CHAPITRE III
UNE LETTRE DE PHILÉAS
Quelque temps après le départ de Philéas, Paul apporta un matin à son père les lettres que le facteur venait de lui donner. M. de Marsy parcourut les adresses; l'une d'elles attira son attention.
M. DE MARSY.--Oh! oh! qu'est-ce que cette adresse si compliquée? A Monsieur, Monsieur le Vicomte de Marsy, en son château. En cas d'absence, à Madame de Marsy; en cas d'absence, à Mademoiselle Jeanne; en cas d'absence, à Monsieur Paul; en cas d'absence, à Mademoiselle Françoise; Personnelle, pressée, importante, confidentielle, officielle. (Riant.) Diantre! il y a du Philéas dans ce luxe de rédaction! Appelle donc ta mère et tes soeurs, mon bon Paul; cela les intéressera d'entendre la lecture de cette lettre.
PAUL.--Tout de suite, papa. Certainement, ça va nous amuser.
Mme de Marsy et les enfants se hâtèrent de venir en apprenant ce dont il s'agissait.
M. de Marsy déploya solennellement l'énorme lettre de Philéas.
M. DE MARSY.--Peste! une, deux, trois, quatre feuilles doubles! c'est un vrai journal que cette missive.
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PAUL, se frottant les mains.--Nous allons en entendre de belles. Allons, papa, commencez vite.
JEANNE.--Tais-toi d'abord, toi, bavard!
PAUL.--Ce n'est pas toi qui commandes ici, mamzelle Marie J'ordonne!
JEANNE, avec ironie.--Que tu es gracieux et poli, très cher frère!
PAUL, de même.--Je t'imite, très chère soeur!
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Mme DE MARSY, avec reproche.--Sont-ce des enfants bien élevés que j'entends parler avec tant d'aigreur?
JEANNE, se jetant au cou de Paul.--J'ai tort, maman. Pardonne-moi, Paul; c'est que j'aime à te taquiner, vois-tu!
PAUL, l'embrassant.--Je t'en dirai autant.
M. DE MARSY.--Maintenant que l'on a eu le vilain plaisir de se dire des choses désagréables et la bonne pensée de s'en repentir, je commence à lire. Écoutez bien. (Il lit.)
Monsieur et cher Vicomte,
M'y voilà arrivé, dans ce fameux Paris! m'y voilà même installé pour quelque temps, à cause des immenses préparatifs qu'il me faut faire, tout aidé que je suis par mon illustre ami Gérard.
Mon voyage de Castel-Saindoux à Paris a été très heureux, à part quelques guignons. D'abord, j'ai eu une horrible colique (sauf respect) en wagon; heureusement j'ai pu attendre et atteindre Mantes, la station où l'on déjeune pendant dix minutes; je n'y ai pas déjeuné, mais je m'y suis abreuvé de tisanes et élixirs aussi calmants que chers, lesquels m'ont raffermi le corps.
En me réinstallant, j'ai voyagé dans le même wagon qu'un sourd-muet très intéressant. Il était même bavard dans ses gestes et m'a appris à pantomimer comme lui.
Les enfants éclatent de rire.
PAUL.--Mon Dieu! que j'aurais voulu voir Philéas pantomimer!
JEANNE.--Ça devait être joliment drôle, leur conversation!
M. DE MARSY, continuant.--J'ose même dire que je suis devenu en quelques heures d'une force remarquable sur les gestes!
Comme nous approchions de Paris, un voyageur qui paraissait fort obligeant me dit à voix basse: Nous allons arriver à l'instant, Monsieur; voulez-vous me confier votre montre et votre chaîne, pour que je fasse votre déclaration avec la mienne au commissaire de police?
--Quelle déclaration? que je m'exclame tout étonné.
--La déclaration de votre montre et de votre chaîne d'or, me répondit-il. Ces bijoux sont maintenant soumis à une certaine taxe, et si on ne le constatait pas immédiatement, il y aurait une forte amende à payer. Je vois que vous êtes de province, et je veux vous épargner l'ennui de remplir cette formalité. En me donnant dix francs, je paierai la taxe et vous n'aurez aucun désagrément à subir.
