et des peuplades nomades différentes de celles qui sont limitrophes du Dârfour au nord, à l’est et vers le sud.
Ensuite la plupart des peuplades de l’intérieur sont mêlées de familles nées, dans le Dârfour, de parents étrangers et intrus. Ces individus sont appelés par les Fôriens les Dârâouyeh, c’est-à-dire habitants nés au Dâr, comme on dirait les Fôrisés[122]. Disséminés dans le pays, ils ne sont point considérés comme formant des tribus ou peuplades distinctes.
Pour éclaircir cette description, j’ai fait un tracé dans lequel j’ai indiqué la position relative des différentes tribus ou peuplades, et des différents lieux du Dârfour, avec les stations des Arabes circonvoisins et extérieurs : ce tableau n’est qu’un simple aperçu pour guider le lecteur dans la description que je fais de cette contrée[123].
Le tableau dont je viens de parler est sans doute très-imparfait, car j’ignore entièrement ce qu’il faut savoir pour l’exécution graphique d’un pareil travail ; mais, tel qu’il est, et malgré ses dimensions trop resserrées, il sera toujours, pour un esprit intelligent, un moyen de se figurer la disposition générale du Dârfour.
Les contrées les plus peuplées du nord sont celles du Zaghâouah et du Berty ; toutes deux ont une population très-nombreuse ; mais, par un trait frappant de la sagesse divine, bien que ces deux contrées soient voisines et sous une même latitude, les habitants du Berty sont d’un caractère doux et bon, d’une physionomie agréable ; leurs femmes sont remarquables par leur beauté ; et les habitants du Zaghâouah en sont l’opposé sur tous les points.
Les Dâdjo et les Bygo sont sous une même ligne de latitude, et cependant les femmes des Bygo sont supérieures en beauté à celles des Dâdjo. Chez les Birguid et les Toundjour, la beauté et la laideur, pour les deux sexes, sont mélangées ; mais les Birguid sont traîtres, voleurs et rapaces à l’excès, sans crainte de Dieu ni du Prophète. Les Toundjour, au contraire, ont une certaine dose de religion et d’intelligence, ce qui les maintient dans les limites d’une conduite plus modérée.
Les montagnards des Marrah ont tous le même degré de sauvagerie et de brutalité ; mais au Dâr-Abadyma, les habitants, hommes et femmes, sont plus affables et d’aspect plus avenant... Gloire au Créateur, qui a permis ces contrastes frappants !
Au Dâr-el-Maçâlyt, la beauté des femmes est ravissante, enlève la raison et captive les cœurs ; cependant les plus belles femmes qui se trouvent au Dârfour, et cela sans exception, sont les femmes arabes ; il en est de même des hommes.
Entre le Dârfour et le Dâr-Ouadây, il n’y a aucune population, excepté les Tâmiens ou habitants du Dâr-Tâmah. Nous raconterons plus tard l’invasion et la conquête de ce pays par Sâboun, sultan du Ouadây.
Toutes les provinces et tous les pays du Dârfour proprement dit sont divisés en lots qui sont comme autant de propriétés affectées chacune à un des hauts dignitaires de l’État. L’étendue et la richesse en sont proportionnées au rang de ce dignitaire, qui en perçoit les revenus. Les deux plus grands apanages de cette nature sont celui de l’Abadyma et celui du Tékényâouy ; en effet, chacun d’eux a sous ses ordres, dans sa province, douze rois ou gouverneurs qui régissent en sous-ordre, chacun avec le titre de chartây ou préfet, une partie limitée du territoire. La contrée de l’Abadyma est le Témourkeh ; celle du Tékényâouy comprend le Zaghâouah, plus le Berty et ses environs.
L’abâ-omâ, dignitaire qui est l’égal du kâminah, a sous ses ordres quatre rois ou gouverneurs du Dâr-el-Maçâlyt, et, pour cela, la portion de pays occupée par ces rois porte le nom de Dâr-Aba-Omâ, c’est-à-dire Dâr de l’aba-omâ.
Le fôr-an-abâ, ou abâ-fôr, a sous son autorité quatre rois du pays des Karakryt ; l’oroundoulou n, nom qui signifie la face du sultan, a pour fermiers quatre rois dans le Birguid. L’ab-cheykh a aussi sous sa dépendance quatre rois, et le ouarran-abâ a deux rois, etc.
Ensuite il y a certains territoires assignés spécialement (et ils sont en dehors des apanages précédents) aux émyn, aux chérifs, aux grands fakyh et aux câdis.
De cet arrangement il résulte que le sultan n’a véritablement en propriétés, comme domaines de la couronne, que certains territoires que possédaient ses aïeux ; tels sont les territoires de Guerly, de Ryl, de Tendelty, etc.
Quant à l’espace qui compose l’apanage de l’ab-cheykh, il s’étend d’Aboul-Djoudoul, vers le sud, jusque très-haut dans le Birguid.
Les émyn ont leurs revenus assignés aux monts Marrah.
