‹ Voyages abracadabrants du gros PhiléasChapitre 11 sur 30 · CHAPITRE XI

CHAPITRE XI

«MAÎTRE A MOI!»

Le lendemain, Philéas, en sortant de sa chambre, trébucha sur un corps noir étendu en travers de sa porte. Il examina ce que c'était, secoua le dormeur et reconnut Sagababa.

--Oui, c'est pauvre négrillon, maître à moi, dit Sagababa en se frottant les yeux; moi attendais tes ordres.

--Joliment! observa Philéas avec humeur; tu te fourres comme un paquet sur mon seuil pour me faire dégringoler; c'est bête comme tout, ça!

SAGABABA.--Mais, maître à moi...

PHILÉAS, impatienté.--Il n'y a pas de «maître à moi» qui tienne; va te promener et laisse-moi tranquille! Je n'ai besoin de personne à mon service; je ne veux décidément pas de domestique, entends-tu?

SAGABABA, se rebiffant.--Moi, pas domestique! moi, esclave de maître à moi.

PHILÉAS, agacé.--Prelotte! qu'il est entêté! Ah! voilà Polyphème. Cher ami, aidez-moi donc à me débarrasser de ce négrillon; il m'a accompagné hier, par hasard, dans mon expédition et voilà qu'il ne veut plus me quitter.

POLYPHÈME, gravement.--Ça ne m'étonne pas, Saindoux; vous fascinez, en homme supérieur que vous êtes...

PHILÉAS.--Tueur...

POLYPHÈME.--Vous attirez...

PHILÉAS.--Cher Tueur...

POLYPHÈME.--Vous ravissez les coeurs...

PHILÉAS.--Oh! très cher Tueur, vrai! vous me comblez... n'importe! je dis que je ne veux pas de négrillon; faites-moi donc le plaisir de faire entendre raison à celui-là.

POLYPHÈME.--Très volontiers; écoute, petit, tu nous assommes! on n'a pas besoin de toi ici, nous partons pour la France, ainsi va-t'en. Nous n'avons pas trop de temps pour faire nos paquets. Venez, Philéas, m'aider à fermer ma malle. (Il entre dans sa chambre.)

Philéas.--C'est très bien dit! File, petit; je t'ai payé hier soir, ne m'ennuie plus; bonsoir. (Il entre chez Polyphème.)

Sagababa, resté seul, se gratta la tête avec colère.

--Et moi te dis que serai ton négrillon, gros blanc, marmotta-t-il à voix basse; tu plais à Sagababa et il dit: «maître à moi est à moi.» Quoi faire? Oh! une idée!...

Le petit nègre se glissa dans la chambre de Philéas, et l'on n'entendit plus rien...

Au bout de dix minutes, Philéas parut à la porte de Polyphème, regardant à gauche et à droite avec inquiétude. La disparition de Sagababa le ravit et il rentra chez lui en chantant pour continuer à faire ses malles commencées.

--Tiens! se dit-il, c'est singulier... j'aurais juré que cette caisse n'était faite qu'à moitié et la voilà déjà finie... bonne avance! (Il fait ses paquets.) Là, là et là... Eh bien! voilà les malles pleines et il reste encore ces effets à emballer! tout tenait bien, pourtant, à mon arrivée et je n'y ai rien ajouté.

[Illustration 27.png]

(A Polyphème qui entre.) Dites donc, Tueur, en voilà une drôle de chose! mes malles sont trop petites et cependant je n'ai pas plus d'affaires qu'en arrivant!

POLYPHÈME, gravement.--Ça arrive quelquefois, mon ami; les malles rétrécissent et se tassent, tandis que les effets se gonflent à être ballotés sans cesse. Comprenez-vous?

PHILÉAS, hésitant.--Oui... un peu... pas beaucoup... POLYPHÈME..--Ça ne fait rien; allons, cher ami, il est temps de partir, et comme je n'ai plus de poudre électrique, nous serons deux jours en route, cette fois-ci. Vite, ficelons votre ballot d'habits restés en trop et partons.

Les voyageurs firent à la hâte les derniers préparatifs et les commissionnaires de l'hôtel chargèrent les bagages sur leurs épaules.

UN COMMISSIONNAIRE (grognant).--Voilà une malle bien lourde! je vais avoir de la peine à l'emporter.