--Mais quel drôle d'impôt, Monsieur! lui dis-je; pourquoi qu'il est établi?
--Parce que les gens comme il faut portent seuls des bijoux en or, me répond le monsieur; on sait, grâce à cela, quels sont les étrangers de distinction qui arrivent à Paris...
(Je ne vous cacherai pas, Monsieur et bon Vicomte, que cette explication me flatta un peu.)
--Vous êtes trop honnête, Monsieur dont je ne sais pas le nom, m'écriai-je, et j'accepte avec plaisir!
--Je m'appelle le comte de Blagueville, répondit le monsieur obligeant.
Tout en lui donnant ma montre, ma chaîne et dix francs pour payer la taxe, je lui laissai mon adresse et mon nom; puis il descendit et sortit de la gare en me disant de l'attendre au bureau des passe-ports perdus.
Après avoir réclamé et pris mes effets, je m'informe du bureau des passe-ports perdus. On me rit au nez; j'insiste, je raconte mon histoire; on m'explique que le prétendu comte de Blagueville est un coquin et moi un... je ne veux pas répéter le mot, ni souiller ma plume de l'épithète de Jocrisse qu'on m'a flanquée à brûle-pourpoint. Que ces chemindefériers sont malhonnêtes! pas vrai, Monsieur le Vicomte?
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Après ces pénibles épreuves de montre et de chaîne volées d'une manière dégoûtamment infâme (et encore, en disant cela, je suis trop modéré!) je monte dans un fiacre et je dis au cocher de me conduire chez Jules Gérard.
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--Tiens! vous avez de la chance, qu'il remarque; je viens justement de le ramener chez lui; sans ça, j'ignorais parfaitement son adresse et il vous aurait fallu la demander au Ministère de la guerre.
Il me semble que tout le monde devrait connaître l'hôtel de ce grand homme! que je me dis en moi-même.
Nous arrivons; on m'introduit chez un grand bel homme, à barbe noire comme du charbon.
Je me précipite dans ses bras en criant:
--Ah! mon cher tueur de lions! voilà votre Saindoux prêt à partager vos dangers et vos voyages.
Le bel homme fronce ses sourcils d'un air menaçant et me repousse en disant:
--Qu'est-ce que ça veut dire? Qu'est-ce que vous voulez?
--Vous êtes Jules Gérard, pas vrai? que je demande, interloqué de cet accueil pas gracieux du tout.
--Oui; après?
--Moi, je suis Saindoux!
--Qu'est-ce que ça me fait?
--Vous ne comprenez donc pas? Moi, Saindoux, Philéas Saindoux; moi, votre ami, j'ai accepté votre offre d'amitié, de voyage en commun... et me voilà...
Je lui explique alors que ses lettres m'ont décidé à voyager avec lui.
Le monsieur se met à rire.
--Mon pauvre garçon, dit-il, vous êtes la dupe d'un farceur; je retourne en Algérie ces jours-ci, c'est vrai; mais je compte y aller seul, ne voulant nullement emmener de compagnon de chasse.
Furieux, j'enfonce mon chapeau sur ma tête et je cours comme un fou à mon fiacre, en ordonnant au cocher de me conduire à l'adresse que m'avait donnée le prétendu Jules Gérard, hôtel du Paon magnifique, rue des Mauvais-Garçons. Là, je trouve un excellent jeune homme, aux cheveux rouge carotte, qui me reçoit à bras ouverts et qui s'écrie:
--Enfin! vous voilà, mon brave Saindoux; avec quelle impatience je vous attendais! je vous reconnais, rien qu'à votre noble et martiale tournure. Venez vite dîner, mon cher.
