‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 49 sur 116 · IV.

IV.

Cette vallée est toute rafraîchie et fécondée par les eaux courantes. Sur le chemin de Pierrefitte, deux ruisseaux rapides gazouillent à l’ombre des haies fleuries: ce sont les plus gais compagnons de route. Des deux côtés, de toutes les prairies, arrivent des filets d’eau qui se croisent, se séparent, se réunissent et sautent ensemble dans le Gave. Les paysans arrosent ainsi toutes leurs cultures; un champ a cinq ou six étages de ruisseaux qui courent serrés dans des lits d’ardoises. La troupe bondissante s’agite au soleil, comme une bande folle d’écoliers en liberté. Les gazons qu’ils nourrissent sont d’une fraîcheur et d’une vigueur incomparable; l’herbe se presse sur leurs bords, trempe ses pieds dans l’eau, se couche sous l’élan des petites vagues, et ses rubans tremblent dans un reflet de perle, sous les remous argentés. On ne fait pas dix pas sans rencontrer une chute d’eau; de grosses cascades bouillonnantes descendent sur des blocs; des nappes transparentes s’étalent sur les feuillets de roche; des filets d’écume serpentent en raies depuis la cime jusqu’à la vallée; des sources suintent le long des graminées pendantes et tombent goutte à goutte; le Gave roule sur la droite et couvre tous ces murmures de sa grande voix monotone. De beaux iris bleus croissent sur les pentes marécageuses; les bois et les cultures montent bien haut entre les roches. La vallée sourit, encadrée de verdure; mais, à l’horizon, les pics crénelés, les crêtes en scie et les noirs escarpements de monts ébréchés, montent dans le ciel bleu, sous leur manteau de neige.

Derrière Luz est un mamelon nu, appelé Saint-Pierre, qui porte un reste de ruines grisâtres et d’où l’on voit toute la vallée. Quand le ciel était brumeux, j’y ai passé des heures entières sans un moment d’ennui: l’air est tiède sous son rideau de nuages. Des échappées de soleil découpent sur le Gave des bandes lumineuses, ou font briller les moissons suspendues à mi-côte. Les hirondelles volent haut, avec des cris aigus, dans la vapeur traînante; le bruit du Gave arrive adouci par la distance, harmonieux, presque aérien. Le vent vient, puis s’abat; un peuple de petites fleurs s’agite sous ses coups d’aile; les boutons d’or s’alignent en files; de petits œillets frêles cachent dans l’herbe leurs étoiles purpurines; les graminées penchent leurs tiges grêles sur les grandes plaques ardoisées; le thym est d’une odeur pénétrante. Ces plantes solitaires, abreuvées de rosée, aérées par les brises, ne sont-elles pas heureuses? Le mamelon est désert, personne ne les foule; elles croissent selon leur caprice, dans les fentes de la pierre, par familles, libres, inutiles, sous le plus beau soleil. Et l’homme, serf de la nécessité, mendie et calcule sous peine de vie! Trois enfants arrivaient, tous en guenilles: «Qu’est-ce que vous cherchez ici?

--Des papillons.

--Pour quoi faire?

--Pour les vendre.»

Le plus jeune avait une sorte de bouton au front: «Un sou, monsieur, pour le petit qui est malade.»

[Illustration: Vallée de Luz. (Page 178.)]

SAINT-SAUVEUR--BARÈGES

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