‹ Voyage sentimental sur la rue Saint-JeanChapitre 31 sur 33 · Chapitre 20 Vingt ans après

Chapitre 20 Vingt ans après

Hélas ! tous les retours ne se ressemblent pas. Il y a des retours gais, bien gais ; il y a des retours tristes, fort tristes.
On peut revenir d’un bal, d’une noce ; d’un enterrement, hélas ! tout le monde ne revient pas…

Celui qui retourne en prison, au pénitencier, ne fait pas un retour comme ceux qui reviennent en leur pays, de l’exil, d’un voyage lointain et périlleux. Pour ces derniers, s’ils ont vécu quelque temps loin de ce que tout le monde appelle « la patrie », il est un mot, il est un nom qui les tourmentent sans cesse dans leur retour ; la nuit surtout… quand le clapotement des vagues vient frapper sinistrement leurs oreilles et leur rappelle qu’ils ne sont séparés que par l’épaisseur d’une planche de ce vaste linceul, de cet immense tombeau si plein de vie qu’on nomme l’Océan.

Pour l’autre – celui qui retourne au pénitencier – il y a du pain noir en perspective, le bruit des chaînes ; ces infâmes pantalons jaune et marron, cette affreuse cellule dont le grincement des gonds vous donne la chair de poule ; et le silence absolu, punition terrible, châtiment effroyable.

Parmi toutes ces variétés de retours, est-il besoin de rappeler qu’il y a un retour de l’automne, comme un retour du printemps, un retour de l’âge comme un retour du baptême ; et enfin… un retour de la rue Saint-Jean.

Après une suite de réflexions aussi philosophiques, on comprend avec quelle impatience fébrile je retourne chez moi.

Pas de récifs, pas d’écueils sur la route ; pas de bourrasques, ni de tempêtes à redouter.

Je fais rencontre d’un célibataire armé d’un parapluie, en l’an 1880.

À propos du parapluie, quand l’ostracisme atteindra-t-il cet instrument vulgaire ? Quel porteur de riflard l’a-t-il en mains, quand les cataractes du ciel viennent à se déborder ; et quel est celui qui n’en est pas embarrassé quand le soleil verse sur lui des torrents de lumière !

C’est là un de ces produits de nos âges de progrès : l’antiquité n’était pas affligée de semblables misères.

Du temps de Périclès, d’Alexandre le Grand, il était permis d’être vieux, célibataire, philosophe, bourgeois, sans qu’on fût obligé de se promener avec un parapluie à la main. Qui ne sait pas qu’une des jouissances de Diogène consistait à rester sous les gouttières des maisons, immobile et impassible, pendant des journées entières, et ce, dans le temps des grosses averses !

Pas un chant de l’Iliade, pas un chant de l’Énéide n’est consacré à la glorification du parapluie.

Le divin Homère a parlé d’un cheval de bois qui fut construit sous les murs d’Ilion ; mais ce cheval n’était pas destiné à protéger le roi des rois, ni Achille, pas même Iphigénie, la bonne et tendre Iphigénie, contre les douces ondées du ciel. Le citoyen Énée a bataillé pendant bien des années sur la terre d’Italie si féconde en combats ; maintes fois, simple mortel, il lui a fallu lutter contre la colère d’une foule de dieux aussi puissants que jaloux, qui pouvaient à leur gré tonner et pleuvoir comme les dieux seuls avaient le secret de pleuvoir et de tonner : nulle part il n’est dit que le vaillant Énée s’élança sur les bataillons des Rutules en brandissant un parapluie.

Il n’est pas consigné dans les annales de l’histoire romaine que Cicéron menaçait Catalina de son parapluie quand il débita cette impertinente catalinaire qui commence par les mots non moins impertinents : Quousque tandem...

Des dépouilles opimes furent transportées d’Asie en Italie au temps des grandes conquêtes des Romains, statues, peintures, tableaux, objets d’arts ; de parapluie, jamais.

Horace, qui parle de tout, n’en a pas soufflé mot, pas même dans son Voyage sentimental à Brinde. Je défie qui que ce soit de trouver une de ses odes qui soit dédiée « Au parapluie. » Toutefois, Horace invite tous les jours quelques-uns de ses amis, Mécène, Virgile, à venir vider avec lui une amphore ou deux de ce délicieux vin de Falerne, cacheté sous le consulat de *** ; il parle bien de couronnes de lierre, de myrte, et de mille autres choses ; jamais il n’a dit : « ne venez pas sans parapluie. »

Mais laissons-là notre célibataire et son parapluie.

Dans le long espace de temps qui s’est écoulé entre mon départ et mon retour, il s’est opéré bien des changements : que de gouvernements qui se sont effondrés, que de ministres déchus, que de députés coulés ! que d’avocats ont perdu leurs causes, que de médecins ont tué leurs malades, que de notaires ont fait de mauvais actes dont bénéficient les avocats d’aujourd’hui, que d’espérances déçues, que de tombes ouvertes !

Page 1