Chapitre 2 Chez un autre libraire
Un géographe enragé, membre de la société de géographie du Canada, qui ne rêve que latitudes, longitudes, et dont les pensées sont dirigées vers les terres des Zoulous, du Sahara, de Takrour-Soudan, de l’isthme de Panama, etc., fait son entrée.
Ce géographe, homme d’esprit, malgré son titre, monte au libraire la scie suivante :
— Monsieur, avez-vous le dernier traité sur l’Afghanistan ?
— Oui, monsieur, je vous le jure.
(Une customer fait apparition).
Libraire, mon ami, continue le géographe, ne jurez pas. C’est défendu par les lois du ciel et de la terre. On ne doit pas prendre en vain le nom du Seigneur.
C’est tellement le cas que nos législateurs ont inventé une formule de serment qui permet à leurs constituants de se parjurer trois fois par jour sans qu’ils s’en aperçoivent. Je vous demande, avez-vous l’histoire de l’Afghanistan ?
Car je prévois qu’avant longtemps il y aura une guerre entre l’Angleterre, la Russie ou la Chine au sujet de l’Afghanistan.
Savez-vous ce que c’est que la Chine ?
— Signe d’assentiment.
— Dans le dernier traité sur l’Afghanistan, il y a l’histoire de la naissance de la Chine, le pays le plus prolifique de la terre, où toutes les femmes et les filles ont les yeux fendus en amande. Savez-vous où est la Chine ?
— Oui ; c’est à Montréal.
— Nous y sommes. Or, libraire mon ami, la Chine est un pays grand comme la main sur les cartes du « Dépôt de Livres », inventées pour l’éternelle damnation des enfants futurs, par Oscar Dunn, écuyer. Ce pays de Chine est entouré d’une muraille qui s’appelle « la muraille de Chine », de la même manière qu’on dit « l’encre de chine » qui laisse des traces indélébiles.
Or, monsieur, dans l’histoire de l’Afghanistan, les géographes de mon calibre trouvent des choses admirables. Le Chien d’Or n’est rien comparé à cela ; le chemin de fer du nord, non plus. Tout cela est simple comme bonjour ; asseyez-vous, ami libraire, prêtez l’oreille à mes accents.
En l’an 10,000 A. C., 20,000 avant Confucius ; – vous connaissez Confucius ?
— Signe d’abrutissement !
Deux ou trois fois mille ans après ces 10,000 ans, il y a eu, en ce bas monde, des cataclysmes, des foudroiements, des bouleversements, des tremblements de terre qui faisaient tomber les cheminées des maisons, des déluges, des glaciers, des débordements d’eaux qui ont transporté sur les montagnes les baleines, sur les baleines, les montagnes ; vous comprenez, libraire !
— Oui.
— Eh bien, à ces époques reculées, au dire d’un grave historien, dont je tiens le manuscrit dans ma poche, la lune s’est fendue en quatre.
— En quatre ?
— C’est Méry qui l’a dit.
Vous connaissez Méry ?
— Sans doute ; nous avons fait notre première communion ensemble.
À part quelques petits fragments – de la Chine, pas de Méry – qui tombèrent éparpillés par-ci par-là, la grosse moitié tomba dans la vraie Chine. Vous comprenez ?
— Parfaitement.
Une deuxième portion tomba sur les bancs de Terre-Neuve ; et c’est depuis cette époque que les huîtres malpecs ont la forme de demi-lune. Le troisième fragment est tombé à la Chine, près de Montréal ; le quatrième je ne sais où.
— Monsieur, si vous me permettiez d’aller répondre à ma customer.
— Point, je vous tiens, libraire. J’ai en tête une idée lumineuse, subreptice, et je vais jusqu’au bout. La customer est jolie, et le commis sera à elle dans deux minutes.
Pour en revenir à l’histoire de la Chine, vous connaissez le charretierCantin.
— Je crois ben ; il est toujours sur la stand du Clarendon.
— C’est cela.
Cantin m’a dit un jour à propos de l’Afghanistan :
Deux coqs vivaient en paix.
Une poule survint ;
Amour, tu perdis Troie !
— En ce temps-là, disait Cantin, la Chine était dans un grand embarras ; car l’Afghanistan est voisin de la Russie, et voisin de l’Angleterre par l’Hinstoustan.
Entre ces deux grandes puissances, il n’y a que deux petites lisières de terre infertiles comme celles des phosphates d’Ottawa ; mais il y a des montagnes, des ravins, des cols, des ravines, des passes et des impasses ; toutes choses très serviables en temps de guerre ; et c’est comme cela, dit Cantin, que les choses arrivent : les gros finissent toujours par manger les petits, ou si vous l’aimez mieux :
Deux coqs vivaient en paix, etc.
— Comprenez-vous, dit le géographe ?
— Non, dit le libraire.
À cette réponse inattendue, le géographe élance jusqu’au plafond ses gigantesques jambes, se prend le ventre à deux mains, pousse un éclat de rire homérique, et s’écrie : Ni moi non plus ! !
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