CHAPITRE II
LA CORRESPONDANCE DE PHILÉAS
Mme de Marsy, son mari, ses enfants et M. Noa, précepteur, étaient établis un jour au bosquet, quand le facteur arriva. Mme de Marsy se mit à lire la Mode illustrée, charmant et utile journal dirigé par une femme du premier mérite. Jeanne s'empara de sa «Gazette de la poupée»; Paul, de son journal «Polichinel» et Françoise du «Thé dans le monde des chats».
Pendant ce temps, M. de Marsy lisait attentivement une longue liste qui lui était arrivée sous enveloppe: il paraissait étonné et poussa enfin une exclamation de surprise qui fit lever les têtes des lecteurs.
Mme DE MARSY.--Qu'est-ce que c'est, mon ami? qu'y a-t-il de nouveau?
PAUL, riant.--Il doit y avoir du Philéas, là-dessous.
M. DE MARSY.--Je crois que tu dis vrai, Paul; je vais lui faire dire de venir voir cette nouvelle et singulière liste que l'on m'adresse encore, je ne sais pourquoi.
Mme DE MARSY.--Pouvons-nous savoir ce qu'elle renferme?
M. DE MARSY.--Sans doute, car elle ne contient aucune lettre confidentielle, mais simplement ce qui suit:
Pour remettre à l'ami de M. le Vicomte de Marsy.
Devis de ce qu'il désire avoir:
6 fusils 1.200 12 pistolets 1.200 100 bombes 500 6 poignards 120 6 baïonnettes 120 2 cottes de mailles acier 400 3 chapeaux casques doublés d'acier 300 2 lances 100 2 casse-têtes 100 3 haches 75 3 sabres 60 3 épées 60 3 piques 60 3 carnassières 40 2 épieux 40 2 cages à forts barreaux d'acier 60 ------ Total 4.435
Tout le monde avait écouté avec étonnement la lecture de cette singulière note. Les enfants faisaient des réflexions de toutes espèces, quand Philéas parut dans l'allée d'arrivée. Un hourra l'accueillit. Saindoux en paraissait tout fier et ses grosses joues se gonflaient comme des voiles trop tendues.
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M. DE MARSY.--Je suis bien aise de vous voir, Philéas; j'allais vous faire prier de passer à Vély, pour vous demander si cette note d'armes de toutes espèces vous est destinée?
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PHILÉAS, l'examinant.--Oui, Monsieur le Vicomte, elle me l'est. Il est temps de vous déclarer, en effet, que je veux parcourir le monde avec l'illustre Jules Gérard, le Tueur de lions, qui veut bien m'honorer de son affection. Il m'emmène comme son collègue et son ami, chasser partout, en commençant par l'Europe.
M. DE MARSY, étonné.--Oh! oh! c'est un grand projet que vous avez là, mon cher Saindoux; et vous êtes sur que Gérard consent à vous emmener?
PHILÉAS, avec assurance.--Sûr et certain, Monsieur le Vicomte. Il me l'a proposé par lettre; alors, j'ai écrit au premier armurier de Paris, pour lui demander de m'envoyer par vous (saluant), que j'ose appeler mon ami, le devis de ce qu'il me faut d'armes offensives et défensives. Voilà l'explication de cet envoi.
M. de Marsy, les enfants et M. Noa se regardaient en souriant.
M. DE MARSY, incrédule.--Serait-il indiscret, Philéas, de demander à voir la lettre de Gérard?
PHILÉAS.--Certainement non, Monsieur le Vicomte; je vous l'apportais même aujourd'hui pour que vous voyiez comme il m'écrit des choses flatteuses.
Mme DE MARSY.--C'est donc à ce grand voyage que l'on doit attribuer vos préparatifs formidables, Philéas? M. de Marsy était fort surpris, il y a six semaines, de recevoir, pour vous les remettre, des notes de malles, fourrures, vêtements de voyage et d'une quantité de choses dont nous ne pouvions nous expliquer jusqu'à présent l'utilité.
