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CHAPITRE XIV

LA TYROLIENNE

Le lendemain, le temps s'annonça si engageant et si beau que les voyageurs résolurent de faire une longue excursion. Ne songeant nullement à la chasse ce jour-là, ils ne se munirent que d'énormes ombrelles pour se préserver du soleil, devenu brûlant. Polyphème s'en servit sur-le-champ. Philéas plaça la sienne sur son dos et l'attacha en travers de son havre-sac.

La promenade fut longue et pittoresque; les sentiers que parcouraient les deux voyageurs, escortés de Sagababa, conduisaient à des sites plus beaux les uns que les autres. Tantôt ils dominaient un village charmant; tantôt ils côtoyaient un lac superbe, puis ils longeaient la lisière d'un bois sombre et touffu. Philéas était ravi; il ne tarissait pas en éloges, en exclamations. Sagababa, quoique chargé des provisions, bondissait «comme un chameau», disait Philéas au grand amusement de Polyphème. Ce dernier s'épanouissait devant la verve grotesque de son gros ami. Arrivés sur un plateau, célèbre par la vue d'un vallon boisé qui s'étendait à perte de vue, il y eut une contestation. Philéas, fatigué, voulait aller par les bois et descendre directement vers le point de réunion déjà fixé.

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Sagababa, altéré, était allé s'y installer d'avance, précédant «maître à moi» pour préparer force rafraîchissements. Polyphème préférait suivre la route battue, qui lui offrait l'attrait d'un bon chemin et de superbes points de vue, chers à son oeil d'artiste. Impatienté des objections de Philéas, il crut le détourner de son projet en lui désignant un sentier qui aboutissait (il le savait, pour l'avoir parcouru quelques jours auparavant) à une prairie entourée par de fortes palissades et par une haie gigantesque. Il suivit alors avec un intérêt malicieux la course pittoresque du gros Saindoux.

Chargé de son havre-sac, essoufflé, rouge, trébuchant et grognant, Philéas descendit la colline à travers les grands arbres qui raccrochaient sans cesse dans sa route. Tantôt c'était une branche qui retenait sa casquette; tantôt c'était une racine où s'empêtraient ses pieds. Il n'avait plus qu'une pensée: arriver; qu'une idée fixe, se désaltérer bien à son aise; aussi dégringolait-il avec une opiniâtreté qui se mélangeait de colère à chaque nouvel obstacle entravant sa marche. Il finit par être fiévreux, surexité et donna tête baissée dans tout ce qui lui semblait devoir s'opposer à sa descente furieuse.

Quant à Polyphème, il avait rejoint Sagababa. Ce dernier s'était installé dans un renfoncement de la vallée; la prairie clôturée le séparait de Philéas et dominait le campement choisi.

Le petit nègre avait tout préparé pour le lunch. La gourmandise aidant, il goûtait à tout, sous prétexte de constater si tout était digne de «maître à moi». Polyphème ne prêtait qu'une médiocre attention aux manoeuvres de Sagababa; il était vivement intéressé par les tribulations de Saindoux qu'il apercevait franchissant obstacles et haies. Une brèche habilement faite avait permis à Philéas de se glisser dans la prairie. Mais le gros touriste reconnut alors avec dépit qu'il était enfermé comme dans une souricière. Aucune issue ne se présentait à ses regards désespérés. La prairie seule touchait à la vallée. A gauche et à droite les escarpements étaient gigantesques. Pour comble de malheur, il entendait rire Polyphème et apercevait la tête de Sagababa qui savourait de temps en temps le café de «maître à moi».

--Tueur, s'écria le pauvre Saindoux, avec un accent de détresse, comment pourrai-je me tirer de là?

POLYPHÈME, d'un ton compatissant.--Retournez sur vos pas, mon bon; une petite demi-lieue pour regrimper, une petite demi-lieue pour me rejoindre, ce n'est pas grand'chose pour vous.

