CHAPITRE XV
EXCURSION CHAMPÊTRE
--Tueur, s'écria peu de jour sa près le gros Saindoux en entrant brusquement dans la chambre de Polyphème un beau matin, ne voulez-vous pas faire aujourd'hui notre grande ascension sur le mont Jolly?
Polyphème, à peine réveillé, se frottait les yeux et bâillait au nez de Philéas.
--Ah! peste! marmotta-t-il enfin; j'avais oublié notre partie. N'est-il pas trop tard pour l'entreprendre? Nous avons, vous le savez, sept lieues à faire pour arriver au pied de la montagne. Or, marcher pendant sept lieues à la chaleur! plus l'ascension, plus la descente, plus le retour!!! comment ferons-nous, d'ailleurs, si nous ne trouvons pas d'auberge au pied de la montagne? Il faudra coucher en plein air, en ce cas!
Philéas souriait imperturbablement pendant cette série d'objections, faites d'une voix endormie et plaintive.
--Tout cela est fort possible à combiner, cher ami, répondit-il. D'abord vous n'avez que cinq lieues à faire pour arriver à la montagne. Au bas du mont Jolly se trouve un petit village; notre hôte l'a dit à Sagababa. Il sera très aisé de nous y caser cette nuit; donc, si vous aimez mieux ne faire l'ascension que demain, ce sera facile. Partons vite, Tueur; tenez, je vais vous aider.
Et en parlant ainsi, le bouillant Philéas arrachait les couvertures de son compagnon, lui passait dans les jambes les manches de son habit et l'enveloppait dans son pantalon.
Ainsi secoué, tiré, houspillé, Polyphème sortit vite de sa torpeur paresseuse et s'habilla en réparant gaîment les méprises de Saindoux, puis, escortés de l'inévitable Sagababa, les deux amis prirent le chemin que leur indiquait l'hôte.
Mais, pour plaire à son maître, Sagababa l'avait trompé sur la distance qu'ils avaient à franchir pour arriver à leur but. Après avoir fait cinq lieues, les voyageurs se félicitaient d'être au terme de leurs fatigues... Ils apprirent alors d'un passant qu'ils avaient encore une longue course «de deux lieues,» dit le paysan en hochant la tête.
--Fichu menteur! s'écria Philéas en s'élançant vers Sagababa dans l'intention évidente de lui tirer vigoureusement les oreilles...
Mais le petit nègre était très perspicace et avait déjà prévu l'indignation de «maître à moi». Aussi d'un bond se trouva-t-il hors de portée de la main vengeresse de Saindoux. Il grimpa avec une agilité de singe jusque sur les plus hautes branches d'un énorme prunier qui bordait la route, et là, rassuré sur le sort de ses oreilles, il se mit à manger les prunes sauvages dont l'arbre était chargé. Polyphème, harassé, se coucha paresseusement sur le talus de la route à l'ombre du prunier.
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--Ma foi! dit-il, une halte est nécessaire; reposez-vous avec moi, Philéas. Je vais reprendre mon somme de ce matin. Ne m'éveillez pas avant deux heures, au moins. Je n'en puis plus!
Saindoux, malgré sa fatigue, ne voulut pas imiter Polyphème qui dormait comme un bienheureux deux minutes après s'être étendu sur l'herbe. Le gros Philéas, plein de rancune contre Sagababa, voulait le malmener à son aise et grommelait en considérant la mine insolemment satisfaite de Sagababa sur son arbre.
Tout à coup il prit son courage à deux mains et se hissa sur le prunier, à la grande terreur du négrillon qui n'avait pas compté là dessus.
La mine du petit noir était si piteuse, si comique que le bon coeur de Philéas en fut désarmé. Il éclata de rire au nez de Sagababa un peu rassuré. Le négrillon offrit humblement à son maître quelques belles prunes que Saindoux accepta avec une dignité affable.
Les fruits plurent au gros Philéas. Tout en jetant un regard d'envie sur la pelouse où Polyphème dormait de tout son coeur, il aida Sagababa à dépouiller le prunier de sa récolte, tant et si bien que Polyphème eut tout le loisir de se réveiller et de contempler avec une admiration goguenarde les exploits de son gros ami.