PHILÉAS.--Oui, Madame; je me suis décidé à demander tout ce qu'il me faudra pour courir le monde; j'ai déjà dix-huit malles, sept sacs de nuit, neuf valises, une tente, deux bissacs et tout un attirail de peinture (car il faut vous dire que j'étudie la peinture maintenant, pour rapporter des vues coloriées de mes voyages)... Mais je me laisse aller à parler, et j'oublie ma lettre. La voici, Monsieur le Vicomte; vous pouvez la lire à madame votre épouse, ainsi qu'à ces demoiselles et à monsieur Paul; ça les intéressera, pour sûr!
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M. DE MARSY, lisant.--«Monsieur et cher collègue, je me prépare à parcourir les cinq parties du monde; il me faut un compagnon, un seul! C'est vous dire que je vous choisis sans hésiter, car je connais de vous, grâce à notre ami commun, monsieur Pierrot, des prouesses qui vous ont gagné mon amitié enthousiaste! Le voyage se fera à mes frais. Je vous attends à Paris, rue des Mauvais-Garçons, hôtel du Paon magnifique; soyez-y dans quinze jours, au plus tard.
«Salut cordial et amitié fraternelle.
«Gérard, tueur.»
M. de Marsy hochait la tête en faisant cette lecture.
--Mon cher Saindoux, observa-t-il en rendant la lettre à l'ami, de Gérard, qui se frottait les mains; à votre place, je me méfierais de l'affection soudaine de ce Gérard. Soyez convaincu d'abord que ce n'est pas Jules Gérard, le célèbre tueur de lions; vous voyez, à l'appui de ce que je vous dis, que la lettre est signée «Gérard», tout simplement. De plus, il n'y a pas: «Tueur de lions», mais seulement «tueur». Tueur de quoi? on peut supposer que c'est tueur de lièvres et de perdrix. Enfin, comme dernière observation, c'est par M. Pierrot que vous avez fait connaissance avec ce prétendu Jules Gérard; or, cet homme qui vous en voulait depuis le feu d'artifice a été plus irrité encore contre vous par votre seconde plaisanterie, digne du premier avril.
PAUL, vivement.--Laquelle donc, papa? Je n'en avais pas entendu parler.
PHILÉAS, riant.--Ce n'est pourtant pas grand'chose, Monsieur le Vicomte; il n'y avait pas de quoi se fâcher et Pierrot n'y pense plus à l'heure qu'il est, je vous assure. Voici la farce que je lui ai faite, monsieur Paul. Je lui dis un jour: «Je fais des plantations importantes et je suis trop occupé pour aller à la ville; vous qui y allez, Pierrot, achetez-moi donc la nouvelle corde électrique à détourner le vent; c'est très important pour moi d'avoir ça pour protéger mes petits sapins.»
Tout le monde rit.
M. DE MARSY.--Eh bien! c'est pour cela qu'il veut sa revanche. Je vous le répète, à votre place je me méfierais.
JEANNE.--Et quelles bêtes allez-vous chasser, Philéas?
PHILÉAS.--En Europe, les chamois, les aigles et tout ce que nous trouverons. En Afrique, le lion...
M. DE MARSY.--Diantre! comme vous y allez, mon brave!
PHILÉAS, avec orgueil.--Ce n'est pas tout! le boa, l'éléphant, la panthère, le rhinocéros, les anthropophages et les orangs-outangs!...
M. DE MARSY.--Mais, malheureux! vous serez en morceaux à votre première chasse! Vous voulez affronter ces bêtes terribles, ces hommes féroces et surtout ces orangs, redoutés de tout le monde.
PHILÉAS, se récriant.--Oh! les orangs, c'est pour nous amuser que nous les chasserons, Monsieur le Vicomte; Gérard m'a écrit que c'étaient de charmants petits singes, très doux, très familiers et que c'est apprivoisé en un clin d'oeil. J'en rapporterai un à ces demoiselles.
