‹ Voyages abracadabrants du gros PhiléasChapitre 5 sur 30 · CHAPITRE V

CHAPITRE V

LA CHASSE DE PHILÉAS

--Mais arrivez donc, mon cher Crapotin, s'écriait Philéas, quelques jours après ses fêtes publiques. Voilà, Dieu merci, une belle matinée pour la chasse. Grenadier et moi, nous vous attendons depuis une demi-heure, au moins.

--Ne me grondez pas, répondit le chasseur à qui Philéas adressait ces reproches (celui-là même dont la flûte avait si singulièrement égayé la fête). J'avais quelques affaires qu'il m'a fallu bâcler tant bien que mal, au moment de partir. J'étais furieux! aussi ai-je fini par tout planter là pour partir quand même.

PHILÉAS.--Oh! et vos affaires?

CRAPOTIN, négligemment.--Elles attendront.

PHILÉAS.--Et vos clients? et votre boutique?

CRAPOTIN.--Serinet, mon domestique, leur fera prendre patience; car il faut vous dire, mon ami (il se rengorge), que j'ai un grô ome, un vrai grô ome pour soigner mon nouveau cheval.

PHILÉAS.--Pourquoi n'êtes-vous pas venu en voiture, alors?

CRAPOTIN.--Mon cheval est si vif qu'il a cassé mon équipage avant-hier; j'ai essayé de le monter, mais il m'a jeté par terre trois fois en cinq minutes. A la dernière fois (c'était dans une flaque d'eau) j'y ai renoncé provisoirement et j'ai dû arriver modestement à pied.

GRENADIER, arrivant.--Avez-vous fini votre causette, Messieurs? En chasse! en chasse! le temps est splendide. (Chantant d'une voix de tonnerre.)

«Amis, la matinée est belle!...»

PHILÉAS, tressaillant.--Ah! Grenadier, que c'est bête de crier comme ça, sans avertir les gens! Voyons, en route et attention au gibier!

Crapotin.--Je regrette de ne pas avoir amené Serinet: il m'est pénible de porter ma carnassière et mon gibier; puisque j'ai un grô ome, je dois et désire...

PHILÉAS.--Silence donc, et avançons plus vite que cela, Crapotin!

GRENADIER, chantant d'une voix formidable.--«Prenez garde! prenez garde! la Dame blanche vous regarde.»

PHILÉAS, se récriant.--Mais, sac à papier! Grenadier, vous allez faire sauver tout notre gibier, avec votre tromblon.

GRENADIER, avec humeur.--On se tait, mon Dieu! on se tait.

La chasse allait fort mal. Le pauvre Philéas, entre ses deux compagnons, suait sang et eau pour empêcher l'un de bavarder, l'autre de brailler.

A chaque instant, le gibier effrayé partait hors de portée, sans que pour cela les deux chasseurs fussent corrigés de leurs manies; enfin, dans un herbage plein de bruyères, un râle de genêts s'envola près des chasseurs.

[Illustration 17.png]

GRENADIER, chantant très fort--«Chasseurs diligents, quelle ardeur vous dévore!...» pan, pan! (Il tire et manque le râle.)

CRAPOTIN.--Ne doutant pas de mon adresse, je regrette Serinet qui ramasserait... pan, pan! (Il tire et manque le râle.)

PHILÉAS.--Attends un peu, je vais faire ton affaire, mon petit... pan, pan! (Il tire et manque le râle.)

Les trois chasseurs désappointés et honteux regardaient tristement l'oiseau, lorsque Philéas poussa un cri de joie, en le voyant se cacher dans une touffe de bruyères. Il s'élança, son chapeau à la main, pour le prendre comme un papillon; ses amis en firent autant. Le pauvre râle ahuri, effaré, se sauvait de bruyère en bruyère, tandis que les trois braves se précipitaient à genoux de gauche, de droite, écrasant leurs chapeaux, se heurtant, comme de véritables forcenés.

PHILÉAS.--Pris, pris... ah le coquin! il vient de m'échapper.

CRAPOTIN.--Je le tiens... non, c'est une souche!

GRENADIER.--Je l'ai... oh là là! il m'a piqué! (Il le lâche.)

PHILÉAS.--Ah! pour le coup... (Il saisit le râle.) Victoire! La bête est forcée! scélérat, m'a-t-il donné de mal.... (Il l'examine.) Tiens! il est mort.

GRENADIER.--Comment, il est mort? ça doit être mon plomb qui l'a touché, alors!

CRAPOTIN, vexé.--Eh bien! et moi, j'ai tiré aussi, dites donc!

PHILÉAS, sans les écouter.--C'est mon coup de feu, évidemment! C'est singulier, pourtant!... (Il examine le râle.) Je ne vois pas de blessure, pas de sang...

CRAPOTIN, hésitant.--Je ne crois pas qu'il soit... tout à fait mort!

GRENADIER.--Si vous le lâchiez, Philéas, nous retirerions dessus!

PHILÉAS, vivement.--Ah non! Ah non! et si nous ne l'attrapions... (se reprenant) si vous ne l'attrapiez pas?

CRAPOTIN, avec assurance.--Impossible! je ne manque jamais.

