‹ Voyage aux PyrénéesChapitre 91 sur 116 · VI.

VI.

Sixième variété; très-nombreuse: touristes sédentaires. Ils regardent les montagnes de leur fenêtre; leurs excursions consistent à passer de leur chambre au jardin anglais, du jardin anglais à la promenade. Ils font la sieste sur la bruyère et lisent le journal étendus sur une chaise: après quoi ils ont vu les Pyrénées.

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Il y avait un grand bal hier. Paul y présentait un jeune créole de Vénézuela en Amérique; le jeune homme n’a rien vu encore; il vient de débarquer à Bordeaux, d’où il arrive; du reste fort beau garçon, d’une figure olivâtre et fine, grand chasseur, et plus propre à courir les montagnes que les salons. Il vient en France pour se former, comme on dit; Paul prétend que c’est pour se déformer.

Nous nous sommes mis dans un coin, et le jeune homme a demandé à Paul ce que c’est qu’un bal.

«Une grande cérémonie funèbre et pénitentiaire.

--Bah!

--Sans doute, et cet usage remonte haut.

--Vraiment?

--Il remonte à Henri III, qui institua les réunions de flagellants. Les gens de la cour se décolletaient et s’assemblaient pour se donner des coups de fouet sur leurs épaules. Aujourd’hui il n’y a plus de coups de fouet, mais la tristesse est égale. Tous les gens qui sont ici viennent expier de grandes fautes ou viennent de perdre leurs parents.

--C’est pour cela qu’ils sont vêtus de noir!

--Précisément.

--Mais les dames sont en robes magnifiques.

--Elles ne s’en mortifient que mieux. Chacune s’est pendu autour des reins une sorte de cilice, cet horrible amas de jupons qui les blesse et finit par les rendre malades. C’est à l’exemple des saintes, pour mieux opérer le salut.

--Mais tous les hommes sourient.

--C’est là le plus beau, gênés comme ils sont, enfermés dans leur suaire de drap noir. Ils se contraignent, et font preuve de vertu. Avancez de six pas, vous allez voir.»

Le jeune homme avança; n’ayant pas encore l’expérience des mouvements de salon, il marcha sur les pieds d’un danseur et défonça le chapeau d’un monsieur mélancolique. Il revint tout rouge se blottir auprès de nous.

«Qu’est-ce que vous ont dit vos deux pauvres diables?

--Je n’y comprends rien. Le premier, après une grimace involontaire, m’a regardé gracieusement. L’autre a mis son chapeau sous son autre bras et m’a salué.

--Humilité, résignation, désir de souffrir pour gagner des mérites. Sous Henri III on remerciait celui qui vous avait le mieux sanglé. Je vais faire parler un musicien; écoutez. Monsieur Steuben, quel quadrille jouez-vous là?

--L’Enfer, quadrille fantastique. C’est la légende d’une jeune fille emportée vivante par les griffes du diable.

--Il est bien?

--Très-expressif. La finale exprime ses cris de douleur et les hurlements des démons. La jeune fille fait le dessus et les démons la basse.

--Et vous jouez après?

--Des contredanses sur di tanti palpiti.

--Rappelez-moi donc l’idée de cet air.

--C’est au retour de Tancrède. Il s’agit de peindre la tristesse la plus touchante.

--Excellent choix. Et point de mazurkas, de valses?

--Tout à l’heure; voici un gros cahier de Chopin; c’est notre favori. Quel maître! Quelle fièvre, quels cris douloureux, incertains, brisés! Toutes ses mazurkas donnent envie de pleurer.

--C’est pourquoi on les danse; vous voyez, cher enfant, des gens désolés pourraient seuls choisir une pareille musique. A propos, comment danse-t-on chez vous?

--Chez nous? on saute, on se trémousse, on rit haut, on crie un peu.

--Drôles de gens! et pourquoi?

--Parce qu’ils sont joyeux et qu’ils ont besoin de remuer leurs membres.

--Ici, quatre pas en avant, autant en arrière, une rotation gênée par le conflit des robes voisines, deux ou trois inclinations géométriques. Les fileurs de coton dans la prison de Poissy font précisément les mêmes mouvements.

--Mais ces gens causent.

--Avancez et écoutez; il n’y a pas d’indiscrétion, je vous jure.»

Il revint au bout d’un instant.

«Qu’a dit l’homme?

--Le monsieur est arrivé avec entrain; il a souri finement, et, avec un geste d’inventeur heureux, il a remarqué qu’il faisait chaud.

--Et la femme?

--Les yeux de la dame ont jeté un éclair. Avec un sourire ravissant d’approbation, elle a répondu que c’était vrai.

--Jugez comme ils ont dû se contraindre. Le monsieur a trente ans, il y a douze ans qu’il sait sa phrase. La dame en a vingt-deux, il y a sept ans qu’elle sait sa phrase. Chacun a fait et entendu trois ou quatre mille fois la demande ou la réponse. Pourtant ils ont eu l’air d’être intéressés, surpris. Quel empire sur soi! Quelle force d’âme! Vous voyez bien que ces Français qu’on dit légers sont stoïques à l’occasion.

--Les yeux me cuisent, j’ai les pieds enflés, j’ai avalé de la poussière; il est une heure du matin, l’air sent mauvais, je voudrais bien m’en aller. Est-ce qu’ils resteront encore longtemps?

--Jusqu’à cinq heures du matin.»

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