II.
Deux jours après, il y eut un concert. Le créole dit en sortant qu’il était fort las, qu’il n’avait rien compris à ce froufrou, et pria Paul de lui expliquer quel plaisir les gens trouvaient à tous ces bruits-là.
«Car, disait-il, ils ont eu du plaisir, puisqu’ils ont payé six francs d’entrée, et qu’ils ont applaudi passionnément.
--La musique éveille toutes sortes de rêveries agréables.
--Voyons.
--Tel air fait penser à des scènes d’amour; tel autre fait imaginer de grands paysages, des événements tragiques.
--Et si on n’a pas ces rêveries, la musique ennuie?
--Certainement; à moins qu’on ne soit professeur d’harmonie.
--Mais les assistants n’étaient pas professeurs d’harmonie?
--Non certes.
--En sorte qu’ils ont eu toutes ces rêveries dont vous parlez; sinon ils se seraient ennuyés; et, s’ils s’étaient ennuyés, ils n’auraient pas payé ni applaudi.
--Bien raisonné.
--Expliquez-moi donc les rêveries qu’ils ont eues; par exemple cette sérénade dont parle mon programme, la sérénade de don Pasquale.
--Cela peint l’amour heureux, plein de volupté, d’insouciance. On voit un beau jeune homme les yeux riants, la joue en feu, dans un jardin d’Italie; sous la lune sereine, au bourdonnement de la brise, il attend sa maîtresse, songe à son sourire, et peu à peu en notes cadencées, la joie et la tendresse sortent harmonieusement de son cœur.
--Quoi! ils ont imaginé tout cela! Les gens heureux que vos compatriotes! quelle abondance d’émotions et de pensées! mais quelle physionomie discrète! Je n’aurais jamais soupçonné, à les voir, qu’ils faisaient un songe si doux.
--Le second morceau était un andante de Beethoven.
--Qu’est-ce que Beethoven?
--Un pauvre grand homme, sourd, amoureux, méconnu et philosophe, dont la musique est pleine de rêves gigantesques ou douloureux.
--Quels rêves?
--«L’éternité est une grande aire d’où tous les siècles, comme de jeunes aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et disparaître. Le nôtre est arrivé à son tour au bord du nid; mais on lui a coupé les ailes, et il attend la mort en regardant l’espace, dans lequel il ne peut s’élancer.»
--Qu’est-ce que vous me récitez là?
--Une phrase de Musset qui traduit votre andante.
--Comment! en trois minutes ils ont passé de la première idée à celle-ci? Quels hommes! quelle flexibilité d’esprit! Je n’aurais jamais cru à une telle promptitude. Sans broncher, de plain-pied, ils sont entrés dans cette rêverie en sortant de la sérénade? quels cœurs! quels artistes! Vous me rendez tout honteux de moi-même; je n’oserai plus leur dire un mot.
--Le troisième morceau, un duo de Mozart, exprime des sentiments tout allemands, la candeur naïve, la tendresse mélancolique, contemplative, les vagues sourires, les timidités de l’amour.
--De sorte que leur imagination, qui était encore toute bouleversée, s’est transformée à l’instant jusqu’à représenter l’abandon, l’innocence, le trouble touchant d’une jeune fille?
--Certes.
--Et il y a sept ou huit morceaux par concert?
--Au moins. Ajoutez que, ces morceaux étant pris dans trois ou quatre pays et dans deux ou trois siècles, il faut que les auditeurs prennent subitement les sentiments si opposés et si nuancés de tous ces siècles et de tous ces pays.
--Et ils étaient entassés sur des banquettes, sous une lumière crue.
--Et dans les entr’actes, les hommes causaient de chemins de fer, les dames, de toilette.
--Je m’y perds. Moi, quand je rêve, j’ai besoin d’être seul, à mon aise, tout au plus avec un ami. Si la musique me touche, c’est dans un petit salon sombre, quand on me joue des airs de même espèce, et qui conviennent à mon état d’esprit. Il ne faut pas qu’on me cause de choses positives. Les songes ne me viennent pas à volonté; ils s’en vont malgré moi. Je vois bien que je suis sur un autre continent, avec une race toute différente. On s’instruit à voyager.»
Un soupçon le prit: «S’ils étaient venus là aussi par pénitence? Quand ils sortaient, je les ai vus bâiller, et la figure morne.
--N’en croyez rien. C’est qu’ils se contiennent. Sans cela, ils fondraient en larmes et vous sauteraient au cou.»