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CHAPITRE XIX

LES LOUPS

--En route pour la Pologne! dit joyeusement Philéas à son ami, deux jours après leur promenade. Vous savez que nous allons y préluder à nos grandes chasses. Nous essayerons là si les loups ont la peau dure.

Polyphème souriait de l'ardeur de Saindoux; il adopta volontiers la proposition de partir et les jeunes gens, suivis de Sagababa, se dirigèrent vers la Lithuanie, où ils comptaient se donner les émotions de chasses aux loups.

Le voyage fut heureux, à part les doléances de Philéas sur le froid et les gémissements de Sagababa, qui claquait des dents pour renchérir sur son maître.

Les touristes arrivèrent sans encombre à l'endroit le meilleur pour s'installer et y attendre le moment favorable des chasses.

Les préparatifs de Polyphème furent sérieux; il s'agissait de courir de vrais dangers et le jeune homme força Saindoux à se munir de tout ce qui lui sembla nécessaire. Philéas avait néanmoins fait en cachette quelques préparatifs bizarres, aidé par Sagababa qui se montrait tout fier de la confiance que lui témoignait son maître.

Polyphème, intrigué, chercha vainement à savoir en quoi consistaient les arrangements de chasse de Saindoux. Ce dernier ne voulut répondre que fort évasivement et Polyphème ne put tirer du négrillon qu'un éloge emphatique de «maître à moi».

Les jeunes gens, tout en s'occupant de la sorte, mettaient pourtant le temps à profit; ils visitaient les environs, s'initiaient aux coutumes des habitants et s'entendaient avec eux pour leurs excursions et leurs chasses. L'hiver si impatiemment attendu par eux arriva enfin. Tout se revêtit dans les campagnes d'une épaisse enveloppe de neige. Les sapins seuls conservaient leur sombre verdure, quoiqu'à demi cachés sous leur parure blanche.

Les eaux glacées offrirent alors aux chasseurs des passages sûrs et solides.

Les jeunes gens, enchantés, se concertèrent avec quelques propriétaires secondés par leurs paysans, et un beau matin ils montèrent en traîneau et se dirigèrent vers une des sombres et vastes forêts dont regorge la Lithuanie.

La chasse devait se faire sans descendre de traîneau et Polyphème croyait que Philéas avait adopté comme lui cette manière de chasser, la plus sûre pour des étrangers inexpérimentés. Mais il avait compté sans l'entêtement de son gros compagnon. Lorsqu'il vit au loin le féroce gibier qu'il cherchait, il se retourna pour appeler Philéas, et sa stupeur fut grande en n'apercevant pas le traîneau de Saindoux dans lequel se trouvait aussi Sagababa. Il s'informa d'eux à ses compagnons. Ceux-ci n'avaient pas plus remarqué que Polyphème la disparition de Philéas...

On s'arrêta, on appela, mais en vain. Personne ne répondit, l'on ne vit rien... En revanche quelques hurlements, rares d'abord, puis nombreux ensuite, montrèrent à tous qu'il leur fallait rebrousser chemin et battre en retraite au lieu d'attaquer. Bientôt le danger augmenta... Une bande de loups gagna de vitesse les traîneaux, et les chasseurs durent se défendre à coups de feu d'abord, puis à coups de crosse. Des hennissements parlant non loin de là firent dresser l'oreille aux loups. Ils se précipitèrent en grand nombre vers l'endroit d'où venaient ces clameurs, et les combattants purent s'arrêter et venir à bout du reste de la bande.

Polyphème était dévoré d'inquiétude! Il avait cru entendre, non seulement les hennissements qui avaient attiré les loups, mais des exclamations poussées par Philéas... Il en fit part à ses compagnons. Ceux-ci furent d'avis d'aller chercher du renfort avant de s'aventurer vers l'endroit indiqué par Polyphème. Le jeune homme dut se résigner à les accompagner et céder à leurs raisonnements.

--Si votre ami a pu trouver un abri sur un arbre, il ne court pas de danger immédiat, lui dirent-ils. Dans le cas contraire, il est déjà la proie des loups qui l'auront dévoré en même temps que les chevaux.

Pendant qu'ils s'éloignaient pour revenir en nombre suffisant, voyons ce qu'étaient devenus Philéas et Sagababa.

Lorsqu'on était entré dans la forêt, le gros Saindoux avait peu à peu ralenti l'allure de ses chevaux et, lorsqu'il eut perdu de vue ses compagnons, il se retourna en riant vers Sagababa.

--Hein! petit, est-ce bien manoeuvré? s'écria-t-il. Allons par cette route maintenant, et nous aurons notre paire de loups en moins d'une heure; tu verras.

--Et puis revenir à la maison après, pas vrai, maître à moi? demanda Sagababa dont les dents claquaient de peur.

PHILÉAS.--C'est évident, nigaud. Dès que j'aurai mon affaire, je ne resterai pas ici où il fait un froid... de loup, c'est le cas de le dire. Tiens, voilà un beau sapin, nous y serons à l'abri de la neige. Arrêtons-nous ici; nous nous y mettrons facilement en embuscade. Attache les chevaux à l'arbre... solidement, donc! il ne faut pas qu'ils nous échappent en entendant tirer; là, c'est bon. Eh! bien! qu'est-ce que tu fais, à présent?