Les sultans secondaires, ou petits sultans, ont aussi chacun une contrée particulière ; ainsi il y en a un chez les Bargau, un chez les Mymeh, un chez les Toundjour, un chez les Dâdjo, un chez les Bygo, et un chez les Zaghâouah. Chacun de ces six sultans secondaires a des terrains en propriétés spéciales dont il recueille les revenus, même lorsque la contrée qu’il gouverne est un apanage de quelque dignitaire. Ainsi le sultan des Zaghâouah a le gouvernement du Dâr de ce nom, qui est de l’apanage du tékényâouy ; mais ce sultan a des portions de territoires ou des communes à titre de biens fonds, qui sont un héritage de famille, et sur lesquels le tékényâouy n’a aucun droit. Il en est de même pour les autres sultans secondaires, qui sont dans le même cas. Toutes les autres contrées du Dârfour, excepté les six que nous venons d’indiquer, sont régies par des rois.
Maintenant, quant à la largeur du Dârfour, elle comprend l’espace qui s’étend depuis la limite Est du désert situé entre le Dârfour et le Dâr- Séleyh, jusqu’à l’extrémité Est du Toouycheh, c’est-à-dire jusqu’à l’origine Ouest du désert qui sépare le Dârfour du Kordofâl ; cette largeur est d’environ dix-huit jours de marche.
Le sol du Dârfour est pour la moitié en plaines, et formé d’un terrain légèrement sablonneux ; vers la limite, à l’est, il est presque entièrement sablonneux, et toute cette partie porte le nom de Gaouz. Les terrains des versants des monts Marrah sont d’un limon noirâtre.
Cette dernière chaîne coupe le Dârfour dans presque toute sa longueur. Les Marrah ne constituent pas une seule masse, ils présentent une foule de découpures et de chemins. Sur cette sorte de Sierra sont différentes populations qui forment une multitude considérable d’habitants. C’est là que sont les Koundjârah, tribu qui fournit les sultans du Dârfour. Le Marrah est creusé d’une quantité étonnante de cavernes, dont plusieurs servent de prisons, les unes pour les fils des princes, les autres pour les vizirs, etc.
Les Fôriens des monts Marrah ont une aisance remarquable ; ils ont en abondance des bœufs et du menu bétail. A cet égard, il n’est aucune province dont les habitants puissent se comparer à ces montagnards ; tous leurs troupeaux paissent seuls, sans bergers ; on ne se met en garde ni contre les voleurs, ni contre les lions, ni contre les loups.
L’an 1220 (de l’hégire) je demandai au sultan Mohammed-Fadhl la permission d’aller visiter le mont Marrah avec un firman de sa part. Il hésita d’abord, par crainte pour moi, de la sauvagerie des montagnards ; mais ensuite il me permit de partir. Il m’adjoignit une escorte, et m’écrivit, pour tous les gouverneurs de montagnes, le firman que voici :
« De par Sa Hautesse le Grand Sultan, le Khâcân[124] révéré, le Haut Sultan des populations arabes et non arabes, qui met sa confiance dans le secours du Dieu roi de justice et de longanimité, le Sultan Mohammed- Fadhl le Victorieux, à tous les rois du mont Marrah ;
« Or sus, le chérif Mohammed le Tunisien, fils du chérif le savant Omar de Tunis, nous a demandé la permission d’aller voir la Montagne et tout ce qui s’y rencontre, et d’en visiter tout ce qu’il y a de curieux, soit apparent, soit caché. Nous le lui avons permis : or donc, que nul ne l’empêche de voir tout ce qu’il voudra. J’ordonne à tout roi chez lequel il descendra de le traiter avec égard et distinction. Je le fais accompagner par deux de mes falcanâouy particuliers (sorte d’alguazils), afin qu’ils lui servent d’intermédiaires dans ses relations avec vous, et pour l’exécution de son projet. Salut. »
Je me mis en route avec les deux falcanâouy, deux esclaves à moi, et un individu du village que j’habitais. Nous marchâmes deux jours, et le troisième nous arrivâmes près de la montagne ; nous trouvâmes un village appelé Noumleh, dont le chef était le fakyh Nemr. Ce Nemr avait deux fils, Mohammed et Soleymân : ce fut chez lui que nous descendîmes. Nous fumes reçus par lui et ses enfants avec toute la politesse et la bienveillance possibles. Nous exposâmes le but de notre voyage, et nous montrâmes notre firman. On se mit en frais pour nous bien traiter, et l’on nous servit un excellent repas. Le lendemain nous allâmes voir le marché de Noumleh. Ce marché se tient tous les lundis ; de toutes les parties de la montagne hommes et femmes y affluent en foule pour faire leurs emplettes.
Je vis là une population à peau très-noire, ayant les yeux rouges sur la sclérotique, et les dents naturellement rougeâtres. Quand j’arrivai, la foule étonnée s’amassa autour de moi ; on s’émerveillait de mon teint brun nuancé de rose ; on se relayait en quelque sorte, troupe par troupe, pour m’examiner. Il n’était jamais arrivé à ces noirs de voir un Arabe de ma couleur, et il leur prit d’abord envie de me tuer, simplement pour contenter leur curiosité ; mais je ne compris rien à leur langage, ne sachant pas un mot de l’idiome particulier des montagnes.
Tout à coup je vis les gens de mon escorte saisir leurs armes, dégaîner contre la foule et s’interposer entre elle et moi. Je demandai pourquoi ce mouvement, on me répondit : « Ces noirs veulent te tuer. — Et pourquoi ? — Ce sont des ignorants, des brutaux ; ils disent que tu n’es pas venu au monde à terme, que tu n’étais pas mûr. D’autres prétendent que si une mouche descendait sur ta peau, elle en ferait jaillir le sang. Un d’eux a dit : Je vais le percer avec ce fer ; je veux voir combien il coulera de sang de son corps. C’est alors que nous avons craint pour ta vie, et que nous nous sommes rangés et serrés contre toi. »
Mes gens m’emmenèrent du marché, et une foule prodigieuse nous suivit ; mon escorte suffisait à peine à la maintenir à distance de moi.
