‹ Voyage sentimental sur la rue Saint-JeanChapitre 12 sur 33 · Chapitre 3 Chez Duquet, ou la création du monde

Chapitre 3 Chez Duquet, ou la création du monde

En ce temps-là, c’est-à-dire, lors de la création du monde, Duquet n’existait pas, le téléphone non plus ; et l’univers consistait en un cahos qui roulait sur l’abîme, en un abîme qui roulait sur le cahos.

Je demande à Duquet :

— Avez-vous du protoplasme à vendre ?

Duquet qu’on n’a jamais pris à l’improviste, répond :

— La belle affaire ! mon magasin en est rempli. Est-ce pour argent comptant ou à crédit.

— À votre choix.

— Mais, de quelle espèce ?

— De l’espèce du téléphone.

— Expliquez-vous.

Duquet avait pressenti, trente ans passés, la découverte du téléphone.

— Supposez, dit Duquet – et on découvrira cela – un téléphone à inventer ou à améliorer. Le téléphone sera un composé de bois tendre ou dur, de fils de fer ou d’acier, lesquels, au moyen de fils conducteurs, isolateurs, jamais perturbateurs, transmettront à distance les sons de la voix, dont le siège se trouve dans les cordes vocales, formées de tissu jaune élastique, sises et situées dans le larynx, et dont les vibrations sont dues au passage de l’air atmosphérique, composé d’oxygène et d’azote, sans compter l’acide carbonique et la vapeur d’eau qui ne s’y trouvent qu’à l’état de mélange ; lequel air atmosphérique entre dans les poumons, deux glandes acineuses composées, situées dans la cavité thoracique, dans la cavité des plèvres, voisines du péricarde, aboutissant au diaphragme qui est la cloison de séparation entre la cavité thoracique et la cavité abdominale ; deux cavités que les anatomistes désignent sous le nom pompeux de cavités splanchniques ; et dans ces deux cavités il y a tant de merveilles que la science de l’homme ne viendra jamais à bout de les comprendre ! !

— Mais, ajoute Duquet, ne savez-vous donc pas que Virchow – autrefois rival de Bismarck, avec qui il s’est battu en duel – a formulé, contrairement aux théories du protoplasme, les deux axiomes suivants :

Omnis cellula è cellulâ,

Omne vivum è vivo.

— Quant à moi, dit Duquet, j’admets la cellule sans membrane cellulaire.

— Le protoplasme me suffit, comprenez-vous ?

— Pas un traître mot.

— Bon jour ! Adieu !

Bien que je comprisse que le protoplasme était flambé, je me hasardai à demander à Duquet :

— Et mon protoplasme ?

— C’est, dit Duquet, tout ce que je viens de vous dire ; ça coûte trente sous, argent comptant, un écu à crédit ; pour ceux qui ne comprennent pas, quatre piastres.

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