VI.
Le dimanche, une procession de riches toilettes monte vers l’église. Cette église est une boîte ronde, en pierres et en plâtre, faite pour cinquante personnes, où l’on en met deux cents. Chaque demi-heure entre et sort un flot de fidèles. Les prêtres malades abondent et disent des messes autant qu’il en faut: tout souffre aux Eaux-Bonnes du défaut d’espace; on fait queue pour prier comme pour boire, et l’on s’entasse à la chapelle comme au robinet.
Quelquefois un entrepreneur de plaisirs publics se met en devoir d’égayer, l’après-midi; une éloquente affiche annonce le jeu du canard. On attache une perche à un arbre, une ficelle à la perche, un canard à la ficelle; les personnages les plus graves suivent avec un intérêt marqué ces préparatifs. J’ai vu des gens qui bâillent à l’Opéra faire cercle une grande heure au soleil pour assister à la décollation du pauvre pendu. Si vous avez l’âme généreuse et si vous êtes avide d’émotions, vous donnez deux sous à un petit garçon; moyennant quoi on lui bande les yeux, on le fait tourner sur lui-même, on lui met un mauvais sabre en main, et on le pousse en avant, au milieu des rires et des cris de l’assistance. «A droite! à gauche! holà! frappe! en avant!» il ne sait auquel entendre et coupe l’air. Si par grand hasard il atteint la bête, si par un hasard plus grand il touche le cou, si enfin par miracle il détache la tête, il l’emporte, la fait cuire, la mange. En fait de divertissement, le public n’est pas difficile. Si on lui annonçait qu’une souris se noie dans une mare, il y courrait comme au feu.
«Pourquoi non? me disait un voisin, homme bizarre et brusque; ceci est une tragédie, et très-régulière; comptez si elle n’a pas toutes les parties classiques. Premièrement, l’exposition: les instruments du supplice qu’on étale, la foule qui s’assemble, la distance qu’on marque, l’animal qu’on attache. C’est une protase du genre complexe, comme disait M. Lysidas. Secondement, les péripéties: chaque fois qu’un petit garçon part, vous êtes dans l’attente, vous vous dressez sur vos pieds, votre cœur bat, vous vous intéressez au pendu comme à votre semblable. Direz-vous que la péripétie est toujours la même? La simplicité est la marque des grandes œuvres, et celle-ci est dans le goût indien. Troisièmement, la catastrophe: ici, elle est sanglante s’il en fut. Quant aux passions, ce sont celles qu’exige Aristote, la terreur et la pitié. Voyez comme la pauvre bête redresse la tête en frissonnant, quand elle sent le vent du sabre, de quel air lamentable et résigné elle attend le coup. Le chœur des spectateurs prend part à l’action, blâme ou loue, comme celui de la tragédie antique. Concluez que le public a raison de s’amuser, et que le plaisir n’a jamais tort.
--Vous parlez comme la Harpe; ce canard prendrait son sort en patience, s’il vous entendait. Et le bal, qu’en dites-vous?
--Il vaut bien celui de l’Hôtel de France et du beau monde; notre danse n’est qu’une promenade, un prétexte de conversation. Voyez celle des servantes et des guides: quels entrechats! quelles pirouettes! ils y vont de franc jeu et de tout cœur, ils ont le plaisir du mouvement, ils sentent le ressort de leurs muscles; c’est la vraie danse inventée par la joie et le besoin d’activité physique. Ces gaillards s’empoignent et se manient comme des poutres. La grande fille que voilà est servante à mon hôtel: dites-moi si cette haute taille, cet air sérieux, cette fière attitude, ne rappellent pas les statues antiques. La force et la santé sont toujours les premières beautés. Croyez-vous que les grâces languissantes et les sourires convenus de nos quadrilles assembleraient toute cette foule? Nous nous éloignons tous les jours de la nature; nous ne vivons que du cerveau, nous passons le temps à composer et à écouter des phrases. Voilà que j’en débite moi-même; demain je me corrige, j’achète une grosse canne, je mets des guêtres et je vais courir la campagne. Faites comme moi; marchons chacun d’un côté, et tâchons de ne pas nous rencontrer.»
PAYSAGES