CHAPITRE XXI
CHASSE AU... DOCTEUR!
Le docteur, n'ayant pas la conscience tranquille, se sentait fort mal à l'aise. Il était naturellement méfiant; son escapade à l'occasion de la chevelure rouge le rendait d'autant plus agité. L'oeil au guet, l'oreille tendue, il étonnait son domestique, flegmatique Auvergnat s'il en fût, qui supportait imperturbablement les excentricités continuelles de son maître. Le conducteur du traîneau enrageait, lui. Jamais il n'avait vu de voyageur si capricieux. Tantôt il fallait aller comme le vent, le docteur ayant le pressentiment qu'il était poursuivi; tantôt il lui fallait s'arrêter et écouter. Parfois même, Crakmort avait exigé qu'on se cachât dans des ravins, pour laisser passer d'autres traîneaux qui lui paraissaient suspects.
Au fur et à mesure que l'heure s'avançait, le Marseillais se rassurait un peu, cependant; il commença même à se parler à demi-voix en gesticulant violemment, ce qui lui était habituel; particularité qui fit ouvrir de grands yeux au conducteur, peu accoutumé à ces manières bizarres.
--Ze respire! disait-il. Z'étais sot de me croire poursuivi. Il est évident que mon cousin a bien pris la soze. Pourquoi aussi ne m'a-t-il pas donné ces malheureux seveux? Aller gaspiller cela dans les mains ignorantes d'un vil barbier, au lieu de les déposer dans les mains scientifiques de son parent, de son ami.... Son ami! Ze ne dois plus l'être à présent! Z'ai eu tort de lui parler de Mme Tussaud et de l'inscription destinée à sa sevelure. Ça a dû le fâsser. La plaisanterie (car c'était une plaisanterie) était trop forte!... mais... ze voulais le faire enrazer, le punir de sa mauvaise volonté. Ze voudrais savoir quelle figure il fait à l'heure qu'il est....
Narcisse, le domestique auvergnat, avait écouté paisiblement son maître, tout en se servant d'une longue-vue dont le docteur était toujours muni. A la fin de ce soliloque, il dit d'un ton tranquille, sans quitter de l'oeil l'objet qu'il fixait:
--Monchieur Chaindoux a la mine d'un homme joliment en colère, allez!
--Hein! s'écria le docteur en bondissant; où vois-tu ça, toi?
--Là bas, dans che petit bois, répliqua paisiblement Narcisse. Il vient de che pochter près de chon nègre, Chagababa, comme on l'appelle. Ch'est-il un nom chrétien, cha, Monchieur?
Mais le docteur effaré ne songeait pas à lui répondre. Il avait regardé à son tour et il apercevait distinctement la tête de Sagababa. C'en fut assez pour tout deviner... Il se vit déjà pris, traqué, traité Dieu sait comment! par Philéas exaspéré. Il se souvenait de la colère de Saindoux à Marseille, colère dont le docteur frémissait encore. Dans son effroi, il se jeta sur le conducteur qui ne se doutait de rien, et le renversa presque, à force de tirer sur lui.
--Arrête, malheureux! cria-t-il; pas un pas de plus... Il y a une embuscade là-bas, préparée contre moi! Rebroussons semin sur-le-samp... Allons par la traverse, par des ravins, par tout, excepté par là...
Le conducteur se dégagea avec colère.
--Mais il est fou, fou à lier, votre maître, s'écria-t-il en s'adressant à Narcisse. Je m'en étais déjà douté. Il faut le faire soigner à la ville voisine. Aidez-moi à le maintenir jusque là....
Et il fouetta ses chevaux qui partirent ventre à terre.
Le docteur s'arrachait les cheveux!
--Mon ami, mon ser ami, gémit-il en se jetant à genoux devant le conducteur; quand ze vous dis qu'il y a dans ce bois, là-bas, des ennemis qui veulent me prendre! Ze les ai vus! Ze cours les plus grands danzers!...
Le conducteur ouvrit des yeux énormes et mit ses chevaux au pas. Crakmort commença à respirer... Il lui expliqua rapidement quel était son plan. Il voulait abandonner le traîneau et faire monter chacun sur un cheval pour fuir facilement par la traverse. Mais quand il dit que c'était pour des cheveux qu'il avait emportés, le conducteur retomba dans son incrédulité et ne voulut rien écouter de plus.
Il remettait ses chevaux au galop lorsque le Marseillais lui glissa de l'or dans la main. Cette manière de le persuader le rendit docile et charmant. Tout en continuant à prendre le docteur pour un fou, il se prêta complaisamment à ses idées... à ses bizarreries, pensait-il.
Les allures singulières du traîneau avaient inspiré de la défiance aux conspirateurs. Ceux-ci firent monter trois des leurs à cheval et les envoyèrent se poster aux endroits par où il était possible de passer. Ils constatèrent bientôt l'excellent effet de cette manoeuvre. De grands cris retentirent et l'on vit réapparaître sur la route trois cavaliers, poursuivis par trois autres cavaliers, le tout allant à fond de train. Le cheval du docteur s'était emporté; son domestique le suivait aveuglément et le conducteur les accompagnait en se demandant comment tout cela allait se terminer....