Je lui réponds avec dignité:
--Monsieur, nous avons un compte à régler auparavant! Je viens de chez le vrai Jules Gérard qui m'a ri au nez, en me déclarant qu'il ne m'avait jamais écrit pour m'engager à l'accompagner dans ses voyages. Vous êtes un faux Gérard, vous, alors? Pourquoi me tromper?...
Le jeune homme rit très fort (j'étais furieux de ça), puis il me dit en joignant les mains:
--Est-il possible, mon pauvre Saindoux, que vous ne connaissiez pas encore le nom célèbre de Polyphème Gérard? Malgré ma modestie bien connue, je ne puis m'empêcher de vous dire que je me suis illustré dans les cinq parties du monde. Jules Gérard n'est rien à côté de moi! Il tue des lions? Qu'est-ce que c'est que ça? pouh!... j'en tue aussi, mais seulement pour m'amuser et me distraire, moi, le Tueur par excellence!
Le jeune homme rouge parlait avec tant de solennité que j'en étais tout saisi et que je dis timidement:
--Qu'est-ce que vous tuez donc, Monsieur Polyphème, de si terrible et dangereux?
--Je suis le Tueur de colibris féroces, qu'il répond avec majesté. Ces animaux horribles ravagent l'Afrique et l'Amérique. Rien n'est à l'abri de leurs becs formidables et de leurs serres terribles! Ces énormes oiseaux ont six mètres de hauteur; leur bec est long comme mon bras, et déchire un lion d'un seul coup! Moi seul ai le courage de chasser et de détruire ces redoutables colibris! Vous jugez, Saindoux, de la reconnaissance et de l'admiration qu'ont pour moi des populations tout entières?
Ces paroles si modestes m'apprenaient les hauts faits du héros qui daignait m'admettre dans sa société intime; elles me transportèrent d'admiration et de joie.
--Homme illustre! m'écriai-je en me jetant dans ses bras, je suis confus d'avoir douté de vous un seul instant! Je suis à vous, à la vie et à la mort!
Celui que je me plais à appeler «mon ami le Tueur de colibris féroces» éclata de rire. (Il est gai comme un pinson, ce grand homme; il ne peut jamais me regarder sans rire, ça me fait plaisir.)
--Allons dîner, dit-il; nous parlerons de notre voyage et de nos préparatifs... mais que diantre faites-vous de cette cage sur votre dos?
--Ça, répliquai-je, c'est le fifi-mimi, notre compagnon d'aventures.
Je lui racontai alors comment le testament de ma cousine m'ordonnait de ne jamais m'en séparer.
Polyphème se pâma de rire et daigna se charger de la cage, puis nous allâmes dîner. Il me recommanda de ne pas parler de ses «colibris féroces» aux autres: d'abord parce que sa modestie en souffrirait trop, et puis parce qu'il voulait se soustraire aux ovations de la foule, idolâtre de lui. Je le lui promis avec respect, car je ne crains rien tant que de déplaire à mon ami le grand homme!
Adieu, mon cher Monsieur le Vicomte; j'aurais bien d'autres choses à vous raconter, mais le temps me manque et je finis en présentant mes très profonds, humbles, dévoués et enthousiastes hommages à Madame votre épouse, ainsi qu'à vos charmantes jeunes demoiselles. Je vous prie de me rappeler au bon, aimable, affectueux, cordial et gracieux souvenir de Monsieur votre jeune fils. A vous, Monsieur, bon et cher Vicomte, j'offre le dévouement extraordinaire, illimité, de celui qui croit pouvoir dire, sans exagération, qu'il sera pour la vie.
Philéas Saindoux.
P. S. Je vous confirme avec joie que les ours gris sont doux, gentils et même timides; que les orangs sont petits, caressants et complètement inoffensifs. Je vous dirai, de plus, que les serpents boas sont moins gros que nos couleuvres et voient seulement la nuit, le jour ils dorment comme les marmottes. J'ai vu au Jardin des Plantes des échantillons de toutes ces pauvres petites bêtes, grâce à l'illustre Polyphème, qui me mène partout et m'explique tout avec une bonté admirable.