‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 30 sur 116 · III.

III.

Au fond d’une gorge glaciale roule la cascade de Larresecq. Celle-là ne vaut pas sa renommée: c’est une sorte d’escalier écroulé sur lequel dégringole gauchement un ruisseau sali, perdu dans les pierres et la terre mouvante, mais, pour y arriver, on passe auprès d’une profonde rainure escarpée, où le torrent roule engouffré dans les cavernes qu’il a creusées, obstrué de troncs d’arbres qu’il déchire. Au-dessus de lui, des chênes magnifiques se rejoignent en arcades; les arbrisseaux vont tremper leurs racines jusque dans l’eau bouillonnante. Le soleil ne pénètre pas dans cette noire ravine; le Gave y perce sa route, invisible et glacé. A l’issue par laquelle il débouche, vous entendez sa clameur rauque; il se débat étranglé entre les roches: vous diriez l’agonie d’un taureau.

Cette vallée est très-retirée et très-solitaire; elle n’a point de culture; on n’y rencontre ni voyageurs ni pâtres; on ne voit que trois ou quatre vaches occupées dans un coin à brouter l’herbe. D’autres gorges, sur les flancs de la route et dans la montagne de Gourzy, sont encore plus sauvages. On y distingue à peine la trace effacée d’un ancien sentier. Y a-t-il quelque chose de plus doux que la certitude d’être seul? Si vous êtes dans un site célèbre, vous craignez toujours de voir arriver une cavalcade; les cris des guides, l’admiration à haute voix, le tracas des chevaux qu’on attache, des provisions qu’on déballe, des réflexions qu’on étale, dérangent votre sensation naissante; la civilisation vous ressaisit. Mais ici, quelle sécurité et quel silence! aucun objet ne rappelle l’homme; le paysage est le même qu’il y a six mille ans: l’herbe y pousse inutile et libre comme aux premiers jours; point d’oiseaux sur les branches; parfois seulement on entend le cri lointain d’un épervier qui plane. Çà et là le pan d’un grand roc saillant découpe une ombre noire sur la plaine unie des arbres: c’est le désert vierge dans sa beauté sévère. L’âme croit retrouver d’anciens amis inconnus; les formes et les couleurs ont avec elle une harmonie secrète; quand elle les rencontre pures et qu’elle en jouit sans mélange d’autres pensées, il lui semble qu’elle rentre dans son fond le plus intime et le plus calme. Cette sensation simple, après l’agitation de nos pensées ordinaires, est comme le doux murmure d’une harpe éolienne après le bruit confus d’un bal.

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