CHAPITRE XI.
De l’influence de la religion.
Si la religion se proposait chez les Turks le but qu’elle devrait avoir chez tous les peuples; si elle prêchait aux grands la modération dans l’usage du pouvoir, au vulgaire la tolérance dans la diversité des opinions, il serait encore douteux qu’elle pût tempérer les vices dont nous venons de parler, puisque l’expérience de tous les hommes prouve que la morale n’influe sur les actions qu’autant qu’elle est secondée par les lois civiles; mais il s’en faut beaucoup que l’esprit de l’islamisme soit propre à remédier aux abus du gouvernement; l’on peut dire, au contraire, qu’il en est la source originelle. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner le livre qui en est le dépôt. En vain les musulmans avancent-ils que le Qôran contient les germes et même le développement de toutes les connaissances de la législation, de la politique, de la jurisprudence: le préjugé de l’éducation, ou la partialité de quelque intérêt secret, peuvent seuls dicter ou admettre un pareil jugement. Quiconque lira le Qôran, sera forcé d’avouer qu’il ne présente aucune notion ni des devoirs des hommes en société, ni de la formation du corps politique, ni des principes de l’art de gouverner, rien en un mot de ce qui constitue un code législatif. Les seules lois qu’on y trouve se réduisent à quatre ou cinq ordonnances relatives à la polygamie, au divorce, à l’esclavage, à la succession des proches parents; et ces ordonnances, qui ne font point un code de jurisprudence, y sont tellement contradictoires, que les docteurs disputent encore pour les concilier. Le reste n’est qu’un tissu vague de phrases vides de sens; une déclamation emphatique d’attributs de Dieu qui n’apprennent rien à personne; une allégation de contes puérils, de fables ridicules; en total, une composition si plate et si fastidieuse, qu’il n’y a personne capable d’en soutenir la lecture jusqu’au bout, malgré l’élégance de la traduction de Savary. Que si, à travers le désordre d’un délire perpétuel, il perce un esprit général, un sens résumé, c’est celui d’un fanatisme ardent et opiniâtre. L’oreille retentit des mots d’impies, d’incrédules, d’ennemis de Dieu et du prophète, de rebelles à Dieu et au prophète, de dévouement à Dieu et au prophète. Le ciel se présente ouvert à qui combat dans leur cause; les houris y tendent les bras aux martyrs; l’imagination s’embrase; et le prosélyte dit à Mahomet: Oui, tu es l’envoyé de Dieu; ta parole est la sienne; il est infaillible; tu ne peux faillir ni me tromper: marche, je te suis! Voilà l’esprit du Qôran; il s’annonce dès la première ligne. Il n’y a point de doute en ce livre; il guide sans erreur ceux qui croient sans douter, qui croient ce qu’ils ne voient pas. Quelle en est la conséquence, sinon d’établir le despotisme le plus absolu dans celui qui commande, par le dévouement le plus aveugle dans celui qui obéit? Et tel fut le but de Mahomet: il ne voulait pas éclairer, mais régner; il ne cherchait pas des disciples, mais des sujets. Or, dans des sujets, l’on ne demande pas du raisonnement, mais de l’obéissance. C’est pour y amener plus facilement qu’il reporta tout à Dieu. En se faisant son ministre, il écarta le soupçon d’un intérêt personnel; il évita d’alarmer cette vanité ombrageuse que portent tous les hommes; il feignit d’obéir, pour qu’on lui obéit à lui-même; il ne se fit que le premier des serviteurs, sûr que chacun tâcherait d’être le second pour commander à tous les autres. Il amorça par des promesses; il entraîna par des menaces: il a fait plus; comme il y a toujours des opposants à toute nouveauté, en les effrayant par ses anathèmes, il leur a ménagé l’espoir du pardon: de là vient en quelques endroits l’énoncé d’une sorte de tolérance; mais cette tolérance est si dure, qu’elle doit ramener tôt ou tard au dévouement absolu; en sorte que l’esprit fondamental du Qôran revient toujours au pouvoir le plus arbitraire dans l’envoyé de Dieu, et par une conséquence naturelle, dans ceux qui doivent lui succéder. Or, par quels préceptes l’usage de ce pouvoir est-il éclairé? Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son prophète: priez cinq fois par jour en vous tournant vers la Mekke. Ne mangez point pendant le jour dans tout le mois de Ramadan. Faites le pèlerinage de la Kiabé, et donnez l’aumône à la veuve et à l’orphelin. Voilà la source profonde d’où doivent découler toutes les sciences, toutes les connaissances politiques et morales. Les Solon, les Numa, les Lycurgue, tous les législateurs de l’antiquité, ont vainement fatigué leur génie à éclaircir les rapports des hommes en société, à fixer les obligations et les droits de chaque classe, de chaque individu: Mahomet, plus habile ou plus profond, résout tout en cinq phrases. Il faut le dire: de tous les hommes qui ont osé donner des lois aux peuples, nul n’a été plus ignorant que Mahomet; de toutes les compositions absurdes de l’esprit humain, nulle n’est plus misérable que son livre. Ce qui se passe en Asie depuis douze cents ans, peut en faire la preuve; car si l’on voulait passer d’un sujet particulier à des considérations générales, il serait aisé de démontrer que les troubles des états, et l’ignorance des peuples dans cette partie du monde, sont des effets plus ou moins immédiats du Qôran et de sa morale: mais il faut nous borner au pays qui nous occupe, et, revenant à la Syrie, exposer au lecteur l’état de ses habitants relativement à la religion.
