II.
On part à six heures du matin, par la route de Scia, dans le brouillard, sans rien voir d’abord que de grandes formes confuses d’arbres et de rochers. Au bout d’un quart d’heure, nous entendons sur le sentier un bruit de cris aigus qui s’approche: c’était un enterrement qui arrivait de Scia. Deux hommes portaient un petit cercueil sous un linceul blanc; derrière venaient quatre pâtres en longs manteaux et capuchons bruns, la tête baissée, en silence; quatre femmes suivaient en mantes noires. C’étaient elles qui poussaient ces lamentations monotones et perçantes; on ne savait si elles faisaient une plainte ou une prière. Ils marchaient à grands pas dans la froide vapeur, sans s’arrêter ni regarder personne, et allaient ensevelir ce pauvre corps dans le cimetière de Luz.
A Scia, la route passe sur un petit pont fort élevé, qui domine un autre pont grisâtre abandonné. Le double étage d’arcades se courbe gracieusement au-dessus du torrent bleu; cependant une clarté pâle flotte déjà dans la vapeur diaphane; une gaze dorée ondule sur le Gave; le voile aérien s’amincit et va s’évanouir.
Rien ne peut donner l’idée de cette lumière si jeune, timide et souriante, qui brille comme les ailes bleuâtres d’une demoiselle poursuivie, et s’arrête captive dans un réseau de brume. Au-dessous d’elle, l’eau bouillonnante s’engouffre dans un conduit étroit et saute comme une écluse. La colonne d’écume, haute de trente pieds, croule avec un fracas furieux, et ses vagues glauques, amoncelées dans la profonde ravine, s’entre-choquent et se brisent contre une traînée de rocs tombés. D’autres blocs énormes, débris de la même montagne, penchent au-dessus de la route leurs têtes carrées et leurs chevelures de ronces; rangés en file, inexpugnables, ils semblent regarder les tourments du Gave, que leurs frères tiennent sous eux écrasé et dompté.