‹ Voyages abracadabrants du gros PhiléasChapitre 28 sur 30 · CHAPITRE XXVIII

CHAPITRE XXVIII

UN BAL MASQUÉ

Avant le départ, il fallait voir Tsarkoé-Sélo. Cette délicieuse résidence impériale, le Versailles de Pétersbourg, devait être visitée par les voyageurs auxquels avait été signalé cet endroit remarquable.

Les jeunes gens, le docteur, Sagababa et l'Auvergnat qu'on n'appelait plus que Narchiche, partirent donc et allèrent admirer toutes les beautés dont est plein le célèbre Tsarkoé-Sélo. Les jardins publics, la villa impériale, les belles habitations environnantes, tout y excita l'admiration des voyageurs. Dans leurs courses, Philéas entendit parler de bal pour le soir; il s'informa et il apprit qu'un marchand colossalement riche avait là d'immenses serres chaudes; elles avaient trois kilomètres de long et l'on pouvait s'y promener en voiture[24]. Au milieu de cette merveille, se trouvait un grand et admirable salon de réception à pans mobiles. On devait donner là un bal de charité et les serres allaient être allumées ad giorno. Philéas écoutait raconter tout cela bouche béante; il s'écria tout à coup:

--Je veux y aller, moi.

[Note 24: Historique.]

--Au fait! dit Polyphème, cela vaut la peine d'être vu. Qu'en dites-vous, Crakmort?

--Ze suis de votre avis, très ser; répondit le Marseillais. La difficulté, malheureusement, est d'être invités.

--Mais il n'y a qu'à payer! reprit vivement Philéas, puisqu'on dit que c'est un bal de souscription.

--A combien le billet? demanda Crakmort.

--Cent francs, répliqua Philéas en se grattant l'oreille; déplus, il faut être costumé.

--Peste! observa Polyphème, c'est une affaire... Bah! c'est pour les pauvres. Allons-y gaîment! En ce cas, où trouver des costumes?

--Ici, dit Philéas en indiquant avec empressement un élégant magasin où étaient étalés plusieurs frais costumes de fantaisie.

--Entrons-y alors, s'écria joyeusement Polyphème, et prenons ce qui nous conviendra le mieux.

Ils n'avaient que l'embarras du choix. Crakmort prit un costume demi-magicien, demi-nécromancien. Polyphème préféra être en Figaro. Philéas voulut se mettre en ramoneur. Ce dernier costume fit rire Polyphème. Saindoux persista dans son choix, ajoutant qu'il avait son projet et qu'il comptait se rendre populaire. De chez le costumier, on se rendit à l'hôtel; là, on se procura des billets pour le bal; on dîna, on s'habilla, puis, à l'heure indiquée, les trois touristes se rendirent au bal en traîneaux, chaudement enveloppés, tandis que Sagababa pleurnichait près de «Narchiche» en voyant qu'il ne pouvait suivre son maître.

[Illustration 53.png]

Ce bal était féerique! Philéas se rengorgea en recevant les remercîments de ses amis pour sa bonne idée d'y venir. Ils visitèrent avec enchantement ces merveilleuses et interminables serres; elles regorgeaient de plantes rares, d'arbres exotiques, de fleurs magnifiques, de fruits admirables et étaient éclairées par des torrents de lumière électrique.

Philéas voulut revenir au grand salon, lorsque la foule y fut attirée par un orchestre excellent. Dans un intervalle de repos, au moment du souper, il tira une écuelle de sa poche et, imitant l'accent de «Narchiche», il dit à haute voix:

--Un bal de charité chans quête, cha n'est pas complet! Le pauvre ramoneur Franchais va demander un petit chou pour les pauvres de che pays, ch'il vous plaît.

Ce peu de mots eut un succès fou. On applaudit et mille mains finement gantées prodiguèrent l'or dans la sébile de Philéas... Elle fut bientôt pleine. Sans se déconcerter, Saindoux versa l'or dans son bonnet et tendit de nouveau l'écuelle au milieu de rires mêlés d'applaudissements.

Crakmort voulut profiter de l'idée de son cousin. Une fois la quête faite, il réclama audacieusement la parole et offrit de dire la bonne aventure au profit des malheureux, pour augmenter encore la quête. Ce fut une somme nouvelle pour les pauvres, car le spirituel Marseillais émaillait ses prédictions de plaisanteries si amusantes que tous voulurent l'entendra et payer pour cela.

Lorsque Crakmort eut fini, Polyphème salua la foule et de son ton le plus comique:

--Mesdames et Messieurs, dit-il, Figaro trouvera-t-il quelques bourses qu'il puisse raser pour ne pas aller près de vos pauvres les mains vides, tandis que ses amis ont le bonheur de leur porter une ample moisson? Il veut donner l'exemple, du reste!

Et en disant ces mots, il jeta sa bourse dans un plat à barbe qu'il tenait à la main.

Lui aussi eut un succès énorme.

Quand il eut fini sa recette, qu'il égayait de lazzis dignes de son costume, il alla avec ses amis s'incliner devant la princesse de K... présidente de l'oeuvre charitable au profit de laquelle se donnait ce beau bal. Les trois Français lui remirent respectueusement, au milieu des bravos de la foule, le produit considérable de leur ingénieuse charité.

Au milieu du tumulte causé par les réflexions des uns, les félicitations des autres, quelques éclats de rire attirèrent l'attention générale sur une petite figure noire et grimaçante, qui se montrait entre deux larges cactus.

--Sagababa! s'écria Philéas ébahi.

C'était le négrillon, costumé en singe, qui s'était faufilé jusque-là afin de rejoindre Saindoux, et qui restait pétrifié devant les merveilles offertes à ses yeux.

On rit de l'idée amusante de Sagababa. On lui permit de rester là et le ravissement enfantin du jeune nègre, son langage comique, son attachement pour son maître divertirent beaucoup de monde.

Le bal finit enfin et nos amis en sortirent les derniers. Ils regagnèrent l'hôtel, non sans se féliciter de leur délicieuse soirée et de l'excellente idée de Philéas. Grâce à son originalité, cette fête différait des autres en ce qu'elle était devenue réellement productive pour les malheureux.

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