Le peuple de Syrie est en général, comme je l’ai dit, musulman ou chrétien: cette différence dans le culte a les effets les plus fâcheux dans l’état civil; se traitant mutuellement d’infidèles, de rebelles, d’impies, les partisans de Jésus-Christ et ceux de Mahomet ont les uns pour les autres une aversion qui entretient une sorte de guerre perpétuelle. L’on sent à quels excès les préjugés de l’éducation doivent porter le vulgaire toujours grossier: le gouvernement, loin d’intervenir comme médiateur dans ces troubles, les fomente par sa partialité. Fidèle à l’esprit du Qôran, il traite les chrétiens avec une dureté qui se varie sous mille formes. L’on parle quelquefois de la tolérance des Turks; voici à quel prix elle s’achète.
Toute démonstration publique de culte est interdite aux chrétiens, hors du Kesraouân où l’on n’a pu l’empêcher: ils ne peuvent bâtir de nouvelles églises; et si les anciennes se ruinent, ils ne peuvent les réparer que par des permissions qu’il faut payer chèrement. Un chrétien ne peut frapper un musulman sans risquer sa vie; et si le musulman tue un chrétien, il en est quitte pour une rançon. Les chrétiens ne peuvent monter à cheval dans les villes; il leur est défendu de porter des pantoufles jaunes, des châles blancs, et toute couleur verte. Le rouge pour la chaussure, le bleu pour l’habillement, sont celles qui leur sont assignées. La Porte vient de renouveler ses ordonnances pour qu’ils rétablissent l’ancienne forme de leur turban: il doit être d’une grosse mousseline bleue, avec une seule lisière blanche: s’ils voyagent, on les arrête en mille endroits pour payer des rafars[68] ou péages, dont les musulmans sont exempts: en justice le serment de deux chrétiens n’est compté que pour un; et telle est la partialité des qâdis, qu’il est presque impossible qu’un chrétien gagne un procès; enfin, ils sont les seuls à supporter la capitation dite karadj, dont le billet porte ces mots remarquables: djazz-el-râs, c’est-à-dire (rachat) du coupement de la tête, par où l’on voit clairement à quel titre ils sont tolérés et gouvernés.
Ces distinctions, si propres à entretenir les haines et les divisions, passent chez le peuple et se retrouvent dans tous les usages de la vie. Le dernier des musulmans n’accepte d’un chrétien ni ne lui rend le salut de salâm-alai-k[69], salut sur toi, à cause de l’affinité du mot salam avec eslâm (islamisme), nom propre de la religion, et avec moslem (musulman), nom de l’homme qui la professe: le salut usité est seulement bon matin, ou bon soir: heureux s’il n’est point accompagné d’un djaour, kafer, kelb, c’est-à-dire, impie, apostat, chien, qui sont les épithètes familières avec les chrétiens. Les Musulmans affectent même, pour les narguer, d’exercer devant eux les pratiques de leur culte; à midi, à trois heures, au coucher du soleil, lorsque du haut des minarets les crieurs annoncent la prière, on les voit se montrer à la porte de leurs maisons, et là, après avoir fait l’ablution, ils étendent gravement un tapis ou une natte, et se tournant vers la Mekke, ils croisent les bras sur la poitrine, les étendent vers les genoux, et commencent neuf prostrations, le front en terre, en récitant la préface du Qôran. Souvent dans la conversation ils s’interrompent par la profession de foi: Il n’y a qu’un Dieu, et Mahomet est son prophète. Sans cesse ils parlent de leur religion, et se traitent de seuls fidèles à Dieu. Pour les démentir, les chrétiens affectent à leur tour une grande dévotion; et de là cette ostentation de piété qui fait un des caractères extérieurs des Orientaux; mais le cœur n’y perd rien, et les chrétiens gardent de tous ces outrages un ressentiment qui n’attend que l’occasion d’éclater. On en a vu des effets du temps de Dâher, lorsque, fiers de la protection de son ministre, ils prirent en divers lieux l’ascendant sur les Musulmans. Les excès qu’ils commirent en ces circonstances sont un avis dont doit profiter toute puissance européenne qui pourrait posséder des pays où il se trouverait des Grecs et des Musulmans.