‹ Voyages abracadabrants du gros PhiléasChapitre 20 sur 30 · CHAPITRE XX

CHAPITRE XX

LES CHEVEUX DE PHILÉAS

A son réveil, Philéas tressaillit en entendant Sagababa, qui lui apportait son déjeuner, pousser un grand cri et laisser tomber bruyamment le plateau.

--Animal! s'écria-t-il, réveillé en sursaut d'une façon aussi désagréable. Qu'est-ce que tu as?

Pour toute réponse, Sagababa appela Polyphème d'une voix glapissante; ce dernier arriva à moitié habillé, effaré des clameurs du petit nègre.

--Mais qu'est-ce qu'il a, ce polisson? répétait Philéas interloqué. Il est fou, c'est sûr! mettez-le donc à la porte, Tueur. Il est assourdissant, ma parole!

SAGABABA, sanglottant.--Malheureux Sagababa! maître à moi, plein de sang sur tête. Cheveux cramoisis... oh! oh! mordu hier par vilains loups, bien sûr.

--POLYPHÈME, regardant.--C'est, ma foi! vrai, ce qu'il dit là, Philéas. Qu'est-ce que vous avez, mon ami? seriez-vous blessé?

PHILÉAS, ébahi.--Mais je n'ai rien du tout, je n'ai aucun mal, je ne sais pas ce que vous voulez dire...

Et en achevant ces mots, Saindoux effaré se tâtait les cheveux. Il poussa un grand cri à son tour en regardant ses mains... elles étaient pleines de sang!

Les sanglots de Sagababa redoublaient. Polyphème, effrayé, saisit une serviette et il épongea soigneusement la tête de son ami. Philéas consterné le laissa faire et six cuvettes furent tour à tour ensanglantées! six serviettes furent tour à tour imbibées de sang. Le médecin, mandé en toute hâte, déclara que ce phénomène arrivait de loin en loin; il avait été, pour sa part, déjà témoin d'un fait de ce genre...

Saindoux conmença dès lors à passer à l'état de phénomène!

A peine levé, il se vit l'objet de la curiosité générale. Chacun se poussait, se pressait pour voir «la tête de sang du Frantzousse».

Sagababa ne quittait plus son maître d'une semelle. Il le suivait d'un air lugubre, les yeux invariablement attachés sur la chevelure excentrique de Saindoux et poussant de temps à autre des soupirs à fendre des rochers. Polyphème, quoiqu'encore inquiet, était pourtant plus rassuré par les affirmations réitérées du médecin; ce dernier protestait que le cas, tout extraordinaire qu'il fût, n'était nullement dangereux. Cela arrivait à la suite d'une forte émotion et la teinte sanglante de la chevelure devait disparaître peu à peu. Philéas, déjà très ennuyé de son aventure, le fut encore plus par l'arrivée imprévue de son cousin, le docteur Crakmort.

[Illustration 43.png]

Le docteur allait en Russie pour affaires et s'arrêta soi-disant pour voir son parent, en réalité par «curiosité scientifique». Cette tête rouge le transporta d'admiration et il demanda, séance tenante, une consultation. Le médecin de Philéas accepta poliment la proposition, mais Saindoux fit la grimace, étant déjà fort agacé de sa position.

Polyphème, pressentant quelque chose de drôle, se hâta de venir. Quant à Sagababa, convié de sortir, il se cramponna en hurlant au siège de son maître. On le laissa donc là, afin d'avoir la paix.

Le docteur Crakmort commença par faire un long discours sur les cas curieux que la science aime à constater. L'autre médecin avait beau le rappeler à la question, le bavard Marseillais faisait la sourde oreille; voyant son auditoire sur le point de perdre patience, il s'écria enfin:

--En somme, Messieurs, que devons-nous ressemer ici, aujourd'hui? la constatation d'un fait qui a une valeur scientifique énorme, zigantesque!.. Ce que ze veux dire, maintenant, c'est ceci. Z'adzure, ze conzure, z'implore mon parent que ce phénomène rend illustre à zamais, de ne pas perdre sa tête! (Étonnement général.) Oui, la science, dans ma personne de parent et de médecin, réclame cette étonnante sevelure. Mon cousin la doit à la médecine: elle l'aura...