De là nous allâmes à une vallée où nous trouvâmes des dattiers, des bananiers et quelques citronniers ; elle était abondamment semée d’oignons, d’aulx, de poivre rouge à coque courte, déliée, à grains à peu près gros comme des grains d’orge, de cumin, de coriandre, de fenu grec, de concombres longs et de concombres courts.
On était alors en automne, et les dattes commençaient à rougir ; on m’en coupa deux soubâtah ou régimes de dattes rouges, et deux de dattes jaunes. On me donna aussi un bokhsah de miel[125] tel que je n’en ai jamais trouvé qui lui fût comparable pour la beauté, le goût et le parfum. Nous passâmes la nuit là, le plus agréablement du monde, après un repas excellent.
Au matin, je demandai à continuer notre route. Nous partîmes, et bientôt nous eûmes à traverser et couper une série de vallées que nous franchîmes tranquillement ; elles sont distantes l’une de l’autre d’un peu moins d’un mille : partout c’est une culture luxuriante, des eaux courant sur des lits de sable, étincelantes d’un éclat argentin. Chaque vallée, sur ses deux bords, est comme palissadée d’une haie d’arbres, et semble inviter le voyageur à ne pas la quitter. Nous nous assîmes sur la lisière d’une de ces vallées, à l’ombre d’un arbre ; on tua un chevreau gras, qu’on fit rôtir pour le repas.
Nous nous dirigeâmes ensuite sur un village qui était au pied de la montagne, et nous y passâmes la nuit. Nous fûmes traités largement et généreusement. Au matin, nous gravîmes le mont Marrah ; nous montâmes près de trois heures avant d’arriver au sommet. Nous vîmes partout, sur les revers de ces monts, une population nombreuse et une foule de villages semés de tous côtés. On nous conduisit chez le cheykh de la montagne ; il s’appelait Abou-Bekr. Nous le trouvâmes assis et seul. C’était un homme âgé, sur lequel la vieillesse était profondément empreinte. Nous le saluâmes. « Soyez les bienvenus, » nous dit-il ; et il nous fit asseoir.
Il est remarquable que les nuages ne dégagent complétement la tête de ces montagnes que quelques jours durant l’année. Il y pleut assez abondamment pour permettre de semer du blé, qui y vient excellent, et auquel on ne peut guère comparer, pour la beauté, que les blés de Barbarie et d’Europe. Pour le reste du Dârfour, le manque de terres convenables et de pluies fait que le blé ne croît que dans quelques petits cantons, comme dans celui de Kôbeih et celui de Kebkâbyeh, et il faut l’arroser avec l’eau des puits jusqu’à sa parfaite maturité.
On va consulter, à un jour fixé dans l’année, le cheykh, ou Vieux de la Montagne, dont nous venons de parler. De toutes parts on accourt en foule chez lui. En ce jour solennel, consacré à la divination, il annonce ce qui doit survenir pendant l’année, la sécheresse ou la pluie, la guerre ou le calme, la sérénité ou le malheur, la maladie ou la santé. Tous ont une foi entière et parfaite en ses prédictions. Les Fôriens varient d’opinion sur la source et la cause de la vertu qu’il a de prophétiser l’avenir ; les uns prétendent qu’il prédit par inspiration divine, et que celui qui revêt la dignité de cheykh de la montagne est nécessairement et toujours illuminé de Dieu, un saint personnage, et qu’ainsi ce qu’il dit lui vient du ciel. C’est là l’explication des savants du Dârfour. D’autres assurent que ce sont les génies qui lui découvrent l’avenir. Pour moi, je ne sais quelle valeur peuvent avoir ces deux opinions ; ce que je sais bien, c’est qu’on lui fait honneur de plusieurs prédictions que l’événement a complétement démenties.
Nous exhibâmes à notre devin le firman du sultan, et le fakyh Mohammed, un de mes compagnons de voyage, lui en lut le contenu. Le Vieux de la Montagne nous fit alors mille politesses des plus empressées, et ordonna qu’on nous servît à manger. Ensuite il fit battre le tambourin qu’ils appellent tenbel ; aussitôt arriva une foule d’individus. Parmi les plus jeunes, il en choisit une centaine, et leur désigna pour chef un de ses parents, connu par son courage, et appelé le fakyh Zayd. Il recommanda expressément à la troupe de ne pas me quitter un seul moment, et d’être toujours en éveil et en garde contre la rusticité brutale des montagnards.
Nous montâmes à cheval, et nous nous dirigeâmes sur un lieu où est un pic isolé qui porte le nom spécial de Marrah, et qui a donné son nom à toute la chaîne de montagnes qui longe le Dârfour. Nous trouvâmes là une construction qui ressemblait à un petit oratoire (mabad), et dont la haute sainteté est pour les habitants un article de foi ; ils le vénèrent à l’égal des mosquées. Un arbre énorme ombrage cet oratoire ; le soleil ne voit jamais ce lieu sacré. Nous y entrâmes, et nous nous y assîmes un moment. Il y a des serviteurs chargés de le tenir toujours propre, et de recevoir les offrandes ou les ex-voto de ceux qui y viennent.
