‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 29 sur 116 · II.

II.

Le cours du Valentin n’est qu’une longue chute à travers des rochers roulés. Le long de la promenade Eynard, pendant une demi-lieue, on l’entend gronder sous ses pieds. Au pont de Discoo, le sol lui manque: il tombe dans un demi-cirque, de gradins en gradins, en jets qui se croisent et qui heurtent leurs bouillons d’écume; puis, sous une arcade de roches et de pierres, il tournoie dans de profonds bassins dont il a poli les contours, et où l’émeraude grisâtre de ses eaux jette un doux reflet tranquille. Tout à coup il saute de trente pieds, en trois masses sombres, et roule en poussière d’argent dans un entonnoir de verdure. Une fine rosée rejaillit sur le gazon qu’elle vivifie, et ses perles roulantes étincellent en glissant le long des feuilles. Nos prairies du Nord ne donnent point l’idée d’un tel éclat; il faut cette fraîcheur incessante et ce soleil de feu pour peindre cette robe végétale d’une si magnifique couleur. Sur la pente, je voyais s’allonger devant moi un grand pan boisé de montagne; le soleil de midi le frappait en face; la masse des rayons blancs perçait la voûte des arbres; les feuilles transparentes ou luisantes resplendissaient. Sur tout ce dos éclairé on ne distinguait pas une ombre, une chaude évaporation lumineuse le couvrait comme un voile blanc de femme. J’ai revu souvent, surtout vers le soir, cet étrange vêtement des montagnes; l’air bleuâtre enfermé dans les gorges devient visible; il s’épaissit, il emprisonne la lumière et la rend palpable. L’œil pénètre avec volupté dans le blond réseau d’or qui enveloppe les croupes; il en sent la mollesse et la profondeur; les arêtes saillantes perdent leur dureté, les contours heurtés s’adoucissent: c’est le ciel qui descend et prête son voile pour couvrir la nudité des sauvages filles de la terre. Je demande pardon pour ces métaphores; on a l’air d’arranger des phrases, et l’on ne fait que raconter ses sensations.

De là, un sentier dans une prairie conduit à la gorge du Serpent: c’est une entaille gigantesque dans la montagne perpendiculaire. Le ruisseau qui s’y jette rampe écrasé sous des blocs entassés; son lit n’est qu’une ruine. On monte le long d’un sentier croulant, en s’accrochant aux tiges de buis et aux pointes de rochers; les lézards effarouchés partent comme une flèche et se blottissent dans les fentes des plaques ardoisées. Un soleil de plomb embrase les rocs bleuâtres; les rayons réfléchis font de l’air une fournaise. Dans ce chaos desséché, la seule vie est celle de l’eau qui glisse et bruit sous les pierres. Au fond du ravin, la montagne relève brusquement à deux cents pieds de haut sa paroi verticale; l’eau descend en longs filets blancs sur ce mur poli dont elle brunit la teinte rougeâtre; elle ne le quitte pas de toute sa chute: elle se colle à lui comme une chevelure d’argent ou comme une traînée de lianes pendantes. Un beau bassin évasé la retient un instant au pied du mont, puis la dégorge en ruisseau dans la fondrière.

Ces eaux des montagnes ne ressemblent pas à celles des plaines; rien ne les souille; elles n’ont jamais pour lit que le sable et la pierre nue. Si profondes qu’elles soient, on peut compter leurs cailloux bleus; elles sont transparentes comme l’air. Un fleuve n’a d’autre diversité que celle de ses rives; son cours régulier, sa masse donnent toujours la même sensation: au contraire, le Gave est un spectacle toujours changeant; le visage humain n’a pas d’expressions plus marquées et plus différentes. Quand l’eau dort sous les roches, verte et profonde, ses yeux d’émeraude ont le regard perfide d’une naïade qui fascinerait le passant pour le noyer; puis, la folle qu’elle est, bondit en aveugle à travers les roches, bouleverse son lit, se soulève en tempête d’écume, se brise impuissante et furieuse contre le bloc qui l’a vaincue. Trois pas plus loin, elle s’apaise et vient frétiller capricieusement près du bord en remous changeants, diaprée de bandes claires et sombres, se tordant comme une couleuvre voluptueuse. Quand la roche de son lit est large et polie, elle s’y étale, veinée de rose et d’azur, souriante, offrant sa glace unie à toute la lumière du soleil. Sur les herbes courbées, elle file silencieuse en lignes droites et tendues comme un faisceau de joncs, avec l’élan et la vélocité d’une truite poursuivie. Lorsqu’elle tombe en face du soleil, on voit les couleurs de l’arc-en-ciel trembler dans ses filets de cristal, s’évanouir, reparaître, ouvrage aérien, sylphe de lumière, auprès duquel une aile d’abeille paraît grossière, et que les doigts des fées n’égaleraient pas. De loin, le Gave entier n’est qu’un orage de chutes argentées, coupées de nappes bleues, splendides. Jeunesse fougueuse et joyeuse, inutile et poétique; demain cette eau troublée recevra les égouts des villes, et les quais de pierre emprisonneront son cours pour le régler.

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