20.1 Mais revenons.
Johnson vit encore, et quoique parvenu à un âge avancé, il cultive bravement, et en sage écossais, une terre située sur le chemin de Charlesbourg.
Hamel, Faribault, Ferland, le major Lafleur, De Gaspé et les autres ne sont plus. De ce club des anciens, il ne reste que long John Fraser et John Alford.
Sit transit gloria !
Grace, confiseur, est je ne sais où, probablement décédé. J’ai omis de dire dans le chapitre que je lui ai consacré à mon départ, que Grace a été un des instruments les plus puissants pour faciliter l’évasion de Dodge et Theller, lors des événements de 1837.
Fuchs manie toujours les ciseaux avec orgueil au profit d’une foule de customers discourtois et ingrats. Je l’ai rencontré ces jours derniers, il m’a dit : Ça ne baye bas.
Il m’envoie de temps à autre, le dimanche, un plat de cette excellente choucroute qui surpasse toutes les autres choucroutes du Dominion du Canada.
Duquet fait d’excellentes affaires ; toutes ses prévisions se sont réalisées, et il s’occupe surtout d’améliorer le téléphone.
Crémazie, il n’y a que quelques mois, a pris son vol de poète vers un meilleur monde.
L’autre libraire a disparu.
Les charretiers de la Haute-Ville sont toujours sur la même stand ; et Cantin brille entre tous.
Mais, hélas ! plus de calèche ; à peine en voit-on circuler deux ou trois dans les rues de notre ville. C’est le temps de se demander : où allons-nous ?
Parmi le nombre de littérateurs et de poètes que j’ai mentionnés dans la première partie, quelques-uns sont morts, se plaignant de l’injustice des hommes qui avaient méconnu leurs talents et leur mérite.
Les autres vivochent.
Bienheureux sont-ils quand ils peuvent rattacher les deux bouts ensemble. Tous ont été des garçons de talent, et même quelques-uns de génie.
Enfin j’arrive à ma maison.
Ma maison ! ma, pronom possessif plein de charme pour l’oreille, mais qui ment bien tout autant que le verbe auxiliaire avoir.
Ma maison ! Tout le monde répète ce mot, comme si les mots propriétaire, locataire n’avaient pas une signification propre, ne représentaient pas à l’esprit des idées, des choses quelconques ; comme si ces deux mots ne rimaient pas ensemble. Exemple :
Heureux le propriétaire
Dont je suis le locataire !
Comme si les dates suivantes, 1er août, 1er novembre, 1er février, 1er mai, n’étaient pas pleines de hauts enseignements, comme si ces dates n’avaient été mises sur le calendrier que comme objets d’ornements, comme toutes les autres dates, pour être vendues et achetées à raison de six sous.
Ma maison ! Mon Dieu, comme toutes les maisons ne se ressemblent pas ! Que de jouissances, que de douceurs ne goûte-t-on pas dans sa maison et que l’on chercherait en vain ailleurs !
Les Anglais, eux, appellent cela le home, et je les approuve. Le home, cela ne veut pas dire la maison de votre voisin, la maison d’un autre ; cela veut dire votre maison à vous. Le mot home se traduit en français par une bonne pièce, meublée avec élégance et sans recherches ; puis un bon feu de grille dont la lueur éclatante fait contraste avec la brume épaisse qui est au dehors ; et en sus, la famille qui se compose d’une land-lady, laquelle est propriétaire de quelques-uns de ces blonds petits enfants qui semblent pétris avec des roses et du lait, comme a dit quelqu’un, je ne sais qui.
Ma maison ! c’est une petite patrie renfermée dans la grande patrie, la patrie commune. Vous y retrouvez votre bon vieux canapé, vos livres, votre bon tabac, et votre vieille pipe si bien culottée. Et souvent trois ou quatre gaillards qui, avec la prétention d’être de vos amis et de vous témoigner de l’estime, se sont emparés de votre chez-vous, avec un sans-gêne qui ne vous étonne plus ; et vous les retrouvez là pompeusement assis, faisant un tapage d’enfer, une fumée de Vésuve. Ils brûlent votre tabac, cassent vos pipes, et se plaignent toujours qu’il n’y a jamais assez de pipes, ni assez de tabac.
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