Nous partîmes. Les soldats de Zayd marchaient devant nous. Bientôt une multitude de femmes et d’hommes nous suivit. On me regardait comme un être extraordinaire ; on se pressait, on se précipitait autour de moi ; les soldats de notre escorte avaient peine à écarter la foule. On disait : « Le sultan nous envoie sur nos montagnes un homme qui n’est pas né à terme, c’est pour que nous en fassions un repas. » Quelques-uns s’écriaient : « Mais c’est un homme ! » D’autres : « Non, ce n’est pas un homme, c’est un animal sous la figure d’homme, dont la chair est bonne à manger. » Ces montagnards ne s’imaginent pas qu’il puisse exister des hommes de couleur blanche ou de teint rosé.
On me traduisait les réflexions et les dires de cette populace sur mon compte. Ces peuplades ne savent d’arabe que les quelques mots de la profession de foi musulmane, et encore les prononcent-ils d’une manière saccadée, entrecoupée, et avec l’expression de la plus grossière sauvagerie.
Lorsque le fakyh Zayd vit qu’il était impossible d’éloigner de moi la foule, il vint me dire de me voiler le visage avec le châle de mon turban, de manière à ne laisser à découvert que la prunelle de mes yeux. Je me voilai donc, et les soldats me mirent au milieu d’eux et se serrèrent autour de moi. Les nègres, ne voyant plus ma face, demeurèrent tout stupéfaits. « Où est donc le rouge, disaient-ils ; où est-il ? — Il est retourné vers le sultan, leur répondit-on ; et peu à peu ils s’éloignèrent de nous.
Nous fîmes route du côté des prisons de l’Etat, c’est-à-dire des cavernes où l’on tient incarcérés les fils des princes et les vizirs. Les geôliers nous en refusèrent d’abord l’entrée, et peu s’en fallut qu’il n’advînt quelque accident fâcheux entre eux et nous ; mais Zayd pacifia promptement la querelle. Il me demanda mon firman, et alla trouver le chef de la geôle, auquel il en donna lecture. Ce chef se calma alors et dit : « Puisqu’il en est ainsi, que celui pour qui est la permission de visiter les cavernes les visite tout seul ; et que ceux qui sont avec lui se tiennent à distance, jusqu’à ce qu’il ait fini et qu’il sorte. » Zayd vint m’annoncer cette décision ; je refusai d’en profiter. Je craignis d’entrer seul dans ces cavernes, et aussitôt je manifestai le désir de repartir.
Une habitude singulière chez les montagnards du Marrah, est que nul n’épouse une femme avant d’avoir vécu avec elle et d’en avoir eu un ou deux enfants ; on dit alors : « Elle est féconde. » Et l’homme reste avec elle, et ils vivent en union matrimoniale.
Les femmes ne fuient pas, comme en Orient, la société des hommes. Un mari qui, en rentrant chez lui, trouve sa femme en tête-à-tête avec un homme, ne s’en formalise pas et n’en conçoit nul souci, à moins qu’il ne les prenne en flagrant délit.
Les Fôriens du Marrah sont brutaux et colères, surtout dans l’état d’ivresse. Ils sont avares à l’excès, et ne reçoivent jamais d’hôtes, si ce n’est des parents, ou à moins qu’ils n’aient avec les gens des relations d’intérêt, ou bien qu’ils n’aient quelque chose à craindre de leur part.
Les jeunes garçons et les jeunes filles ne cachent les parties sexuelles qu’à l’âge de puberté. Les garçons portent alors une chemise, les filles ceignent leur ceinture d’un meizel, espèce de pagne court en toile ; mais, depuis le nombril jusqu’au sommet de la tête, elles laissent tout à découvert.
Ces hommes n’ont aucun goût de propreté ; il n’y a ni variété ni art dans la préparation de leur nourriture ; ils mangent indistinctement tout ce qui se présente à eux avec l’apparence d’aliments. Que ce soit amer ou gâté, ils ne font aucun choix ; parfois même ils préfèrent à tout les aliments amers ou la viande presque pourrie, et s’en font un régal.
Dans chaque village, les jeunes gens ont un chef qu’ils appellent ouornân ; les jeunes filles ont aussi une d’elles pour chef, et l’appellent meirem. Aux jours de réjouissances, de fêtes et de cérémonies, le ouornân rassemble ses jeunes gens, et tous vont s’asseoir dans un endroit à part. La meirem paraît ensuite avec ses compagnes, mais elle va s’asseoir, seule, en avant, et à quelque distance des jeunes filles. Le ouornân se détache alors de sa troupe, et vient auprès de la meirem. Ils se parlent un moment, et bientôt la meirem ordonne à ses compagnes de se partager entre les jeunes gens du ouornân. Chacun alors emmène une jeune fille, et chaque couple s’en va et passe la nuit où bon lui semble.
Au Dârfour, les hommes ne se livrent jamais seuls à aucun travail, excepté au métier de la guerre, la seule chose dont les femmes soient entièrement dispensées. Hommes et femmes vaquent pêle-mêle à leurs occupations et à leurs affaires. Cependant la plupart des travaux les plus fatigants sont à la charge des femmes. Du reste, les deux sexes sont, toujours et partout, en société commune, le jour et la nuit.
Il est à remarquer, pour les habitants des monts Marrah, qu’ils ne consomment pas le blé qu’ils récoltent ; ils le vendent, et, du prix qu’ils en retirent, ils achètent le doukhn[126] dont ils se nourrissent.
