CHAPITRE XXVII
LE BAIN RUSSE
--Tueur, dit le gros Philéas au moment où les voyageurs approchaient de Pétersbourg, la température est assez douce aujourd'hui pour me permettre de songer à prendre un de ces fameux bains russes dont j'ai si souvent entendu parler. Voulez-vous que nous y allions ensemble?
--Volontiers, répondit Polyphème; à condition de prendre de bonnes précautions après, pour éviter tout refroidissement.
--Bien entendu! riposta Philéas, je n'ai pas envie d'attraper du mal, certainement. Nous y voilà donc, dans cette fameuse ville, cette capitale célèbre, bâtie par Louis le Grand!
POLYPHÈME, se récriant.--Comment, Louis? c'est Pierre, que vous voulez dire.
PHILÉAS, avec onction.--C'est vrai! cet illustre Pierre le Cruel...
POLYPHÈME, riant.--Bon! c'est Pierre le Cruel, à présent!
PHILÉAS, avec autorité.--Mon ami, on ne peut pas nier qu'il l'ait été, cruel!
POLYPHÈME, insistant.--Pierre le Cruel, oui. Mais Pierre le Grand n'est pas Pierre le Cruel.
PHILÉAS.--Si. Je vous le ferai voir dans un livre que Pierrot a rédigé pour moi. Oh! c'est qu'il est très aimable quand il veut s'en donner la peine.
Polyphème se mit à rire sans répondre et l'on arriva à Pétersbourg. On se casa dans un des bons hôtels que le jeune artiste s'était fait indiquer par avance et Philéas rappela à son ami son idée de bain russe.
Polyphème consentit de bonne grâce à suivre Saindoux. Sagababa supplia son maître de lui permettre de venir et tous trois se dirigèrent vers un établissement recommandé par l'hôte.
Arrivés là, Philéas demanda s'il y avait des employés français dans l'établissement. On répondit que oui et Saindoux, désirant être servi par un compatriote, on lui envoya un homme qui jeta un cri de surprise en voyant le gros jeune homme.
--Sandis! Monsieur, vous ici? s'écria-t-il.
PHILÉAS, surpris.--Tiens! c'est l'ours... c'est-à-dire le Bordelais. Bonjour, mon brave. Comment vous-trouvez-vous ici?
Le Bordelais secoua la tête avec un gros soupir et commença silencieusement à servir Philéas.
Ce dernier ne connaissait nullement les bains russes; il s'imaginait que c'était très simple et fort agréable. Il fut aussi ennuyé que surpris de recevoir tout à coup, à peine déshabillé, une douche d'eau glacée.
--Heu! heu! brrr! gémit-il en grelottant. Quelle fichue idée de geler les gens sans les avertir...!
Il avait à peine eu le temps de dire ces mots, qu'un jet d'eau chaude l'inondait.
--Nom d'un petit... sac à... sabre de... Pristi! Prelotte! mais vous me mettez au court bouillon! hurla Philéas, tournant à l'exaspération. Quels stupides bains... Assez, je vous dis! cela s'arrête... c'est bien heureux!.. Allons, bon!...
... La douche d'eau glacée venait encore de l'inonder subitement.
--Mais c'est à en devenir enragé! balbutiait Philéas, claquant des dents. Je veux sortir de cette caverne, de cet... Oh là! là!...
La vapeur chaude le suffoquait de nouveau.
Le Bordelais, sans lui laisser le temps de se plaindre encore, le saisit, l'enveloppa dans un peignoir et se mit à le frictionner. Saindoux se laissa faire d'abord, mais le méridional ne tarda pas à mettre sa patience à l'épreuve.
--Mossu, déclara-t-il d'un air lugubre, il est temps dé vous mettré au courant dé ma déplorablé situation. J'étais hureux en vous quittant; grâcé à vos dons généreux, jé pouvais régagner Bordeaux! Hélas! jé suis victimé d'un Doctur qué j'ai eu lé malhur dé rencontrer en routé. Il m'a persuadé qu'un dé mes singés avait un cas scientifiqué très raré à étudier, qu'on mé lé paierait cher ici... jé l'ai cru et...
... Tout en disant cela, il frottait Saindoux de plus en plus rageusement.
--Aïe! aïe! cria Philéas en le repoussant. Vous m'étrillez, mon garçon! prenez donc garde... Eh bien! combien vous l'a-t-on payé, votre singe?
--Trois francs cinquanté! répliqua le Bordelais s'exaltant et frappant sur le dos de Philéas à coups redoublés. Oui, on n'a pas eu honté dé mé donner céla!...
--A la garde! interrompit Philéas, cet homme est fou furieux... je cours des dangers! à moi!