PHILÉAS, bondissant.--En voilà une toquade! il veut me guillotiner, à présent!...

Polyphème riait comme un bossu. L'autre docteur était abasourdi; Sagababa ouvrait de grands yeux effarés et paraissait ne pouvoir y rien comprendre.

CRAKMORT, d'un ton insinuant.--Ze ne dis pas cela, ser cousin; vous prenez trop violemment la soze. Ze ne réclame que votre sevelure.

POLYPHÈME, d'un air goguenard.--Ah! vous vous contentez de le scalper, alors? c'est gentil!

PHILÉAS, criant.--Mais encore moins, par exemple! Saprelotte! qu'il y vienne donc!...

CRAKMORT, se récriant.--Eh! ser cousin, pour qui me prenez-vous? Ze ne veux rien de ce zenre; mais seulement (reprenant son ton insinuant) de me faire une donation en bonne forme de votre tête, afin qu'après votre mort ze puisse analyser scientifiquement...

Ici Sagababa, dont les regards devenaient féroces, intervint inopinément dans la discussion. Il se précipita avec furie sur Crakmort, se jetant sur sa figure qu'il égratigna de belle sorte; arraché de là par les jeunes gens, il se cramponna aux mollets du Marseillais et les mordit de telle façon que le docteur, déjà ahuri de l'attaque, abandonna la partie et s'enfuit, laissant les deux amis, moitié riant moitié grondant, empêcher Sagababa de se lancer à sa poursuite.

Le second médecin haussait les épaules et traitait crûment le Marseillais de véritable fou.

Ainsi se termina la consultation.

Philéas, pour éviter toute moquerie, se fit raser la tête. Ce ne fut pas sans peine. Le barbier frémissait, tout en préparant ses rasoirs, et ne procédait à cette besogne qu'en tremblant. Il ne fallut rien moins que l'ordre du médecin pour le décider à manier cette crinière sanguinolente.

A la grande joie de Philéas, cette importune chevelure tomba enfin, sous la main agile du barbier.

Sagababa gambada avec frénésie, lorsque son maître mit solennellement un bonnet de coton destiné à le préserver du froid: le barbier dit en se retirant quelques mots qui intriguèrent Polyphème.

[Illustration 44.png]

--Qu'est-ce qu'il a donc à se réjouir de gagner une bonne somme? demanda-t-il à Philéas.

--Est-ce que je sais! répondit Saindoux non moins étonné. Je lui ai donné ce que le médecin m'a dit de lui remettre. Ce n'est pas une grosse affaire, pourtant!

On eut le soir la clef de ce mystère. Pendant le dîner, Sagababa remit à son maître une lettre que Saindoux ouvrit avec indifférence. A peine en eut-il lu les premiers mots qu'il sauta sur sa chaise, poussa un cri sauvage et regarda tout le monde d'un air égaré.

--Qu'y a-t-il, mon cher? s'écria Polyphème avec inquiétude.

--Tenez, lisez cela, dit Philéas d'un air lugubre, et dites-moi si ce qui m'arrive n'est pas épouvantable? Être condamné à savoir ma chevelure dans un musée de gredins, quelle destinée!

Sans rien comprendre à ces lamentations, Polyphème ouvrit la lettre et lut ce qui suit:

«Touzours ser cousin,

«Votre essélente idée de vous faire raser la tête m'a donné gain de cause. L'estimable barbier vient de m'apporter, sur ma demande formelle et sur ma promesse d'une risse récompense, les magnifiques seveux que vous auriez pu me fournir gratis (sans reproce), mais enfin ze les ai et ze vais les préparer scientifiquement afin de faire zouir de cette vue remarquable et instructive le zenre humain tout entier. Pour commencer, ze vais les exhiber sez Mme Tussaud, au musée de curiosité de Londres. Quoiqu'elle montre surtout les figures de cire des malfaiteurs célèbres, ce sera néanmoins une bonne occasion, pour cette bonne dame, de gagner de l'arzent, et pour moi ze ferai ainsi connaître scientifiquement ce cas admirable; mais comme il n'est pas zuste de vous voler votre gloire, cette belle sevelure sera ornée de l'inscription suivante:

«Seveux de l'illustre Philéas Saindoux, Trop effrayé d'avoir vu un loup.» A revoir, ser cousin; quand vos seveux repousseront, envoyez-m'en encore, ze vous prie. Votre cousin dévoué.