Ces montagnards sont d’une grossièreté et d’une brutalité extraordinaires, bien qu’ils soient constamment en contact avec les femmes. C’est là un fait de mœurs qu’on peut opposer à l’opinion générale en Europe, que la société des femmes corrige la rudesse des manières et engendre la politesse.
Voici un trait qui peint les montagnards du Marrah : Un individu voyage pendant plusieurs heures à pied, chassant son âne devant lui, au lieu de le monter. On lui demande pourquoi il va à pied ; il répond : « Si je montais mon âne, il avancerait trop lentement. »
Le langage fôrien a quelque chose d’âpre et de dur ; toutefois nombre de mots rappellent des mots de la langue turke. Ainsi les Fôriens disent guéla, viens, pour appeler quelqu’un, et les Turks disent guèl ; mais cette ressemblance n’est que phonétique, elle n’est pas dans la signification, ce qui distingue d’une manière absolue les deux langues. En fôrien, yamourta signifie cheval, et en turk il signifie œuf ; guitty, le mal, mauvais en fôrien, répond, en turk, au passé du verbe aller, troisième personne. Du reste, je ne connais pas de langue plus incomplète que la langue du Dârfour ; ainsi, elle n’a de noms de nombre que jusqu’à six ; au delà de six, on compte par les noms de nombre arabes. On dit : dyk, un ; ao, deux ; ys, trois ; o n al, quatre ; ôs, cinq ; oçandyk, six ; puis, par l’arabe : saba, sept ; temâny, huit ; tiçâh, neuf ; mais ensuite, chose remarquable, il y a le mot fôrien ouayyeh, pour exprimer dix.
La plus singulière chose que j’aie entendu raconter quand j’étais sur les Marrah, c’est que les génies y sont les gardiens des bestiaux ; c’est pour cela qu’on laisse paître ceux-ci sans bergers. Plusieurs personnes m’ont assuré sérieusement que si quelqu’un vient à passer près d’un troupeau, et si, le voyant sans gardien, il s’avise de voler un mouton ou une vache, et de tuer la bête, sa main, encore armée du couteau, reste attachée à la gorge de l’animal, et qu’elle ne peut s’en séparer ni s’en débarrasser qu’à l’arrivée du maître du troupeau. Le propriétaire saisit alors son larron, et après l’avoir cruellement maltraité, lui fait payer son larcin, avec les intérêts.
Cent fois on me parla de la protection des génies, je pus rassembler un nombre considérable de récits sur ce sujet ; bien entendu, je taxais tout cela de mensonge et de rêverie. Mais voici ce qui m’arriva. Etant près des Marrah, j’allai un jour chez un individu de Noumleh pour le questionner sur les génies. Arrivé à sa hutte, je n’y trouvai personne. Cependant j’appelai de dehors, et une voix forte et terrible, qui me fit frissonner du haut en bas, me cria : Akibé, c’est-à-dire « il n’est pas ici. » J’allais néanmoins avancer et demander où était mon homme. Un individu qui passa en ce moment près de moi, me tira par le bras et me dit : « Va-t’en, va-t’en ; celui qui te parle n’est pas un être humain. — Et qu’est-il donc ? — C’est le génie gardien de la hutte. Ici, presque chacun de nous a le sien ; et nous les appelons en fôrien damzôg. » J’eus peur, et je rebroussai chemin.
A mon retour des Marrah au Fâcher, j’allai rendre visite au chérif Ahmed-Badâouy, celui qui m’avait amené du Kaire au Dârfour. Je lui contai cette aventure et ma peur. — « Cet homme avait raison, » me dit Ahmed. Puis il m’apprit des choses plus étonnantes, plus merveilleuses encore. « Mon ami, me dit-il, à l’époque où je commençai à faire le commerce, j’entendis souvent raconter que les Damzôg s’achetaient et se vendaient ; que, pour s’en procurer, il faut aller trouver quelque propriétaire de Damzôg, et lui en acheter un au prix demandé. Une fois le marché conclu, on revient avec un carâ[127] de lait et on le donne au vendeur, qui le prend et le porte dans le lieu de sa demeure où sont ses Damzôg. En entrant, il les salue, et va suspendre le carâ à un crochet fixé au mur. Ensuite il dit à ses Damzôg : « Un de mes amis, un tel, très-riche, craint les voleurs, et me demande que je lui fournisse un gardien. Quelqu’un de vous voudrait-il aller chez lui ? il y a abondance de lait ; c’est une maison de bénédiction ; et la preuve c’est qu’il vous apporte ce carâ de lait. » Les Damzôg se refusent de se rendre à la première invitation : « Non, non, répondent-ils, personne de nous n’y ira. » Le maître de la hutte les conjure, les supplie de céder à son désir : « Oh ! que celui de vous qui veut bien aller chez lui, descende dans le carâ !... » L’homme s’éloigne un peu, et aussitôt qu’il entend le bruit de la chute du Damzôg dans le lait, il accourt et pose vite sur le vase ou carâ un couvercle tissu de folioles de dattier. Il le décroche ainsi couvert, et le remet à l’acheteur, qui l’emporte chez lui. Celui-ci le suspend à un mur de sa hutte, et en confie le soin à une esclave, ou à une femme, qui, chaque matin, vient le prendre, en vide le lait, le lave parfaitement, le remplit de nouveau lait fraîchement trait, et le suspend à la même place. Dès lors on est en sécurité contre tout vol et toute perte. Pour moi, je traitais tout cela de folie. »