Dans cette course folle, Crakmort perdit tour à tour chapeau, pelisse et lunettes. Cramponné à la selle, il se croyait absolument perdu!
Arrivé près du petit bois, un lasso habilement lancé fit rouler son cheval sur la route et, avant qu'il ait pu se rendre compte de ce qui se passait, le Marseillais se voyait relevé, saisi, entraîné dans la hutte et attaché sur un tronc d'arbre.
Le docteur tressaillit en voyant en face de lui son cousin, son terrible cousin! Debout, les bras croisés, les sourcils froncés, son bonnet de coton enfoncé crânement sur le front, Saindoux paraissait, aux yeux terrifiés du docteur, l'image de la vengeance.
[Illustration 45.png]
Polyphème se tenait près de lui d'un air sinistre, avec un revolver dans chaque main et un poignard entre les dents. Les autres jeunes gens l'avaient scrupuleusement imité.
--Mon ser cousin... balbutia le coupable, d'une voix tremblante.
--Il n'y a pas de cher cousin ici, répondit Philéas de sa voix la plus creuse. Il y a un ennemi mortellement offensé qui veut r'avoir son bien, menacé d'une exhibition scandaleuse et d'une inscription plus scandaleuse encore!
Le docteur maudissait son idée.
--Très ser cousin, c'était une plaisanterie, gémit-il en joignant les mains. Ze n'ai zamais voulu faire sérieusement cela. Ze voulais seulement faire voir scientifiquement...
Un cri d'indignation de Philéas le fit s'arrêter court en palissant.
--Et vous osez plaisanter ainsi, Monsieur? déclama Saindoux (qui était, au fond, ravi de cette scène et du rôle qu'il y jouait), plaisanter avec... moi! J'ai tué des loups, Monsieur! j'ai tué des lions, Monsieur! un docteur ne me ferait pas peur, Monsieur...
Et en disant ces mots, il tira un rasoir de sa poche, le brandit et s'approcha de Crakmort. Le docteur, au comble de la terreur, poussa des cris désespérés.
--On m'assassine, hurlait-il! à moi, à l'aide, au secours! au feu!...
Philéas saisit à pleines mains l'épaisse chevelure du docteur et lui cria:
--Tais-toi, malheureux! Oeil pour oeil, dent pour dent... j'ajoute: cheveux pour cheveux. Tu m'as pris ma chevelure. Je vais prendre la tienne, mettre vingt francs dans ta poche, te donner gracieusement un bonnet de coton, un coup de pied quelque part... et nous serons quittes. Pourtant, je te ferais grâce si tu me rendais mes cheveux; le veux-tu?
--Non, hurla Crakmort, tout plutôt que de m'en séparer!..
--N'y a pas begeoin de tant crier pour une mauvaige tignache, dit alors la voix tranquille de Narcisse qui était entré sans qu'on s'en aperçût. Vlà vot' perruque, Monchieur Chaindoux! et v'là l'cas que nouj en faigeons.
Et ce disant, l'Auvergnat jeta dans le feu les cheveux rouges de Saindoux, trésor que le docteur lui avait imprudemment confié.
Un cri de joie et une exclamation désolée accueillirent ce coup de théâtre. Philéas se réjouissait; le docteur se lamentait tout haut.
--Abominable Narcisse! disait-il, il fallait garder à tout prix ce trésor scientifique. Ze t'avais investi de ma confiance et tu vas anéantir cet admirable essantillon des bizarreries de la nature...
--Puisqu'il en est ainsi, déclara majestueusement Philéas, je vous lâche et je vous restitue ma parenté, cousin. Plus vingt francs que je vous dois et que je donne à Narcisse.
Celui-ci se confondit en remerciements. On alla chercher les effets épars du triste docteur. On causa, on s'expliqua. Philéas, rasséréné, promit au docteur une mèche de ses cheveux, dès qu'ils repousseraient (s'ils avaient encore une teinte scientifique), à la condition expresse que lesdits cheveux ne seraient jamais montrés en public et ne sortiraient pas de la collection particulière de Crakmort. On campa joyeusement pendant quelques heures, mangeant, buvant et riant. On se dédommageait amplement de la contrainte passée. Le docteur, rassuré, se montra des plus aimables et des plus gais. Sagababa et Narcisse fraternisèrent et l'on se sépara en se disant cordialement au revoir. Crakmort poursuivit paisiblement son voyage et les jeunes gens revinrent à l'auberge, où ils devaient se reposer un peu avant de repartir. Leur intention était de s'enfoncer dans le coeur de la Russie, afin d'y chercher des chasses glorieuses, des aventures amusantes et d'y admirer les nombreuses merveilles que renferme ce grand pays, trop peu connu et trop peu visité.