‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 103 sur 116 · II.

II.

La voiture part de grand matin et gravit une longue montée sous la clarté grise de l’aube. Les paysans arrivent par troupes; les femmes ont cinq ou six bouteilles de lait sur la tête, dans un panier. Des bœufs, le front baissé, traînent des chariots aussi primitifs et aussi gaulois qu’à Pau. Les enfants, en bérets bruns, courent dans la poussière à côté de leurs mères. Le village vient nourrir la ville.

Escaladieu montre au bord de la route les restes d’une ancienne abbaye. La chapelle subsiste et garde des fragments de sculpture gothique. Un pont est à côté, ombragé de grands arbres. La jolie rivière de l’Arros coule, avec des reflets moirés et des guipures d’argent, sur un fond de cailloux sombres. Personne ne savait choisir un emplacement mieux que les moines: c’étaient les artistes du temps.

Mauvoisin, ancienne forteresse de chevaliers brigands, lève sa tour ruinée au-dessus de la vallée. Froissard conte comment on assiégea ces honnêtes gens; certes, en ce temps, ils valaient les autres, et le duc d’Anjou, leur ennemi, avait fait pis qu’eux.

«Le capitaine était pour lors un écuyer gascon, qui s’appelait Raimonnet de l’Espée, appert homme d’armes durement. Tous les matins, y avait aux barrières du chastel escarmouches et faits d’armes, et appertises grandes, et beaux lancis de lances, et poussis, et faites courses et envahies des compagnons qui désiraient avancer.

«Environ six semaines dura le siége devant le château de Mauvoisin. Et vous dis que ceux de Mauvoisin se fussent assez tenus, car le chastel n’est pas prenable, si ce n’est par long siége. Mais il leur avint que on leur tollit d’une part l’eau d’un puits qui sied au dehors du chastel, et les citernes qu’ils avaient là dedans séchèrent; car oncques goutte d’eau du ciel durant six semaines n’y chéy, tant fit chaud et sec. Et ceux de l’ost avaient bien leur aise de la belle rivière de Lèse, qui leur coulait claire et roide et dont ils étaient servis, eux et leurs chevaux.

«Quand les compagnons de la garnison de Mauvoisin se trouvèrent en ce parti, si se commencèrent à esbahir, car ils ne pouvaient longuement durer; des vins avaient-ils assez, mais la douce eau leur manquait. Si eurent conseil ensemble entre eux, que ils traiteraient devers le duc, ainsi qu’ils firent, et impétra Raimonnet de l’Espée, leur capitaine, un sauf-conduit pour venir en l’ost parler au duc. Il l’ot assez légèrement, et vint parler au duc et dit: «Monseigneur, si vous nous voulez faire bonne compagnie à mes compagnons et à moi, je vous rendrai le chastel de Mauvoisin.--Quelle compagnie, répondit le duc, voulez-vous que je vous fasse? Partez-vous-en, et allez votre chemin chacun en son pays, sans vous bouter en fort qui nous soit contraire. Car, si vous vous y boutez et je vous tienne, je vous délivrerai à Jausselin (le bourreau), qui vous fera vos barbes sans rasouer.--Monseigneur, dit Raimonnet, si il en est ainsi que nous nous partions et retraions en nos lieux, il nous en faut porter ce qui est nôtre, car nous l’avons gagné par armes en peine et en grand aventure.» Le duc pensa un petit, puis répondit et dit: «Je veuil bien que vous emportiez que porter en pouvez devant vous en malles et en sommiers, et non autrement; car si tenez nuls prisonniers, ils nous seront rendus.--Je le veuil bien,» dit Raimonnet.

«Ainsi se porta leur traité; et se départirent tous ceux qui dedans étaient, et rendirent le chastel au duc d’Anjou, et emportèrent ce que devant eux porter en peurent; et s’en alla chacun en son lieu, ou autre part, querre son mieux.»

Ces bonnes gens, qui voulaient garder le fruit de leur travail, avaient passé leur temps «à rançonner les marchands» de Catalogne, aussi bien que de France, «et à guerroyer et harrier ceux de Bagnères et Bigorre.» Bagnères était alors «une bonne grosse ville fermée.» On se fortifiait partout, parce qu’on se battait partout. On ne sortait qu’avec un sauf-conduit et une escorte; au lieu de gendarmes, on rencontrait des pillards; au lieu de parasols, on emportait des lances. Une maison sûre était une belle maison; quand on s’était claquemuré dans une grosse tour faite comme un puits, on respirait, on se trouvait à l’aise. C’était là le bon temps, comme chacun sait.

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