« Mes biens s’accrurent ; mes esclaves et mes domestiques me volaient. Vainement j’eus recours à toutes sortes de moyens pour les en empêcher ; j’étais toujours dupé. Un jour je m’en plaignis à un de mes amis, et il me conseilla et me recommanda d’acheter un Damzôg, me certifiant que par là je me mettrais à l’abri de tout vol possible. Le désir de conserver ce que je possédais me fit accepter son conseil. J’allai donc chez un individu qui, à ce que j’avais appris, avait des Damzôg, et je le priai de m’en céder un. Je donnai à cet homme le prix qu’il exigea ; puis il me dit : « Va chercher un carâ de lait frais et apporte-le-moi. » Je partis... Je revins avec ma jatte de lait. Il la prit, sortit un moment, et rentra avec le carâ couvert. « Voilà, me dit-il... ; tu l’attacheras dans ton magasin. » Et il m’indiqua tout ce qu’il fallait faire chaque jour : laver le vase, y mettre du lait nouveau et frais. Je suivis ses intructions et je chargeai une esclave du soin du carâ. De ce jour-là, je fus libre de soucis et d’ennuis ; je laissais même mon magasin ouvert, et personne, en mon absence, ne pouvait en approcher. J’y avais des richesses considérables et des marchandises en abondance. Depuis lors, quiconque essaya d’en dérober quelque chose, fut puni immédiatement par le Damzôg. Il me tua ainsi plusieurs esclaves. Je n’avais plus rien à craindre pour mes marchandises.
« Mon fils Mohammed grandissait ; il était déjà pubère depuis quelques années. Le goût des femmes le dominait ; il voulut, pour aider ses conquêtes, faire des cadeaux de quelques verroteries et de parures. Il épia le moment favorable, et un jour, sans que je m’en aperçusse, il prit les clefs du magasin, l’ouvrit..., il y entrait, quand le Damzôg lui rompit le cou et le tua sur la place.
« J’aimais mon fils bien tendrement : la nouvelle de sa mort fut pour moi un coup de foudre. Ma douleur était au comble. Je m’informai de la cause de sa mort ; on me dit qu’il avait voulu prendre de mes marchandises et que le Damzôg l’avait tué. Je jurai alors que le Damzôg ne resterait plus chez moi. J’essayai donc de le chasser, mais ce fut en vain. J’en témoignai ma peine à un ami qui me donna le conseil que voici : « Prépare un grand repas, me dit-il, et invite un grand nombre de convives, mais en les avertissant de venir tous en une seule troupe, chacun avec un fusil et de la poudre. Ils déchargeront à l’entrée de ton magasin tous les fusils ensemble, et crieront en même temps, à très- haute voix, ces mots (fôriens) : Damzôg ah aiyé ? où est le Damzôg ? On répète les décharges d’armes, toujours avec le même cri, puis on entre ainsi dans l’endroit où sont les objets gardés par le génie. D’ordinaire le Damzôg s’épouvante et s’enfuit. » Je fis cette cérémonie, et, grâce à Dieu, le Damzôg disparut. Je fus délivré de la présence de ces lutins infernaux. »
On m’a souvent dit aussi que parmi les caisses ou timbales que l’on conserve dans la demeure du sultan, il en est une appelée Mansourah, ou la Victorieuse, que les lutins Damzôg choisissent pour eux, et que quelquefois on entend battre cette caisse, bien qu’on ne voie personne auprès d’elle. Quand cela a lieu, il arrive quelque grand événement au Darfour, une guerre étrangère ou une guerre intestine. Nous parlerons des timbales au chapitre suivant, en traitant des coutumes des princes.
Les habitudes et les mœurs des autres tribus du Dârfour, telles que les tribus des Berty, des Dâdjo, des Bygo, des Zaghâouah, des Bargau, des Mymeh, etc., sont à peu près les mêmes que celles des habitants du Marrah. Si quelques autres peuplades s’en éloignent et sont plus hospitalières, plus avenantes, plus bienveillantes, elles le doivent à la fréquentation des Arabes bédouins, des marchands qui leur arrivent assez souvent d’Egypte et d’autres contrées lointaines. Dans certains cantons du Dârfour, les habitants accueillent un étranger avec une généreuse hospitalité, et le traitent avec la plus grande prévénance ; mais cela n’a pas lieu parmi ceux des Fôriens qui ne parlent pas arabe, tels que ceux des Marrah et du Témourkeh. Ils ne témoignent ni égards, ni amitié à leurs hôtes, et ce n’est qu’à regret qu’ils en reçoivent[128].
[Décoration]
[Note 117 : Les Arabes et les Nègres comptent le Sennâr comme partie du Soudan, à cause de la couleur des habitants.]
[Note 118 : Ou Soulâyh.]
[Note 119 : Il est, en effet, toujours très-difficile d’obtenir des Nègres des renseignements sur leur pays, surtout s’ils sont du côté du Ouadây, du Dâr-Fertyt, et au delà vers l’ouest. Les uns s’imaginent que personne ne connaît leur contrée, et que, dès lors, il est au moins inutile de parler de choses inconnues. Les autres craignent qu’il ne prenne envie à ceux qui les questionnent, de chercher à faire chez eux une course intéressée, et même d’aller conduire contre eux quelque armée pour les conquérir. Enfin, il en est peut-être qui ne veulent pas qu’on sache qu’ils sont du Soudan.
