‹ Voyages abracadabrants du gros PhiléasChapitre 26 sur 30 · CHAPITRE XXVI

CHAPITRE XXVI

UN OURS DE NOUVELLE ESPÈCE

--Qu'y a-t-il, Sagababa? demanda nonchalamment Polyphème, tout en commençant à se déshabiller.

--Maître à moi veut faire affaire à ours! repartit mystérieusement le petit nègre, en entrant dans la chambre sur la pointe des pieds.

--Hein! qu'est-ce que tu chantes? s'écria Polyphème en se retournant.

Sagababa répéta sa phrase en l'accentuant solennellement.

--Qu'est-ce que cela veut dire? s'écria le jeune homme. A quel propos a-t-il dit cela?

Le petit nègre raconta alors à sa manière leur visite à l'ours.

--Ah! peste! grommela Polyphème, soupçonnant quelque nouvelle excentricité de Philéas. Il ne s'agit plus de dormir, mais de veiller. Écoute, mon brave, où est ton maître, à présent?

SAGABABA.--Dans chambre à coiffeur, à causer.

POLYPHÈME--A merveille! fais le guet; je vais chez lui... mais il ne faut pas qu'il s'en doute, entends-tu?

Sagababa fit un signe affirmatif et Polyphème entra chez Saindoux. Il alla droit au revolver, le désarma et en remplaça les cartouches par d'autres, qui n'étaient chargées qu'à poudre.

Rassuré après cela, il regagna sa chambre, s'y arma et y attendit les événements, avec un mélange d'impatience et de curiosité.

Quand minuit sonna, il entendit Philéas se lever, aller avec précaution à la porte, l'ouvrir et se diriger vers la charrette du Bordelais...

Le silence était profond; le temps, calme et relativement doux. Philéas était pourtant fort mal à l'aise et tremblait légèrement.

--Bah! se disait-il, tout en allant avec précaution vers la charrette; je ne vois pas quel mal je fais, après tout. D'après ce que m'a dit Sagababa, cet homme s'est absenté pour la nuit. Je lui tue son ours, je l'apaise... (l'homme, pas l'ours), je lui donne six cents francs en lui déclarant que l'ours était méchant comme la gale, et voulait nous dévorer tous. Il sera enchanté... (l'homme, pas l'ours), et j'aurai ma graisse! C'est parfait; m'y voilà! ai-je mon revolver? bien. Et mon couteau? bien. Peste! s'il allait se rebiffer comme tantôt... Il est encore dans son coin, le bon animal! Il n'a pas bougé depuis tantôt... Visons à l'oreille!

Grâce à la sage précaution de Polyphème, les deux coups de feu de Philéas étaient inoffensifs. En revanche, ils étaient bruyants, car la charge de poudre avait été mesurée par une main libérale. En entendant la détonation, l'ours se leva brusquement, à la grande terreur de Philéas!...

[Illustration 51.png]

--Bagasse! cria-t-il...

... Saindoux, affolé, jeta sa lanterne, s'élança hors de la charrette et s'en alla tomber dans les bras de Polyphème qui le suivait de près, sans qu'il s'en fût douté.

Les cheveux hérissés, les yeux hors de la tête, il balbutia:

--L'ours parle!

Polyphème, non moins stupéfait que le pauvre Saindoux, s'élançait vers la charrette, un poignard à la main, lorsque l'ours apparut et dit:

--Qué d'excusés à vous fairé, Messieurs!

--Mais c'est le Bordelais! s'écria Polyphème en éclatant de rire.

--L'ours serait un homme? demanda Philéas en se redressant tout à coup.

L'animal ôta piteusement sa tête et montra aux jeunes gens la figure pâle et déconcertée du saltimbanque.

--Hélas! oui, c'est moi, dit-il humblement, j'avais légèrément... ésagéré tantôt en mé disant propriétairé d'un ours dont jé n'avais plus qué la peau! Jé n'ai pas voulu avouer cé qu'il en était... J'ai gardé imprudemment cetté peau pour dormir et j'ai failli lé payer cher!

--Au fait! comment ne vous ai-je pas tué? observa Philéas en tressaillant. Je tire bien, cependant...

--Oui, mais vous ne pouvez faire aucun mal avec des cartouches chargées à poudre, répondit Polyphème en souriant; et les vôtres avaient été arrangées par moi, ce soir.

PHILÉAS, lui serrant, la main.--Merci, Tueur! mais comment vous êtes-vous douté de quelque chose?

POLYPHÈME.--Votre fidèle Sagababa m'a donné l'éveil sur vos projets. L'en blâmez-vous?

--Non certes! répliqua Philéas en faisant un signe de tête amical au petit nègre qui se redressa, tout fier.

Le reste de la huit se passa fort paisiblement.

Le lendemain, le Bordelais partit après avoir reçu des jeunes gens une bonne somme pour l'aider à regagner la France.

Le coiffeur, ayant délibéré avec Philéas, lui conseilla enfin un onguent qui adoucit la teinte étrange des cheveux malades et qui lui permit de se montrer sans attirer l'attention générale.

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