JEANNE, avec frayeur.--Merci bien, par exemple! d'horribles et méchants singes, grands deux fois comme vous!
PAUL.--... Et qui tuent les lions à coups de bâtons, et même à coups du poings!
PHILÉAS.--Mais non, mais non! je vous assure que c'est des bêtises, tout ça; je vous dis que Gérard en a vu!
M. DE MARSY, impatienté.--Eh! il se moque de vous, je vous le répète!
PHILÉAS, avec assurance.--Il n'oserait pas s'y frotter. Allez, Monsieur le Vicomte, quand vous me verrez revenir avec ces charmants petits animaux, vous serez enchanté! du reste... (avec solennité) je demanderai à monsieur le vicomte la permission de lui écrire et de lui faire connaître mes impressions de voyage.
M. DE MARSY, souriant.--Volontiers, mon ami; mais croyez-moi, ne vous fiez pas aux petits orangs.
PAUL, avec curiosité.--Et dans les autres pays, que chasserez-vous, Philéas?
PHILÉAS.--En Amérique, des pumas (lions sans crinière), des buffalos, des jaguars et de gentils petits ours gris.
M. DE MARSY, haussant les épaules.--Allons, bien! ils sont «petits» et «gentils» maintenant, les ours gris! Est-ce encore Gérard qui vous a persuadé cela, Saindoux?
PHILÉAS.--Mais certainement, Monsieur le Vicomte; il paraît que ce sont de charmants petits oursons; ça fait même de la peine à tuer, tant ils sont caressants.
M. DE MARSY.--Je ne vous conseille pas de vous y frotter, à ces oursons charmants! vous m'en diriez des nouvelles.
PHILÉAS, continuant.--En Océanie, nous chasserons... Je ne me rappelle plus quoi! et en Asie, nous nous attaquerons aux tigres et aux Taugs[2].
[Note 2: Étrangleurs indiens.]
M. DE MARSY, fronçant les sourcils.--Encore une terrible chasse que celle de ces Taugs! Ils valent les orangs-outangs, dans leur genre. Décidément, Philéas, ces voyages seraient une suite de folies. Je vous donne très sérieusement le conseil de ne pas vous exposer à cette série de dangers, que les chasseurs les plus braves affrontent sans les rechercher. (Insistant.) Songez que votre santé ne pourra peut-être pas supporter le climat des pays chauds, les froids horribles de l'Amérique du Nord! songez enfin que vous partez avec...
PHILÉAS.--J'ai songé à tout, Monsieur le Vicomte (avec dignité), et à bien d'autres choses encore! (Rires étouffés.) La soif des voyages, des dangers, des aventures m'empêche de jouir de la vie! Je pars heureux. Une seule chose m'ennuie; c'est le satané bouvreuil de ma cousine. Il va falloir que je le trimballe dans les déserts, dans les savanes, et toujours sur mon dos; ça ne sera pas commode.
Mme DE MARSY, étonnée.--Comment! vous ne pouvez pas le confier à quelqu'un ici, pendant vos voyages?
PAUL, malignement.--A Gelsomina, par exemple! elle serait enchantée de vous rendre ce petit service.
PHILÉAS, avec horreur.--Oh!... non! le testament de ma cousine dit que je ne dois pas me séparer de fifi-mimi, que je dois le soigner tous les jours. (Il étend le bras.) J'ai promis de le faire. Un honnête homme n'a que sa parole, j'emmène partout le fifi-mimi!
Après cette déclaration solennelle, le gros Saindoux prit congé de M. de Marsy et de sa famille malgré les représentations amicales de chacun.
Nous allons voir bientôt ce qui lui arriva. Espérons qu'il reviendra chargé de lauriers, de gentils ours gris et de petits orangs.