‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 31 sur 116 · IV.

IV.

En descendant le Valentin, sur le versant de la Montagne Verte, j’ai trouvé les paysages moins austères. On arrive sur la rive droite du Gave d’Ossau. Un joli ruisseau descend de la montagne, encaissé entre deux murs de pierres roulées qui s’empourprent de pavots et de mauves sauvages. On gouverne sa chute pour mettre en mouvement des rangées de scies qui vont et viennent incessamment sur les blocs de marbre. Une grande fille en haillons, pieds nus, puise avec une cuiller du sable délayé dans l’eau, pour arroser la machine; avec ce sable, la lame de fer use le bloc. Un sentier suit la rive, bordé de maisons, de champs de maïs et de gros chênes; de l’autre côté s’étend une grève desséchée, où les enfants barbotent auprès des porcs qui dorment dans le sable; des flottes de canards se balancent sur les eaux claires aux ondulations du courant: c’est la campagne et la culture après la solitude et le désert. Le sentier tournoie dans un plant d’oseraies et de saules; ces longues tiges ondoyantes amies des fleuves, ces feuillages pâles qui pendent, ont une grâce infinie pour des yeux accoutumés au vert vigoureux des montagnes. On rencontre sur la droite de petites routes pierreuses qui mènent aux hameaux épars sur les pentes. Là les maisons s’adossent au mont, les unes au-dessus des autres, assises par gradins comme pour regarder dans la vallée. A midi, les gens sont dehors; chaque porte est fermée, seules dans le village, trois ou quatre vieilles femmes étendent du grain sur la roche unie qui fait l’esplanade ou la rue. Rien de plus singulier que cette longue dalle naturelle sous un tapis de grains dorés. L’église, étroite et sombre, s’élève ordinairement sur un préau en terrasse qu’entoure un petit mur; le clocher est une tour blanche carrée, avec un clocheton d’ardoises. On lit sous le porche des épitaphes sculptées dans la pierre: ce sont pour la plupart des noms de malades, morts aux Eaux-Bonnes; j’y ai vu ceux de deux frères. Mourir si loin et seuls! Ces paroles de tendresse gravées sur une tombe font peine à voir: ce soleil est si doux! cette vallée si belle! il semble qu’on y respire la santé dans l’air; on souhaite de vivre; on veut, comme dit le vieux poëte, «se réjouir longtemps de sa force et de sa jeunesse.» On a pris l’amour de la vie avec l’amour de la lumière. Combien de fois, sous le ciel nébuleux du Nord, formons-nous un pareil désir?

En tournant la montagne, on entre dans un bois de chênes qui monte sur un des versants. Ces hautes futaies espacées donnent à midi de l’ombre sans fraîcheur. Tout en haut, entre les troncs, brille un pan de ciel bleu; l’ombre et la lumière se coupent sur la mousse grise comme des dessins de soieries sur un fond de velours. Un air épais et chaud monte aux joues, chargé d’émanations végétales; il remplit la poitrine et enivre comme le vin. Le chant monotone de grillons et de sauterelles, sort des blés et des prairies, de la plaine et de la montagne; on sent que des légions vivantes s’agitent entre les bruyères et sous les chaumes; et dans les veines, où le sang fermente, court une vague sensation de bien-être, état incertain entre le sommeil et le rêve, qui replonge l’âme dans la vie animale et qui étouffe la pensée sous les sourdes impressions des sens. On se couche et on se laisse vivre; on ne sent point les heures passer, on jouit du moment présent sans plus songer au passé ni à l’avenir; on regarde les branches menues des mousses, les épis grisâtres des graminées penchées, les longs rubans des herbes luisantes; on suit la marche d’un insecte qui essaye de franchir un fourré de gazon, et qui monte et descend dans le labyrinthe des tiges. Pourquoi ne pas avouer qu’on redevient enfant et qu’on s’amuse du plus petit spectacle? La campagne est-elle autre chose qu’un moyen de revenir au premier âge, de retrouver cette faculté d’être heureux, cet état d’attention profonde, cette indifférence à tout ce qui n’est pas plaisir et sensation présente, cette joie facile, source pleine prête à déborder au moindre choc? J’ai passé une heure auprès d’un escadron de fourmis qui traînaient le corps d’une grosse mouche le long d’une pierre. Il s’agissait de démembrer le vaincu: à chaque patte, une petite ouvrière en corset noir tirait et travaillait de toute sa force; les autres tenaient le corps en place. Je n’ai jamais vu d’efforts plus terribles; quelquefois la proie roulait jusqu’en bas, il fallait tout recommencer. A la fin, de guerre lasse, faute de pouvoir découper et emporter la proie, on se résigna à la manger sur place.

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