En effet le petit nègre, après avoir obéi à son maître, grimpait lestement sur le sapin au pied duquel se tenait Saindoux. Ce dernier, tout en ne croyant voir qu'un ou deux loups dans cette partie de la forêt qu'il supposait peu visitée par les bêtes fauves, était néanmoins mal à son aise, au fond du coeur. Aussi s'agitait-il pour donner le change à Sagababa et pérorait-il en conséquence.

--Poltron! continua Saindoux, n'as-tu pas honte? aller grimper là-haut comme un lézard! Regarde-moi, imite-moi. Suis-je assez calme! assez brave!! J'attends de pied ferme, moi, je ne reculerais pas pour un... Miséricorde! qu'est-ce que je vois? un troupeau de loups! Comme ils accourent, les bandits... et ces gredins de chevaux, qui hennissent! Voulez-vous vous taire, sales bêtes... Comment les détacher? Les loups arrivent... Aide-moi à grimper, Sagababa, ou je suis perdu!...

[Illustration 41.png]

Il fut heureux pour Philéas que l'excès de la terreur l'eut rendu agile, au lieu de le paralyser, car il était à peine sur l'arbre lorsque les loups arrivèrent. Ils se jetèrent avec la frénésie de la faim sur les chevaux; malgré les ruades désespérées de ces pauvres bêtes, ils eurent bientôt mis en pièces l'attelage de Philéas. Du haut de son arbre Saindoux, les cheveux dressés sur la tête, les regardait faire tandis que le négrillon, au comble de l'épouvante, poussait des cris aigus et se cramponnait aux jambes de son maître.

--Tais-toi, Sagababa! disait Philéas d'une voix entrecoupée; ça ne sert à rien... de crier... D'ailleurs, les loups vont s'en aller maintenant qu'il n'y a plus rien à manger.

--Et nous? gémit Sagababa en claquant des dents. Philéas bondit.

--Tu crois qu'ils voudraient aussi nous manger? s'écria-t-il. Eh bien, merci! nous serions dans de beaux draps... Et Polyphème qui ne sait pas où nous sommes... Pristi! quelle position... et mon fusil qui est dans le traîneau!... j'aime mieux les lions... Tiens! j'ai une idée... Ta carnassière, Sagababa, vite! bien... Nous allons utiliser mon essai de piqûre empoisonnée; c'est le moment, pour sûr. Ton couteau, à présent; à merveille! Coupe-moi une bonne gaule. C'est cela. Tiens-la afin que j'y attache le couteau. Fais tremper le bout de la lame dans cette petite bouteille... C'est ça. Gredins! vous ne vous doutez pas de ce que je vous prépare...

[Illustration 42.png]

Tenant à deux mains son arme bizarre, Saindoux attendit le moment où la masse hurlante des loups vint entourer l'arbre sur lequel il se trouvait. Il piqua alors avec adresse le museau d'un des loups; celui-ci chancela et tomba comme une masse... Ses, compagnons se mirent à le dévorer. Pendant quelques minutes, Philéas frappa sans relâche... Peu à peu la bande s'éclaircit. De nombreux vides se firent et le moment arriva où il ne resta plus que quelques loups effrayés qui s'enfuirent en entendant des cris, des appels et des coups de fusil non loin de là.

Sagababa était dans le délire de la joie en voyant les bêtes fauves diminuer de nombre sous les coups meurtriers de l'infatigable Philéas. Il se mit à caracoler sur le sapin, grimpant en tous sens comme une couleuvre, et poussant des hourras sauvages et incessants. Ses clameurs guidèrent les chasseurs dans leurs recherches et ils arrivèrent bientôt dans une clairière où ils virent un spectacle qui les stupéfia...

Au milieu de nombreux cadavres de loups, les uns encore intacts, les autres à demi dévorés, se tenait le gros Saindoux, debout, appuyé sur sa gaule et frisant sa moustache d'un air belliqueux. Sur le sapin, Sagababa se livrait à une voltige effrénée et, dans le lointain, quelques loups disparaissaient en hurlant.

--Ah ça! voyons! s'écria Polyphonie sortant enfin de sa stupeur; est-ce que je rève tout éveillé? C'est vous! c'est bien vous, mon pauvre Philéas? vivant, malgré ces innombrables ennemis? Comment êtes-vous venu à bout de les détruire en telle quantité? Peste! c'est prodigieux...

--Mon cher, répondit Saindoux en mettant les pouces dans les entournures de son gilet, ma recette est simple comme bonjour; allez en Lithuanie, armez-vous d'une lance empoisonnée et pique/ dans le tas. Voilà!

SAGABABA, criant.--Monter dans gros arbre. Être à l'abri de grandes dents et faire manger chevaux sans faire manger négrillon, voilà!

Les rires des chasseurs saluèrent la fin de cette explication faite d'une voix perçante. Elle diminuait singulièrement les mérites guerriers de Philéas. Ce dernier, tout en se mordant les lèvres, ordonna à son petit nègre de venir le rejoindre et l'on procéda à l'enlèvement et au chargement des nombreux cadavres qui jonchaient le sol.

Ce fut en vrai triomphateur que Saindoux revint avec ses amis. Chacun s'empressa de venir admirer les trophées du gros Normand et lui faire raconter ses exploits.

On riait de son idée originale. On regrettait de n'en avoir pas fait autant. Enfin, après un banquet suivi d'un punch général, chacun alla se reposer des émotions de la chasse en félicitant le héros de ce jour. Celui-ci ne voulut pas se coucher avant d'avoir écrit à ses amis de France son nouvel et intéressant exploit.

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