‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 59 sur 116 · IV.

IV.

Elle fit ici cet Heptaméron; il paraît qu’un voyage aux eaux était moins sûr alors qu’aujourd’hui.

«Le 1ᵉʳ jour de septembre, que les bains des monts Pyrénées commencent d’entrer en vertu, se trouvèrent à ceux de Caulderets plusieurs personnes tant de France, Espagne, que d’autres lieux; les uns pour boire l’eau, les autres pour s’y baigner, les autres pour prendre de la fange, qui sont choses si merveilleuses, que les malades abandonnés des médecins s’en retournent tous guéris. Mais sur le temps de leur retour, vinrent des pluies si grandes, qu’il semblait que Dieu eût oublié la promesse qu’il avait faite à Noé de ne plus détruire le monde par eau; car toutes les cabanes et logis dudit Caulderets furent si remplis d’eau qu’il fut impossible d’y demeurer.

«Les seigneurs français et dames, pensant retourner aussi facilement à Tarbes comme ils étaient venus, trouvèrent les petits ruisseaux si crus qu’à peine purent-ils les gayer. Mais quand ce vint à passer le Gave béarnais, qui en allant n’avait point deux pieds de profondeur, le trouvèrent tant grand et impétueux, qu’ils se détournèrent pour chercher les ponts, lesquels, pour n’être que de bois, furent emportés par la véhémence de l’eau. Et quelques-uns, cuidant rompre la violence du cours pour s’assembler plusieurs ensemble, furent emportés si promptement, que ceux qui voulaient les suivre perdirent le pouvoir et le désir d’aller après.» Sur quoi ils se séparèrent cherchant chacun un chemin. «Deux pauvres dames, à demi-lieue deçà Pierrefitte, trouvèrent un ours descendant de la montagne, devant lequel elles prirent leur course à si grande hâte que leurs chevaux à l’entrée du logis tombèrent morts sous elles; deux de leurs femmes, qui étaient venues longtemps après, leur contèrent que l’ours avait tué tous leurs serviteurs.

«Ainsi qu’ils étaient tous à la messe, il va entrer en l’église un homme tout en chemise, fuyant comme si quelqu’un le chassait et poursuivait. C’était un de leurs compagnons nommé Guébron, lequel leur conta comme étant dans une cabane auprès de Pierrefitte, arrivèrent trois hommes, lui étant au lit; mais lui tout en chemise, avec son épée seulement, en blessa si bien un qu’il demeura sur la place, et, pendant que les deux autres s’amusèrent à recueillir leur compagnon, pensa qu’il ne pouvait se sauver sinon à fuir, comme le moins chargé d’habillement.

«L’abbé de Saint-Savin leur fournit les meilleurs chevaux qui fussent en Lavedan, de bonnes capes de Béarn, force vivres, et de gentils compagnons pour les mener sûrement dans les montagnes.»

Mais il fallait bien s’occuper un peu, en attendant que le Gave fût dégonflé. Le matin on allait trouver Mme Oysille, la plus âgée des dames; on écoutait dévotement la messe avec elle; après quoi «elle ne manquait pas d’administrer la salutaire pâture, qu’elle tirait de la lecture des actes des saints et glorieux apôtres de Jésus-Christ.» L’après-midi était employée d’une façon très-différente: «ils allaient dans un beau pré, le long de la rivière du Gave, où les arbres sont si feuillus que le soleil ne saurait percer l’ombre ni échauffer la fraîcheur, et s’asseyaient sur l’herbe verte, qui est si molle et délicate qu’il ne leur fallait ni carreaux ni tapis.» Et chacun à son tour contait une aventure galante, avec détails infiniment naïfs et singulièrement précis. Il y en avait sur les maris et encore plus sur les moines. L’aimable théologienne est petite-fille de Boccace et grand’mère de La Fontaine.

Cela nous choque et n’est point choquant. Chaque siècle a son degré de décence, lequel est pruderie pour tel autre et polissonnerie pour tel autre. Les Chinois trouvent horriblement immodestes nos pantalons et nos manches d’habits collants; je sais une dame, Anglaise à la vérité, laquelle n’admet que deux parties dans le corps, le pied et l’estomac: tout autre mot est indécent; de sorte que lorsque son petit garçon fait une chute, la gouvernante doit dire: «Madame, M. Henri est tombé sur l’endroit où le haut des pieds rejoint le bas de l’estomac.»

Les habitudes du seizième siècle étaient fort différentes. Les seigneurs vivaient un peu en hommes du peuple; c’est pourquoi ils parlaient un peu en hommes du peuple. Bonnivet et Henri II s’amusaient à sauter comme des écoliers, et franchissaient des fossés de vingt-trois pieds. Quand Henri VIII d’Angleterre eut salué François Iᵉʳ, au camp du Drap-d’Or, il l’empoigna à bras-le-corps, et voulut par gaieté le jeter par terre; mais le roi, bon lutteur, le mit à bas par un croc-en-jambe. Imaginez aujourd’hui l’empereur Napoléon accueillant de cette façon à Tilsitt l’empereur Alexandre. Les dames étaient tenues d’être robustes et agiles comme nos paysannes. Pour aller en soirée, il fallait monter à cheval; Marguerite, en Espagne, craignant d’être retenue, fit en huit jours les traites qu’un bon cavalier eût mis quinze jours à faire; il fallait se garder des voies de fait; elle eut un jour besoin contre Bonnivet de ses deux poings et de tous ses ongles. Parmi de pareilles mœurs, le mot cru n’était que le mot naturel; elles l’entendaient à table tous les jours, et orné des plus beaux commentaires. Brantôme vous décrira la coupe où certains seigneurs les faisaient boire, et Cellini vous rapportera les discours qu’on tenait à la duchesse de Ferrare. Une vachère aujourd’hui en aurait honte. Les étudiants entre eux hasardent à peine, étant gris, ce que les filles d’honneur de Catherine de Médicis chantaient à plein gosier et à plein cœur. Pardonnez à notre pauvre Marguerite; proportion gardée, elle est délicate et décente, et songez que dans deux cents ans peut-être, vous aussi, monsieur et madame, vous paraîtrez des polissons.

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