PHILÉAS.--Vous ne devez pas être fort, mon ami, car je la soulevais très facilement, tout à l'heure. (Il veut la remuer.) C'est singulier! elle est très pesante, à présent; pourquoi?

POLYPHÈME, impatienté.--Sac à papier! Saindoux, ne bavardons plus et partons; il en est plus que temps.

Le cortège s'achemina vers le bateau, Philéas marmottant sans cesse: «Elle n'était pas lourde ce matin et elle pèse ce soir... ce n'est pas naturel.»

On déchargea précipitamment les bagages, le bateau partit et l'on rangea les colis. Saindoux demanda en grâce qu'on lui laissât ouvrir sa grosse malle. Polyphème se moqua de lui; Philéas insista. Au milieu de cette discussion qui amusait les passagers et l'équipage, on entendit grignoter très fort... Chacun, fort surpris, fit silence.

PHILÉAS, effaré.--Là! vous voyez, ça part de la malle...

POLYPHÈME, étonné.--Le fait est que c'est singulier! allons, Saindoux, je me rends; ouvrez votre caisse, mon cher.

[Illustration 56.png]

UN PASSAGER.--C'est probablement un rat.

PHILÉAS, agité.--Prelotte! et mes biscuits de Reims qui sont là-dedans, ils vont être dans un joli état! (Ouvrant la malle.) Attends, gredin! que je t'écrase, que je t'étrangle, que je te broie, que...

UNE VOIX, de la malle.--Grâce! maître à moi, n'en ai mangé que six paquets...

PHILÉAS, les bras au ciel.--Oh! c'est Sagababa!...

POLYPHÈME.--Pas possible! (Donnant un coup de pied à la malle.) Sors de là, gourmand, que nous nous expliquions ta présence.

Au milieu des rires et des exclamations de tous, Sagababa en personne se dressa d'un air piteux, en faisant pleuvoir autour de lui un déluge de vêtements et de biscuits amoncelés sur sa tête. Ses cheveux laineux étaient pleins de miettes; il regardait Philéas d'un air de supplication si tendre et si comique que les rires devinrent convulsifs. Polyphème, en particulier, s'en donnait à coeur joie.

PHILÉAS, abasourdi.--Mais c'est que c'est lui... polisson! garnement! comment as-tu osé devenir mon bagage? Et dire que j'ai payé un excédent pour ce gamin-là! (On rit.) Je me disais aussi: tout ça n'est pas naturel! ma malle devenue pleine, devenue lourde... Animal!

SAGABADA.--Oui, maître à moi! (Rires.)

PHILÉAS, crispé.--Tu mériterais...

SAGABADA.--Oui, maître à moi!

PHILÉAS, tapant du pied.--Laisse-moi parler! tu mériterais d'être...

SAGABADA.--Oui, maître à moi!...

PHILÉAS, trépignant.--Mais laisse-moi donc parler, saprelotte! tu mériterais d'être assommé...

SAGABABA--Par vous, maître à moi?

PHILÉAS--Certes!

SAGABABA, humblement.--Moi, prêt alors. Sagababa est à maître. Maître faire sa volonté avec pauvre négrillon.

[Illustration 57.png]

PHILÉAS, touché.--Petit drôle! il m'attendrit... Que dois-je faire, Polyphème?

POLYPHÈME--Le garder, mon ami; ce pauvre enfant vous a dit être seul et abandonné. Permettez-moi de me charger de son entretien et de le laisser à votre service.

Philéas, lui serrant la main.--Merci, cher Tueur; je vous aime et j'accepte. (Solennellement.) Sagababa, tu es à moi; remercie le ciel de ce bonheur... que je ne crains pas d'appeler immense! (On rit.)

SAGABABA.--Vrai, bien vrai? maître à moi pardonne à Sagababa? le garde?

PHILÉAS, avec dignité.--Oui, mon enfant.

En entendant ces mots, la joie du petit nègre ne connut plus de bornes; il dansa, rit, pleura, baisant les mains de Philéas et de Polyphème et finit par exécuter une série de cabrioles plus extravagantes les unes que les autres.

On remit en ordre tous les bagages et la fin du voyage sur mer se passa tranquillement, égayée par les conversations de Philéas et de Polyphème et par les lazzis de Sagababa; ce dernier ne perdait pas une occasion de dire avec une emphase et une joie profonde: «Enfin, maître à moi est bien à moi!»

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