CHAPITRE XII
CHARGEZ... ARMES!...
--Nous voici donc en route pour nos grands voyages, cher Tueur, dit Philéas avec joie pendant que le chemin de fer les emportait vers l'est. Quelle joie d'aller chasser les chamois.
POLYPHÈME.--C'est-à-dire, les chameaux!
PHILÉAS.--Je croyais que c'était des chamois?
POLYPHÈME.--Non, non; demandez plutôt à Sagababa.
SAGABABA.--Très vrai, maître à moi.
PHILÉAS.--Dis donc, petit, toi qui connais l'Algérie mieux que moi, sais-tu pourquoi les Arabes ne vivent pas dans leur patrie?
POLYPHÈME, étonné.--Comment? qu'est-ce que vous voulez donc dire?
PHILÉAS.--Mais certainement, cher grand homme; leur pays est l'Arabie, évidemment.
SAGABABA.--Très vrai, maître à moi; mais vous savoir qu'on dit: Arabie pétrée; là, sale pays; vilain, laid; Arabes manger cailloux, pour pain!
PHILÉAS, attendri.--Pauvres gens! (Polyphème rit à la dérobée.)
SAGABABA.--Alors, voilà! Arabes quitter et venir en Algérie; manger gibier très bon, fruits délicieux et pain excellent. Juste ça, maître à moi?
PHILÉAS.--Oui, Sagababa. Drôle de négrillon! il cause très bien, et toujours avec un air malin qui est cocasse tout à fait.
Le voyage se passa à merveille. On visita Strasbourg, son admirable cathédrale, on prit ensuite le chemin de la Suisse et Philéas, fatigué, demanda à Polyphème de passer la nuit dans une auberge de la petite ville de X...
On s'arrêta donc là et les amis se rendirent dans la chambre qui leur était destinée. Tout en déballant ses effets, Saindoux paraissait visiblement préoccupé et soucieux.
Si je demandais à Sagababa? marmottait-il; il est intelligent, il comprendrait, et vrai, j'en ai besoin... Ces coquins de voyages, ça échauffe le tempérament! bah! je vais essayer moi-même. Dites donc, Mademoiselle, ajouta-t-il à haute voix en s'adressant à la servante qui entrait en ce moment, je voudrais parler à l'hôte; envoyez-le-moi, s'il vous plaît.
LA SERVANTE.--Wollen Sie mit Sagababa sprechen, mein Herr?[9]
[Note 9: Voulez-vous parler à Sagababa, Monsieur?]
PHILÉAS.--Ce n'est pas dans votre baragouin que je veux parler, ennuyeuse fille! l'hôte... (Gesticulant.) Moi...voir... hôte. Tout de suite... ici... Ah!!! comprenez-vous, à l'heure qu'il est?
LA SERVANTE.--Ich kann nicht verstehen...[10]
[Note 10: Je ne comprends pas.]
PHILÉAS.--Qu'est-ce qu'elle dit? qu'est-ce qu'elle ragote là?
POLYPHÈME, riant.--Elle dit: «Je ne comprends pas.»
PHILÉAS, indigné.--Ah! elle dit ça! après mes explications, elle ose dire ça! Elle est idiote, évidemment!
[Illustration 58.png]
LA SERVANTE.--Wollen Sie...[11]
PHILÉAS, d'une voix tonnante.--Califourchon!...
LA SERVANTE, surprise.--Wass?[12]
[Note 11: Voulez-vous...]
[Note 12: Quoi?]
POLYPHÈME, abasourdi.--Qu'est-ce que c'est que ça?
PHILÉAS.--Califourchon[13]! je lui rends la monnaie de sa pièce, parbleu!... je lui réponds dans sa langue que je ne comprends pas.
[Note 13: Philéas estropie ici la phrase: «Ich kann nicht verstehen.» Je ne comprends pas.]
POLYPHÈME, éclatant de rire.--Ah! c'est délicieux! Philéas, vous êtes un grand homme! Quelle facilité pour parler les langues!
PHILÉAS, flatté.--Oui, je ne suis pas bête! En attendant (il reprend son air soucieux) je n'ai pas ce que je voulais demander à l'hôte.
