‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 58 sur 116 · III.

III.

La Diane du pays est plus aimable; c’est la vive et gracieuse Marguerite de Navarre, sœur et libératrice de François Iᵉʳ. Elle venait à ces eaux avec sa cour, ses poëtes, ses musiciens, ses savants, poëte elle-même et théologienne, infiniment curieuse, lisant le grec, apprenant l’hébreu, occupée de calvinisme. Au sortir de la routine et de la discipline du moyen âge, les disputes de dogme et les épines de l’érudition paraissaient agréables, même aux dames; Jeanne Grey, Élisabeth, s’en mêlaient: c’était une mode, comme deux siècles plus tard il fut de bon goût de disputer sur Newton et sur l’existence de Dieu. L’évêque de Meaux écrivait à Marguerite: «Madame, s’il y avait au bout du monde un docteur qui, par un seul verbe abrégé, vous pût apprendre de la grammaire autant qu’il est possible d’en savoir, et un autre de la rhétorique, et un autre de la philosophie, et aussi des sept arts libéraux, chacun par un verbe abrégé, vous y courriez comme au feu.» Elle y courait et s’encombrait. Ce lourd butin philosophique opprimait sa pensée frêle encore. Ses poésies pieuses sont enfantines comme les odes que fit Racine à Port-Royal. Que nous avons eu de peine à sortir du moyen âge! L’esprit plié, faussé et tordu, avait contracté les façons d’un enfant de chœur.

Un poëte du pays composa sur elle une jolie chanson que voici:

Aüs Thermés de Toulouso, Uë fontaine claru y a. Bagnan s’y paloumettos (colombes) Aü nombre soun de tres. Tant s’y soun bagnadette (baignées) Pendant dus ou tres més, Qu’an près la bouladette (envolées) Taü haüt de Cauterès. Digat-mé, paloumettes, Qui y ey à Cauterès? «Lou rey et la reynette Si bagnay dab (avec) nous tres. Lou rey qu’a üe cabano Couberto qu’ey de flous (fleurs); La reyne que n’a gu’aüte, Couberto qu’ey d’amous (d’amour).»

Ceci n’est-il point gracieux et tout méridional? Marguerite est moins poétique, plus française; ses vers ne sont pas brillants, mais parfois très-touchants, à force de tendresse vraie et simple.

Car quand je puis auprès de moi tenir Celui que j’aime, mal ne me peut venir.

Une imagination mesurée, un cœur de femme tout dévoué et inépuisable en dévouements, beaucoup de naturel, de clarté, d’aisance, l’art de conter et de sourire, la malice agréable et jamais méchante, n’est-ce point assez pour aimer Marguerite et lire ici l’Heptaméron?

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