CHAPITRE XVIII
PROMENADE EN VOITURE
Au moment de monter dans le tilbury, Philéas regarda autour de lui.
--Que cherchez-vous, Philéas? demanda Polyphème.
--Je regarde où est passé ce drôle de Sagababa, répondit Saindoux; je voulais lui recommander...
--Bah! repartit Polyphème avec impatience; il a déjà profité de votre permission, allez! il est à courir de côté et d'autre. Montez donc, mon cher, et laissez ce gamin tranquille.
Les touristes s'installèrent dans la voiture.
--Pristi! que c'est étroit! s'écria Philéas.
--Et dur! gémit Polyphème.
--Il me semble être dans un collier de force! continua Saindoux en faisant des contorsions.
--Je suis convaincu que le siège est rembourré de clous et d'instruments malfaisants, ajouta son ami.
L'hôte se serait de nouveau fâché tout rouge, si les jeunes gens n'avaient ri, tout en se plaignant de la sorte. Il se promit de leur faire payer leurs plaisanteries en chargeant sa note d'autant plus. Il ouvrit à deux battants la porte de la cour et, comme la voiture sortait, la paille qui remplissait la boîte s'agita et l'hôte vit apparaître la tête laineuse de Sagababa.
--Messieurs, s'écria-t-il, Messieurs, arrêtez! vous chargez trop la voiture... la caisse n'est pas...
Le bruit des roues empêcha les jeunes gens d'entendre les réclamations de l'aubergiste et le négrillon, se doutant que l'hôte voulait dénoncer sa présence, lui fit de son trou une grimace hideuse.
... Mais la joie du petit nègre parvenu à ses fins fut de courte durée. La voiture allant au grand trot le secouait horriblement; il commençait à regretter son escapade. Le cheval, vigoureusement fouetté par Philéas, allait comme le vent et Sagababa, de plus en plus mal à l'aise, entendait avec dépit les jeunes gens rire, causer et exciter gaiement le cheval.
--Quoi faire? se dit-il. Si moi appelle maître à moi, furieux! tirer les oreilles! donner calottes! renvoyer Sagababa à l'auberge... Et l'hôte, rire de Sagababa. Si moi pouvais arrêter diable de cheval... Ah! lui avoir ficelle qui pend à jambe malade. Bon, ça! moi tirer dessus et lui aller au pas.
Enchanté de son idée, Sagababa attrapa adroitement un bout de la corde mal rattachée qui traînait et il l'attira à lui... L'effet fut magique; le cheval s'arrêta tout court.
PHILÉAS, étonné.--Tiens! qu'est-ce qu'il a donc, ce cheval? Allons! hue!
Il donna un coup de fouet, mais sans aucun succès.
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POLYPHÈME.--C'était trop beau pour durer, ces allures. Allons, animal, va donc!
Polyphème piqua la croupe avec son bâton ferré. Le cheval, excité d'un côté, de l'autre retenu solidement par Sagababa, prit le parti de marcher sur trois pieds, laissant en l'air la jambe faite prisonnière par le rusé négrillon. Il alla ainsi en trottinant; il sautait d'une façon si bizarre que Polyphème fut pris d'un fou rire.
PHILÉAS, rageant.--Il n'y a pas de quoi rire, allez! Ah! quelle misère de se trouver ainsi avec une bête éclopée... Elle est jolie, notre promenade! que faire, Tueur? Ne riez donc pas si fort, mon ami, cela m'agace! Quand je vous dis qu'il n'y a pas de quoi! Tiens, j'ai une idée... Voilà une rivière, faisons baigner le cheval; l'eau fera du bien à sa jambe et il remarchera.
En disant ces mots, Philéas dirigea le cheval sur la berge... avant que Sagababa ait pu se rendre compte de ce qui se passait, il avait de l'eau jusqu'aux oreilles. Aveuglé, effrayé, il tira convulsivement sa ficelle avec une telle force que le cheval recula violemment contre un rocher et fit verser la voiture; promeneurs et équipage, tout culbuta sur la rive.