P.]
[Note 120 : Les n en caractère italique qu’on trouvera ici et plus bas dans plusieurs noms propres indiquent une accentuation nasale dans laquelle le son n ne se distingue pas ; on n’entend réellement que la voyelle qui la suit, prononcée légèrement du nez.]
[Note 121 : La longueur du Dârfour proprement dit est d’environ quarante jours ; ensuite, en tenant compte du Fangarau, du By n a et du Châla, on évalue l’étendue collective de tous ces Dâr à neuf ou dix jours avec les intervalles, ce qui fait, en total, cinquante jours au lieu de soixante-dix.]
[Note 122 : De même que francisés.]
[Note 123 : Voyez le fac-similé de la carte du cheykh Mohammed-el- Tounsy, planche II.
Je donne ici ce tracé tel que l’a figuré le cheykh. Ce n’est point une carte construite selon nos principes et nos habitudes ; mais les indications que présente ce tableau tel qu’il est m’ont beaucoup servi pour celui que j’ai dressé moi-même (voyez planche I). Le cheykh n’a aucune idée de ce que c’est qu’une carte, il a placé les localités simplement selon les positions relatives, et non de manière à indiquer les distances telles qu’on les mesure sur une échelle géographique.
Le long séjour du cheykh au Dârfour, aussi bien que son intelligence, permet d’accepter ses données comme exactes, et comme préférables à celles qui résultent des relations des voyageurs européens. Aucun de ces voyageurs n’a pu, comme lui, parcourir le pays dans tous les sens et l’explorer aussi bien.
D’après lui, et d’après les informations que j’ai prises des Fôriens que j’ai rencontrés au Kaire, la carte du sultan Teïma, donnée dans l’ouvrage de MM. Cadalvène et Breuvery sur l’Égypte et la Nubie, contient beaucoup d’erreurs.]
[Note 124 : Khâcân est un terme honorifique appliqué aux sultans osmanlis et au châh de Perse.]
[Note 125 : Bokhsah, grande citrouille sèche et vide, sorte de gourde ronde.]
[Note 126 : Pennisetum typhoïdeum, sorte de millet.]
[Note 127 : Le carâ (citrouille) est un vase fait avec la moitié d’une petite citrouille desséchée et coupée en deux.]
[Note 128 : Les chapitres suivants renferment la description des autres coutumes des Fôriens et de leur caractère.
Observation du traducteur.
Je vais offrir ici le tableau approximatif de la population du Dârfour en hommes, pour un certain nombre de localités citées dans l’article précédent, et figurant dans la carte géographique. Les chiffres m’en ont été donnés par le cheykh Mohammed, auteur de ce voyage, mais ils n’indiquent que ce que chaque lieu peut fournir en hommes armés ; il n’est pas possible d’apprécier d’aucune manière exacte le nombre des femmes, des enfants, des esclaves mâles ou femelles que chaque individu possède. Ce tableau ne donnera donc que le terme général des hommes valides de chaque localité désignée. Au Dârfour, tout individu qui a la force de porter les armes est soldat le jour où la guerre s’élève.
A juger par aperçu général, la capitale ou le Fâcher actuel,
Tendelty, peut fournir 30000 h.
Kôbeih 8000
Djédyd-Râs-el-Fyl 2000
Kebkâbyeh 3000
Marboutah 600
Tebeldyeh 600
Soouayneh 200
Chayryeh 200
Djédyd-el-Sayl 5000
Sarf-al-Dadjâdj 100
Djédyd-Kéryo 600
Târneh 300
Rachyd 1000
Djoultou 50
Guerly 200
Dabbah 50
Oum-Baoudhah 50
Ryl 250
Djibryl 250
Okâcheh 50
Korobât (les trois) 800
Farich 500
Kergayât 300
Tinneh 150
Tyneh 250
Chayryeh (près Ryl) 250
Chaubah 300 ------ Total. 55050
D’après ces indications statistiques relatives à un petit nombre de pays, il est permis de croire que, si le gouvernement du sultan réunissait en une seule masse tout ce que la population fôrienne peut fournir d’hommes armés, cette masse s’élèverait sans peine à plus de 200,000 individus. Ce nombre supposant un nombre de femmes au moins triple, un nombre d’enfants au moins quadruple, et un nombre d’esclaves mâles et femelles au moins quadruple aussi, la population du Dârfour doit être de trois à quatre millions d’individus ; car je n’ai pas parlé des hommes hors d’état de porter les armes, soit par leur faiblesse, soit pour cause d’infirmité, soit par leur âge avancé, etc.
J’exclus de ce calcul les provinces adjointes : je n’y admets que les peuples enfermés dans les limites du Dârfour proprement dit, et peut- être le chiffre de 4,000,000 reste au-dessous de la vérité, si, comme le dit le cheykh, les monts Marrah, ainsi que l’ouest et le nord de cet État, sont extraordinairement populeux.