Les cris du pauvre Saindoux, tout meurtri, attirèrent Polyphème et Sagababa. Ils entrèrent, suivis d'un homme qui s'élança vers Philéas en s'écriant:
--Violets, ils sont devenus violets! c'est encore plus scientifique. Ah! mon ser cousin, quelle zoie de vous revoir ainsi!...
Les douches avaient effectivement rendu aux cheveux de Philéas leur teinte étrange, dissimulée naguère par des cosmétiques.
Le Bordelais fit un brusque mouvement et dit d'une voix étouffée:
--Lé voilà, cé méchant homme, causé dé mes malhurs...
--Tiens! c'est vous, mon ami? demanda Crakmort (car c'était bien lui); et votre sinze, qu'en avez-vous tiré?
Le Bordelais le toisa de la tête aux pieds, fit un rire ironique, et se croisant les bras, dit avec emphase:
--Trois francs et cinquanté centimés!...
--Pauvre garçon! s'écria le docteur, ze suis cause d'un déranzement ruineux dans vos prozets. Ze vous dois des dédommazements...
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--A la bonne huré! marmotta le Bordelais en s'adoucissant. C'est qué cé n'est pas gai d'être garçon dé sallé à l'étranger, quand jé pouvais retourner promptément en Francé!
Le Marseillais tira majestueusement trois billets de cent francs de sa poche et les mit dans la main du Bordelais ébahi...
--Ze n'aurai pas le démenti de mon affirmation médicale! lui dit-il. Voilà ce que valait votre sinze scientifique. Avec cela, vous retournerez facilement sez vous.
--Bravé hommé dé médécin! soupira le Bordelais ravi. Et moi qui en disais du mal!
--Oui! j'en sais quelque chose, gémit Philéas en se frottant les côtes. Pristi! Je suis en compote! quels poings il a, ce méridional!
Le Bordelais se confondit en excuses, tandis que Polyphème se faisait expliquer ce qui venait de se passer. Il riait tout bas, tout en aidant Sagababa à mettre de l'huile adoucissante sur le dos de Philéas. Pendant ce temps, Crakmort contemplait Saindoux avec extase...
--C'est magnifique! murmurait-il, quelle teinte scientifique... comme c'est nuancé! voilà un cas à étudier, à suivre de près... Ser cousin, quel malheur de n'avoir pas gardé les premiers! Ah! ce Narcisse, quelle perte il a fait faire à la science!
--Voyons, ne vous désolez pas, dit Polyphème que l'enthousiasme du Marseillais amusait beaucoup. J'en avais gardé une mèche, moi, de ces fameux cheveux. Les voulez-vous?
Le docteur faillit sauter au cou de Polyphème; il lui serra la main avec un vrai transport de joie.
--Si ze les veux! répondit-il. Ah! ser zeune homme! zénéreux, sarmant zeune homme... Z'accepte avec attendrissement! Quel cas pour la médecine! ser cousin, z'implore une nouvelle messe de ces beaux essantillons capillaires... Quel violet! c'est à en perdre la tête... Ze vous demande même la permission de vous suivre, zusqu'à la fin de cette transformation bizarre. Z'étudierai votre précieuse tête. Ze le dois à la science.
Philéas fit une grimace, mais Polyphème trouva l'idée excellente. Il avait déjà pu apprécier l'esprit et les ressources du docteur qui avait, sous des dehors excentriques, une vraie science et beaucoup de talent. Il pensa donc que ce serait une bonne fortune pour eux de l'attirer à leur suite et de le décider à entreprendre aussi les longs voyages que les jeunes gens méditaient de faire.
--Vous avez une excellente idée, cher docteur! s'écria-t-il. Je vous approuve chaleureusement. Venez avec nous. Vous aurez des découvertes merveilleuses à faire, là où nous comptons aller. Vous êtes des nôtres, c'est convenu!
--Et Narchiche, le pauvre Narchiche? murmura une voix triste derrière eux.
--Narchiche auchi, répondit Polyphème en riant, et en se retournant pour faire un cordial signe de tête à l'Auvergnat, qui se tenait timidement à la porte.
--En voilà, une collection! remarqua Philéas moitié riant, moitié grognant.
--Ce sera comme dans l'arche de Noé, répliqua Polyphème en éclatant de rire.
Philéas se fâcha en disant qu'il ne voulait pas être traité de bête. Polyphème protesta qu'il le classait parmi les fils du patriarche et tout s'apaisa.
Le bain fini, chacun se rhabilla et retourna à l'hôtel. Crakmort alla s'installer près des jeunes gens. On fournit au Bordelais l'occasion de partir vite et l'on s'occupa ensuite de s'approvisionner et de se renseigner pour les longs voyages projetés. Crakmort devint dès lors très utile. Il suggéra plusieurs précautions hygiéniques qui réconcilièrent avec lui Philéas, encore un peu rancuneux jusque-là.