En se remettant sur ses pieds, encore tout étourdi de la chute, Philéas regarda machinalement autour de lui.
Quelle ne fut pas sa stupéfaction en voyant le petit nègre à ses côtés?...
POLYPHÈME, se relevant.--Ah! tout se découvre enfin! Ou je me trompe fort, ou ce garnement est pour beaucoup dans notre accident. Voyons! où étais-tu, polisson? et qu'as-tu fait?
Bouleversé de son bain et de sa chute, Sagababa n'eut pas l'idée de mentir et raconta, les mains jointes, les yeux baissés et la voix tremblante, ce qu'il avait imaginé pour empêcher le cheval de trotter.
Philéas écoutait, bouche béante... Quand le coupable eut fini, il se tourna vers Polyphème.
--Et vous croyez, Tueur, s'écria-t-il, que ça se passera tranquillement comme ça! que faire à ce gradin? Si je l'emballais et si je l'expédiais dans son pays natal, il ne l'aurait pas volé et nous serions tranquilles; qu'en dites-vous?
A ces mots, le négrillon éclata en sanglots bruyants.
--Sagababa, jamais quitter maître à moi, cria-t-il; moi, me cramponner à lui et jamais lâcher...
Et il se précipita sur Saindoux qu'il étreignit avec désespoir.
Philéas tenta vainement de se dépêtrer; il le pouvait d'autant moins qu'il n'était nullement aidé par Polyphème, celui-ci ne perdant pas une si belle occasion de rire. Enfin il parlementa; il fut convenu que Sagababa lâcherait prise, retournerait à l'auberge et y attendrait patiemment les voyageurs.
Ceux-ci, enfin délivrés du petit nègre, relevèrent la voiture, rafistolèrent les harnais du cheval et purent reprendre paisiblement le cours de leur promenade.
Entraînés par la beauté des sites, les jeunes gens n'avaient pas remarqué le changement de l'atmosphère et les signes menaçants d'un orage prochain.
Lorsqu'ils s'en aperçurent, ils changèrent de direction et voulurent revenir rapidement à l'auberge.
Mais le cheval, fatigué, refusa d'aller autrement qu'au pas et les voyageurs essayèrent vainement de le faire trotter. Leurs cris et leurs coups furent inutiles. Pendant une heure ils durent se résigner à marcher comme un enterrement, dans une obscurité croissante. Les nuages assombrissaient le ciel de plus en plus. Un éclair flamboyant fit sortir tout à coup le cheval de sa torpeur; il se mit au trot d'abord, au galop ensuite, au grand contentement de Polyphème qui se fiait à son instinct, mais à la grande terreur de Philéas que cette course folle épouvantait.
--Arrête!... holà... ho!... ho là! criait-il en tirant sur les guides. Tu vas nous fracasser. Tirez avec moi, Tueur; nous sommes en danger de mort, c'est sûr! cette bête devient infernale...
--Et les morts vont vite! remarqua Polyphème d'un ton lugubre.
--Saprelotte! s'écria Philéas en frissonnant, vous avez de fichues idées, mon ami. Ah! s'il m'arrive malheur, je veux vous dire mes dernières volontés...
Un éclat de rire de Polyphème interrompit Saindoux.
PHILÉAS, scandalisé.--Vous riez, vous osez rire... Eh bien! si c'est vous qui mourez et moi qui vous survis, vous ne prévoyez donc rien à demander? rien à... aïe!...
Sans s'en douter, les promeneurs étaient arrivés à l'auberge et le cheval, en entrant au grand galop dans la cour, avait accroché le tilbury à la borne.
Philéas fut lancé dans les bras de l'aubergiste, et Polyphème sur le dos de Sagababa, en train de dévorer une tartine. Après le pêle-mêle de cette brusque arrivée, chacun reconnut avec plaisir qu'il était sain et sauf et alla se refaire et se reposer, grâce à un bon souper et à un bon lit.