‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 48 sur 116 · III.

III.

Luz fut autrefois la capitale de ces vallées, qui formaient une sorte de république; chaque commune délibérait sur ses intérêts particuliers; quatre ou cinq villages formaient un vic, et les députés des quatre vics se réunissaient à Luz.

«Le rôle des impositions se faisait de temps immémorial sur des morceaux de bois, qu’ils appelaient totchoux, c’est-à-dire bâtons. Chaque communauté avait son totchou, sur lequel le secrétaire faisait avec un couteau des chiffres romains dont eux seuls connaissaient la valeur. L’intendant d’Auch, qui ne se doutait pas de ces usages, ordonna en 1784 à un des employés du gouvernement de lui apporter les anciens registres; il arriva suivi de deux charretées de totchoux.»

Pays pauvre, pays libre. Les États du Bigorre se composaient de trois chambres qui opinaient séparément; celle du clergé, celle de la noblesse, celle du tiers État, qui comprenaient des consuls ou officiers principaux des communes, et des députés des vallées. Dans ces assemblées, on répartissait les impôts et l’on discutait toutes les affaires importantes. Une vallée est une cité naturelle et fermée, inspirant l’association, défendue contre l’étranger. On pouvait arrêter l’ennemi au passage, l’écraser sous les roches; en hiver, la neige et les torrents lui fermaient toute entrée. Les chevaliers en armure pouvaient-ils poursuivre les pâtres dans leurs fondrières? Qu’auraient-ils pris, sauf quelques maigres chèvres! Les hardis grimpeurs, chasseurs d’ours et de loups, auraient volontiers fait cette partie, sûrs d’y gagner des habits chauds, des armes et des chevaux. Ainsi dura l’indépendance en Suisse.

Pays libre, pays pauvre. Je l’ai déjà vu dans la vallée d’Ossau. Les plaines ne sont que des défilés entre les pieds de deux chaînes. Quand la pente n’est pas trop roide, la culture monte. S’il est entre deux roches un morceau de terre, on l’ensemence. L’homme prend au désert tout ce qu’il peut lui arracher: ainsi s’échelonnent des étages de prés et de moissons sur le versant bariolé de bandes vertes et de carreaux jaunes. Les granges et les étables le parsèment de taches blanches; il est rayé d’un long sentier grisâtre. Mais cette robe trouée de roches saillantes s’arrête à mi-côte, et le sommet n’est vêtu que de mousses stériles.

La récolte se fait en juillet, bien entendu sans chevaux ni charrettes. L’homme seul peut, sur ces pentes, faire le métier de cheval: on enferme les gerbes dans de grandes pièces de toiles qu’on serre avec des cordes; le moissonneur charge sur sa tête cette botte énorme, et remonte pieds nus entre les tiges perçantes et les pierres, sans faire un faux pas.

On trouve ici des ordonnances qui réduisent de moitié le nombre des hommes d’armes auquel le pays est taxé, se fondant sur ce que les grêles et les gelées détruisent chaque année ses récoltes. Plusieurs fois pendant les guerres religieuses, il fut désert. En 1575, Montluc déclare «qu’il est maintenant si pauvre que les habitants d’iceluy sont forcés d’abandonner leurs maisons et d’aller mendier.» En 1592, les gens de Comminge, ayant dévasté la contrée, «les paysans de Bigorre abandonnèrent la culture des terres par manque de bétail, et la plus grande partie d’iceux prit la route d’Espagne.» Il n’y a pas cent ans, on n’y connaissait que trois chapeaux et deux paires de souliers. Aujourd’hui encore les montagnards sont obligés de remonter chaque année leur champ incliné, que la pluie d’hiver entraîne. «Ils s’éclairent avec des morceaux de pins huileux et ne mangent presque jamais de viande.»

Que de misères en ce peu de mots! qu’il en a fallu pour rompre l’attache par laquelle l’homme s’accroche au sol natal! Un vieux texte d’histoire, une phrase de statistique indifférente, rassemblent dans leur enceinte des années de souffrance, des milliers de morts, la fuite, les séparations, l’abrutissement. Certainement, il y a trop de mal dans le monde. L’homme ôte chaque siècle une ronce et une pierre dans le mauvais chemin où il avance; mais qu’est-ce qu’une ronce et une pierre? Il en reste et il en restera toujours plus qu’il n’en faut pour le déchirer et le meurtrir. D’ailleurs, d’autres cailloux retombent, d’autres épines repoussent. Son bien-être grandit sa sensibilité; il souffre autant pour de moindres maux; son corps est mieux garanti, mais son âme est plus malade. Les bienfaits de la Révolution, les progrès de l’industrie, les découvertes de la science, nous ont donné l’égalité, la vie commode, la liberté de penser, mais en même temps l’envie haineuse, la fureur de parvenir, l’impatience du présent, le besoin du luxe, l’instabilité des gouvernements, les souffrances du doute et de la recherche. Un bourgeois de l’an dix-huit cent cinquante est-il plus heureux qu’un bourgeois de l’an seize cent cinquante? Moins opprimé, plus instruit, mieux fourni de bien-être, cela est certain; mais plus gai, je ne sais. Une seule chose s’accroît, l’expérience, et avec elle la science, l’industrie, la puissance. Dans le reste, on perd autant que l’on gagne et le plus sûr progrès est de s’y résigner.

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