PHILÉAS.--Merci! j'en ai assez des petites demi-lieues, surtout dans le genre de celle que je viens de faire. Tant pis! je vais escalader par ici.

Et Saindoux se mit à grimper sur un énorme chêne dont les branches lui faisaient espérer une descente possible. Mais il avait oublié qu'il avait sa grande ombrelle, toujours attachée au havre-sac. Il glissa tout à coup et se trouva suspendu dans le vide, gigottant et ahuri. Dans sa détresse, il poussa trois cris formidables sur trois tons différents. Polyphème s'en amusait de tout coeur.

Sagababa tournait le dos à la haie; il ne voyait rien de ce qui se passait et, sachant que Polyphème riait sans cesse, il ne s'étonnait pas de sa gaieté. Cependant les trois cris extraordinaires de Philéas charmèrent son oreille, paraît-il, car il dit naïvement à Polyphème:

--Quoi moi entends? belle tyrolienne chantée par maître à moi?

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Pour le coup, Polyphème pensa étouffer.

--Ah! ah! ah! mon très cher, s'écria-t-il en se tenant les côtes. Il y a en vous l'étoffe d'un ténor. Recommencez donc, je vous prie. Sagababa est dans l'admiration. Vous dépassez Absalon; il ne chantait pas, lui, sur son arbre...

Philéas était exaspéré! il donna une si vigoureuse secousse à la misérable ombrelle, cause de sa honte, que tout cassa avec un fracas horrible et Saindoux, se détachant de l'arbre comme un énorme fruit, roula sur l'herbe et arriva sur Sagababa avec la rapidité d'une trombe. Il saisit la tête laineuse du petit nègre au moment où celui-ci tenait une bouteille de sirop et la dégustait.

Sagababa, épouvanté, poussa des cris affreux! le sirop inonda Saindoux, qui entraînait Sagababa à sa remorque; ce fut une scène indescriptible... Enfin Philéas se releva, rouge, tremblant, furieux, gluant et plein de feuilles, le sirop dont il était couvert ayant collé sur ses vêtements force débris. Sagababa terrifié prit la fuite et courut tout d'une traite se réfugier dans le bois.

--Allons, mon cher ami, dit Polyphème reprenant son sérieux; voilà encore une de ces aventures comme vous les aimez.

PHILÉAS, les dents serrées.--Pas celle-là, Tueur! elle n'est pas à mon avantage...

POLYPHÈME, d'un air naïf.--Mais si!... la gymnastique audacieuse est toujours admirée, et vous venez d'en faire d'une façon remarquable, ne le niez pas!

PHILÉAS, s'adoucissant.--C'est un fait que je suis agile.

POLYPHÈME, insistant.--... Et intrépide! il faut être hardi pour s'élancer ainsi et trouver le temps de chanter une tyrolienne.

PHILÉAS, calmé.--Croyez-vous que c'était vraiment une tyrolienne?

POLYPHÈME.--Oh! charmante! Sagababa l'a tout de suite admirée.

PHILÉAS, ravi.--Il a du goût, cet enfant! Tiens, où est-il?

POLYPHÈME, avec aplomb.--Il s'est sauvé, parbleu! vous lui avez? tiré les oreilles en arrivant, parce qu'il touchait au sirop; ça lui a fait peur. Goûtons. Nous allons ensuite le rassurer et lui dire de venir remporter son attirail.

Les deux amis s'assirent et virent bientôt apparaître entre les branches la tête grimaçante du petit nègre.

Sagababa n'avançait qu'en tremblant, très inquiet de savoir comment il serait reçu. Il fut ravi de voir que Philéas était de fort bonne humeur; il se hâta de servir les chasseurs et de les accompagner à l'auberge où le gros Saindoux se nettoya de fond en comble, tout en se félicitant naïvement de se trouver encore avec une aventure illustre à enregistrer dans ses hauts faits de touriste.

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