POLYPHÈME.--Qu'est-ce que c'est? je vais vous le procurer, moi.
PHILÉAS, hésitant.--C'est que c'est très difficile à... je vais vous le dire tout bas; ça me gênera moins. (Il lui parle à l'oreille.)
POLYPHÈME, gaîment.--Oh! oh! c'est difficile à trouver ici, en effet! n'importe; restez ici, cher Saindoux, je vais mettre Sagababa en campagne.
Resté seul, Philéas attendit avec anxiété l'objet mystérieux qui lui tenait si fort au coeur. Son front s'éclaircit en entendant un bruit de pas dans le corridor; presque au même instant Polyphème reparut. Il précédait d'un air solennel Sagababa qui portait, comme un fusil, un de ces énormes et antiques instruments illustrés par M. de Pourceaugnac.
PHILÉAS, reculant.--Ah, Tueur! qu'est-ce que c'est que cette machine-là? c'est formidable!
POLYPHÈME, tranquillement.--Elle est un peu gênante, mon ami, mais vous pourrez vous en servir tout de même.
[Illustration 59.png]
PHILÉAS, piteusement.--Croyez-vous?
POLYPHÈME, souriant.--Dame! il n'en coûte rien d'essayer.
PHILÉAS.--Je vais la remplir d'eau tiède, d'abord, pour voir si elle marche bien.
POLYPHÈME.--Remplissons! tous ces préparatifs m'intéressent beaucoup.
SAGABABA, avec empressement.--Voilà eau, maître à moi; moi verser?
PHILÉAS.--C'est ça, bon! assez; maintenant, je vais faire manoeuvrer cette... machine... (Il la soulève.) Prelotte! c'est presque comme un canon. Je suis curieux de voir si elle va bien avant de m'en servir pour tout de bon. (Il la prend sous son bras.)
POLYPHÈME, intrigué.--Qu'est-ce que vous faites donc?
PHILÉAS.--Je la prends à bras le corps pour mieux la faire aller. (Il s'appuie contre une porte.) En m'arc-boutant comme ça...
POLYPHÈME, gaîment.--Et si la porte s'ouvrait? si vous pénétriez ainsi... armé chez nos voisins?
PHILÉAS, avec assurance.--Il n'y a pas de danger, c'est une porte condamnée; voyez plutôt, il n'y a pas de serrure. (Il pousse la machine.) Marche, toi! Est-elle dure, la coquine! Oh! mais je suis fort... et entêté donc! hue... marche!... victoire! elle mar... Ah! miséricorde!...
La porte soi-disant condamnée venait de céder aux efforts de Philéas. Elle s'était ouverte avec violence et le gros jeune homme, armé de son instrument, était venu à reculons tomber assis entre deux anglaises qui déjeunaient.
La plus jeune s'évanouit; la plus vieille poussa des cris d'horreur! Ses «shocking» se succédaient avec la rapidité de l'éclair pendant que Polyphème et Sagababa se roulaient à force de rire. Ce spectacle était complété par l'immobilité du pauvre Saindoux, qui restait toujours assis d'un air hébété, avec son arme au bras.
Enfin Polyphème retrouvant son sang-froid fit lever son ami, l'emmena dans sa chambre et barricada l'odieuse porte, cause de tout le malheur.
--Quelle honte pour moi! dit alors Philéas, sortant de sa stupéfaction. Sauvons-nous, pour l'amour de Dieu!
POLYPHÈME.--Eh non! ces dames ne vous reconnaîtront pas.
--Vous croyez? demanda le pauvre Saindoux d'un air piteux.
--Très certainement, reprit Polyphème avec assurance; vous leur avez tourné le dos constamment.
--C'est vrai, observa Philéas rassuré.
--Et puis elles ne savent pas l'allemand, à ce qu'il paraît, continua Polyphème, et enfin elles ne se vanteront pas de ce qui vient d'arriver, soyez-en sûr. Allons! je vous laisse manoeuvrer votre canon pour de bon comme vous dites. Je vais vous attendre en bas pour dîner.
Philéas rejoignit bientôt Polyphème, et le lendemain, les amis, escortés de Sagababa, continuèrent leur voyage, se dirigeant vers la Suisse pour chasser les... chameaux.