P. S. Je venais de terminer cette note[a], lorsque vint, chez un de mes confrères, dans la maison que j’habite, un prince fôrien, Abou- Madian, qui se qualifie du titre de sultan. Je m’empressai d’aller le voir et de lui parler de son pays. Je vis un jeune homme d’un noir foncé, de taille moyenne, d’une physionomie vive et animée, ayant la sclérotique rougeâtre, le front large et haut, le nez presque aquilin, quoique peu élevé, les lèvres légèrement épaisses et à distance régulière des narines, les dents un peu rougeâtres, un visage en ovale agréable, plus large en haut qu’en bas, et d’un angle facial parfait. Il a l’œil assez bien ouvert, les pommettes à peine saillantes, les moustaches courtes et peu fournies, la barbe légère, posée plus abondamment au bout du menton, et allant sur les côtés à peu près jusqu’à la moitié de la largeur de la mâchoire inférieure, les favoris nuls, l’oreille un peu haute ; il a la parole facile et abondante, l’air franc et souriant.
Il se dit fils du sultan Abd-el-Rahmân l’Orphelin, et par conséquent frère du sultan Mohammed-Fadhl (il prononce tantôt Fodhel, tantôt Fadhl). Mais, à juger de son âge par l’apparence, et il ne me semble pas avoir plus de trente ans, il est impossible qu’il soit fils du sultan Abd-el-Rahmân, car celui-ci mourut il y a quarante ou quarante-un ans.
Il y a sept à huit ans qu’Abou-Madian quitta le Dârfour pour éviter la jalousie de Mohammed-Fadhl, qui déjà avait fait égorger son propre frère Boukhâry. Abou-Madian passa au Kordofâl, et presque aussitôt en Egypte. Puis, sur l’invitation de Mohammed-Aly, le vice-roi d’Egypte, qui lui promit des secours, il retourna au Kordofâl. Là, Abou-Madian attendit ; mais la guerre de Syrie vint occuper les pensées et les ressources du vice-roi, et Abou-Madian resta dans l’attente plusieurs années, recevant du gouverneur Roustoum-Bey, qui commandait alors le Kordofâl, une pension mensuelle de mille piastres (250 fr.) et des rations.
Quand son Altesse le vice-roi fit son voyage au Fazoglou, Abou-Madian vint à sa rencontre. Mohammed-Aly lui donna de nouvelles espérances et lui dit de se rendre en Egypte. Abou-Madian y arriva en effet quelque temps après le retour du vice-roi. Celui-ci le fit appeler à Alexandrie, lui fit voir ses arsenaux, ses troupes, sa marine, et lui fit visiter plusieurs consuls européens, en lui insinuant de travailler à l’imiter et à policer le Dârfour, quand Dieu lui rendrait le sultanat.
Abou-Madian fit son pèlerinage et revint au Kaire. Maintenant il attend que les circonstances politiques permettent à Mohammed-Aly de lui fournir les secours dont il a besoin pour rentrer au Dârfour en vainqueur et en sultan. Selon lui, les Fôriens le demandent pour souverain à la place du sultan Husseyn, qui gouverne actuellement. Car le sultan Mohammed-Fadhl est mort depuis à peu près trois ans, selon Abou-Madian.
Quand il m’eut entendu parler avec quelque détail de son pays et des sultans ses ancêtres, il me répéta plusieurs fois ces mots : « Lorsque je rentrerai au Dârfour, il faut venir, toi, visiter ce pays. J’y établirai le mode de guerre que j’ai vu ici, j’y introduirai un autre mode d’administration ; j’ai vu l’Egypte et Mohammed-Aly, et j’espère..... — Mais, lui dis-je, les Fôriens sont peu faciles de caractère, ils sont encore sauvages ; il y a danger pour des voyageurs comme nous.... — Tout dépend du gouvernant, répliqua-t-il vivement. Déjà maintenant il y a dans mon pays des voyageurs marchands de toute religion, musulmans, coptes, chrétiens, etc. »
De là je vins à lui adresser plusieurs questions sur le Dârfour. Toutes ses réponses furent parfaitement conformes aux données de mon cheykh. Je le questionnai sur la position des provinces, sur la division du pays en apanages affectés aux grands de l’État, etc., sur les noms propres de plusieurs lieux, sur certaines coutumes, etc. Je lui demandai aussi combien d’hommes pourrait rassembler le sultan fôrien s’il faisait une levée générale. Voici sa réponse : « De mon temps, le sultan Mohammed- Fadhl fit faire une sorte de dénombrement de la population capable de prendre les armes ; tous les rois du Dârfour, grands et petits, les sultans secondaires, tous les chartay enfin, relevèrent le chiffre de leurs hommes, avec les Arabes limitrophes de l’est et du nord, et le nombre d’hommes valides, jeunes ou de l’âge viril, ou presque vieux, se monta à environ 500,000. Il faut une instruction militaire à ces hommes ; s’ils l’avaient, je suis sûr qu’ils feraient d’immenses conquêtes. »
Je ne sais pas quelles espérances il y a à fonder sur Abou-Madian pour commencer la civilisation du Soudan ; seulement on peut dire, quant à la question de la population du Dârfour, que, d’après le langage du prince noir, le chiffre de quatre millions que j’indiquais tout à l’heure devrait être plus que doublé. Abou-Madian m’a paru être d’un caractère entreprenant, mais d’une certaine légèreté qui dénote le jeune homme. Dans certains moments, il prend des attitudes qui ont un air de dignité, puis aussitôt il passe à une très-grande familiarité et à une extrême simplicité de manières. Aujourd’hui le sultan Abou-Madian reçoit du gouvernement égyptien, comme je l’ai dit, une pension mensuelle de mille piastres avec des rations.
P.]
[Note a : 13 avril 1841. Voyez le portrait d’Abou-Madian.]