‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 102 sur 116 · I

I

Tout homme ayant l’usage de ses yeux et de ses oreilles doit, pour voyager, monter sur l’impériale. Les plus hautes places sont les plus belles; interrogez ceux qui les occupent. On se casse le cou quand on en tombe; interrogez là-dessus les mêmes personnes. Mais on prend du plaisir quand on y est.

En premier lieu, on voit le paysage, ce qui produit des descriptions qu’on offre au public. Dans le coupé, on n’a pour spectacle que les harnais des chevaux; dans l’intérieur, on voit par une lucarne les arbres défiler comme des soldats au port d’armes; dans la rotonde, on est dans un nuage de poussière qui salit le paysage et qui étrangle le voyageur.

En second lieu, vous aurez là-haut la comédie. Dans les places du bas, les gens gardent le décorum et se taisent. Ici les paysans haut perchés qui sont vos compagnons, le postillon et le conducteur, se font des confidences à cœur ouvert: ils parlent de leurs femmes, de leurs enfants, de leur bien, de leur commerce, de leurs voisins, et surtout d’eux-mêmes; si bien qu’au bout d’une heure vous imaginez leur ménage et leur vie aussi nettement que si vous étiez chez eux. C’est un roman de mœurs que vous feuilletez sur la route. Il n’en est point qui donne d’idées si vives ni si vraies. On ne connaît le peuple qu’en vivant avec lui, et le peuple fait les trois quarts de la nation. Ces conversations brisées vous enseignent le nombre de ses idées et la couleur de ses passions; or, de ces idées et de ces passions dépendent tous les grands événements. D’ailleurs leurs mœurs rudes, leurs gros éclats de rire, leur franche estime de la force corporelle, leur penchant avoué pour le plaisir de manger et de boire, font contraste avec les grimaces de notre politesse et notre affectation de raffinement. Le conducteur racontait au postillon comment la veille ils avaient mangé à trois une moitié de mouton. C’était du mouton bon et gras; on n’en servait pas de meilleur à l’hôtel du Grand-Soleil: il y avait des aloyaux, des côtelettes, un gigot fin. Ils avaient bu six bouteilles. L’autre faisait répéter et semblait manger en imagination, par contre-coup. Après le festin, il avait mis les chevaux au galop; il avait dépassé Ribettes. Ribettes avait mangé de la poussière pendant une heure; Ribettes avait voulu reprendre l’avance, et ne l’avait pas pu. Ribettes enrageait. On avait fait la nargue à Ribettes. L’histoire de Ribettes et du mouton fut racontée huit fois en une heure, et parut la dernière fois aussi plaisante et aussi nouvelle que la première. Ils riaient comme des bienheureux.

En troisième lieu, on ne respire que là. Les autres places sont des étuves dont les parois et les coussins noirs conservent et concentrent la chaleur. Or, il n’est pas d’homme, si amateur qu’il soit des couleurs et des lignes, qui puisse jouir du paysage dans une boîte sans air. Quand la bête est gênée, elle gêne l’âme. L’admiration a besoin de bien-être, et l’on maudit le soleil lorsqu’on est grillé par le soleil.

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