--Bon appétit, mon cher! s'écria-t-il. Ah çà! vous avez donc un estomac de fer-blanc pour résister à cette masse de fruits aigres que vous avalez avec tant d'entrain?
A la voix moqueuse de son compagnon, Saindoux avait dégringolé de l'arbre; il n'était pas satisfait d'être pris en flagrant délit de gourmandise enfantine et sentait sa dignité compromise.
Aussi fut-ce avec une négligence affectée qu'il répondit:
--Oh! c'est un simple passe-temps; je tenais d'ailleurs à aller retrouver mon drôle là haut pour...
--... lui tenir compagnie, répondit en riant Polyphème, je vois ça, mon cher! Mais, ajouta-t-il en regardant le soleil qui descendait à l'horizon, savez-vous qu'il se fait tard? Hâtons notre marche. Ou je me trompe fort, ou nous arriverons après le coucher du soleil dans le village qui nous a été indiqué tout à l'heure.
Philéas hêla Sagababa, suivit Polyphème qui s'était déjà remis en marche et les trois compagnons reprirent leur course interrompue.
Polyphème avait dit vrai; leur halte avait été trop longue et la dernière demi-lieue fut faite presque à tâtons. Ils arrivèrent enfin dans le village; le silence qui y régnait indiqua combien l'heure était avancée. Ce fut en vain qu'ils parcoururent l'unique rue de l'endroit; ils ne virent aucune auberge.
Philéas était consterné! Polyphème prenait la chose en riant, suivant son habitude. Sagababa était désolé... Son estomac criait famine et il entrevoyait la possibilité navrante de se coucher à jeun!
--Que nous sommes bêtes! s'écria tout à coup Philéas, inspiré par une idée subite.
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--Merci, mon bon! riposta Polyphème.
--Voici un village, continua Philéas très animé et sans faire attention aux répliques de son ami.
POLYPHÈME.--Ça, c'est un fait.
PHILÉAS.--Dans ce village, il y a une église...
POLYPHÈME.--C'est positif; nous sommes devant.
PHILÉAS, avec volubilité.--Pour une église, il faut un curé; pour le curé, il faut un presbytère; donc nous allons y demander l'hospitalité...
SAGABABA, avec élan.--Et y manger, maître à moi?
PHILÉAS, avec majesté.--Et y manger, mon enfant. Certes oui! (Il se frotte l'estomac.) J'ai une faim canine, justement. Allons! il faut frapper ici; cette maison à droite me paraît être celle du curé. Avance, Sagababa, et introduis-nous convenablement.
Sagababa avait la fringale. Ravi de la perspective de manger et de se reposer, il se précipita vers la porte et tira le cordon de sonnette avec une telle violence, qu'il lui resta dans la main. Au moment où les amis allaient lui reprocher son impétuosité, la porte s'ouvrit et une vieille servante parut. A la vue de Sagababa qui s'élançait vers elle en criant: «Voilà maître à moi qui veut à boire et à manger!» elle poussa un cri d'effroi, referma violemment la porte et on l'entendit barricader la porte en faisant des exclamations de toutes sortes.
Philéas et Polyphème se regardèrent avec consternation. Sagababa était pétrifié de son succès.
POLYPHÈME.--Elle nous a pris pour des voleurs!
PHILÉAS, irrité.--La vieille gueuse! je lui en fournirai des voleurs comme nous. (Il crie par le trou de la serrure.) Hé! Madame, nous sommes d'honnêtes gens, entendez-vous? des gens haut placés, même!
POLYPHÈME, riant.--Mais dans une fichue position pour le quart d'heure. Voyons, ne désespérons pas encore. Suivez-moi. J'ai remarqué en arrivant ici, dans l'enfoncement près de la montagne, une maison sur laquelle j'ai distingué vaguement une enseigne. C'est peut-être une auberge; allons-y.
Et Polyphème, prenant le bras de Saindoux, l'entraîna sans écouter les malédictions lancées par ce dernier contre Sagababa.
C'était une auberge! Les voyageurs purent enfin se rassasier et se reposer. Une bonne nuit les consola de leurs mésaventures et le lendemain, munis d'un guide, ils entreprenaient courageusement l'ascension du mont Jolly, entreprise qui va être racontée dans le chapitre suivant.