«Docteur Crakmort.

«P. S. Z'ai payé vos seveux vingt francs; c'est une somme, mais ze ne la regrette pas, ze me rattraperai sez Mme Tussaud.»

--Peste! c'est contrariant, observa Polyphème en finissant la lettre. Mais il n'y a rien à faire.

--Contrariant, gronda Philéas, les dents serrées; dites épouvantable, infâme, hideux! Rien à faire? oh! si... A moi, Sagababa! viens, mon garçon; allons nous informer chez cet atroce barbier où se trouve le docteur. Je vais aller lui arracher ma chevelure... en l'indemnisant de son argent, bien entendu.

--Tiens! c'est une bonne idée que vous avez là, dit Polyphème en se levant en sursaut. J'en suis, moi!

--Moi aussi! moi aussi! s'écrièrent quelques jeunes Polonais des environs qui avaient fait connaissance avec les deux amis et qui déjeunaient avec eux ce jour-là.

Sagababa, sans rien attendre, s'était précipité à la recherche du barbier. Il revint bientôt, la tête basse, retrouver les jeunes gens qui discutaient encore sur les moyens à prendre.

--Maître à moi, dit-il d'une voix dolente, voleur de cheveux être parti.

--Quoi? comment? ce n'est pas possible! s'écria Philéas en pâlissant.

Le négrillon hocha la tête d'un air attristé.

--Ah! le gredin! soupira Saindoux avec accablement.

Et il se laissa tomber sur une chaise... pour se relever bientôt avec impétuosité.

Polyphème crut à une attaque de folie et lui saisit le bras, mais l'explication de Philéas le détrompa vite.

--J'ai mon affaire! s'écria ce dernier en éclatant de rire. En chasse, mes amis! allons à l'affût du docteur. Les routes sont mauvaises; je sais où il va; par la traverse nous le rejoindrons facilement et je r'aurai mes cheveux ou je mourrai à la peine! Hein? ça y est-il?

Un hourra général accueillit sa demande.

--Et quelles armes prendrons-nous, mon général? demanda Polyphème, très amusé de l'idée de Philéas.

--Des lassos et quelque chose dont je me chargerai spécialement, répondit Saindoux avec majesté.

On prépara à la hâte les traîneaux; on prit quelques provisions, chacun s'enveloppa chaudement et bientôt l'expédition partit au grand galop de chevaux vigoureux.

On alla se reposer dans un petit village à quelque distance de l'endroit où voulait se poster Philéas, puis on repartit avec une ardeur nouvelle et on arriva enfin dans une grande plaine au milieu de laquelle passait le chemin que devait suivre le docteur. Un bouquet de bois qui longeait la route permit aux chasseurs de se cacher sûrement; ils s'installèrent dans ce campement, tandis que Sagababa, dont la vue perçante était connue de tous, se chargeait de faire sentinelle. Une vieille hutte délabrée fut arrangée en un clin d'oeil de façon à devenir un abri suffisant On y fit même du feu, quoiqu'avec précaution, pour ne pas exciter les soupçons de Crakmort. Mais Philéas ayant spécialement demandé de faire et de maintenir ce feu, on accéda à son désir.

Le soleil allait se coucher et jetait quelques pâles rayons sur la plaine neigeuse, lorsqu'un traîneau apparut au loin dans la route. Sagababa en avertit les conspirateurs; chacun se posta, l'oeil au guet, le sourire sur les lèvres et très intrigué de ce que voulait faire Saindoux pour se venger.

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