GRENADIER.--Bah! ça nous amusera tout de même; lâchez-le, allez! (Chantant.) «Volez, volez, petits oiseaux!...»

PHILÉAS, crispé.--Grenadier, parlez sérieusement de choses sérieuses au lieu de vociférer comme ça... Non! (Il met le râle dans son carnier.) Je le condamne à la broche, tel qu'il est. Allons, Messieurs, continuons notre chasse... et du feu, de l'entrain!

Le trio se remit bravement en marche; les aboiements des chiens, les chants de Grenadier, les discours de Crapotin et les colères de Philéas recommencèrent.

Tout à coup, Crapotin cessa de parler et resta immobile, les yeux fixés sur un chêne; étonné, Grenadier s'approcha de son compagnon. Celui-ci, le voyant venir, se hâta de tirer et un oiseau tomba pesamment de l'arbre.

CRAPOTIN, au comble de la joie.--Je l'ai! Il est tué... Elle est tombée! (Il gambade.) Hein, mes amis, quelle adresse... à 126 pieds de distance au moins, bien sûr! Que je regrette Serinet pour...

GRENADIER, vexé.--Une belle affaire que vous avez faite là... pour une méchante poule assassinée!

CRAPOTIN, se récriant.--Comment, une poule! comment, une poule! ajoutez faisane, mon cher, s'il vous plaît!

PHILÉAS, jaloux.--J'en doute, mon ami, que ce soit une poule faisane!

GRENADIER, triomphant.--Ah! vous voyez, Crapotin, je ne le lui fais pas dire.

(Crapotin contemple son gibier avec bonheur et ne répond pas.)

RAPINOT, accourant.--Bons Saints du Paradis! avez-vous tiré sur une poule de ma femme, qu'était dans le chêne?

CRAPOTIN, terrifié.--Ciel! ce n'est donc pas une faisane?

RAPINOT.--Voyons?... Oh! là, là! que malheur! justement qu'il faut que ça soit c'te pauvre bête-là qui reçoive la charge. Elle qu'était si actionnée à pondre, tous les jours que Dieu fait.

CRAPOTIN, consterné.--Mais... pourtant, elle ressemble à une faisane, cette bête! Voyez plutôt cette huppe, ces plumes grises, fines et soyeuses. Êtes-vous sûr, Rapinot, que...

RAPINOT, avec amertume.--Quiens! si j'en suis sûr! Comme si je ne connaissais pas mes pondeuses? Ah! c'est un beau coup que vous avez fait là, M'sieur Crapotin, allez! si vous accommodez les affaires de vos clients aussi adroitement que les miennes, vous pouvez fermer tout de suite votre boutique.

Tout en grommelant, le triste Rapinot s'éloigna avec la faisane morte, sans vouloir accepter les offres d'argent que lui faisait Crapotin, ni ses excuses embarrassées.

Philéas avait écouté la discussion avec une joie déguisée, mais voulant consoler son ami tout penaud, il le prit par le bras.

--Allons! mon cher, s'écria-t-il, un peu de philosophie, saperlotte! il nous reste mon râle; ainsi, de la joie!

Au même instant, la carnassière de Saindoux s'agita. Le gros chasseur tourna la tête pour se rendre compte de ce mouvement inattendu; avant qu'il ait pu faire un geste, le râle de genêts, vivant et des plus alertes, s'était élancé hors de la carnassière en poussant un cri de triomphe.

PHILÉAS.--Dieu! mon râle... il était vivant!

GRENADIER.--Courons après!

CRAPOTIN, riant.--Ah! ah! Saindoux, vos victimes se portent bien, dites donc!

PHILÉAS, exaspéré.--Le scélérat! après m'avoir déjà tant tourmenté!... Il ose vivre encore! Mais je l'aurai ou j'y perdrai mon renom de chasseur...

Les trois amis s'élancèrent à la poursuite de l'oiseau; le râle, sentant le danger, ne se contenta plus de courir et, se voyant poursuivi si chaudement, il s'envola, laissant les chasseurs furieux.

Philéas perdant tout espoir, éreinté d'ailleurs de sa course furibonde, se laissa tomber avec découragement sur une touffe de gazon. A peine avait-il touché la terre qu'il se releva soudain en bondissant comme une balle élastique et en poussant un hurlement sauvage.

CRAPOTIN, effrayé.--Eh bien! il devient enragé! Qu'est-ce qu'il y a, Philéas?

PHILÉAS, criant.--Ah! ah! quelle blessure! quels élancements... du secours, mes amis!

GRENADIER, surpris.--Où donc, une blessure? qui est-ce qui vous a touché, Philéas? je ne vois pas de bête par terre, pourtant!

PHILÉAS, gémissant.--Si, oh! si, je suis transpercé...

CRAPOTIN.--C'est peut-être dans la touffe de gazon! (Il regarde.) Ah! Saindoux, mon ami, une bécasse! vous avez tué une bécasse!

PHILÉAS, stupéfait.--Comment, j'ai tué une... mais je n'ai rien tiré.

GRENADIER.--Crapotin a, ma foi, raison. Regardez! (Il ôte de la touffe d'herbe une bécasse.) La voilà, le bec brisé et plate comme une feuille de papier, la pauvre bête!

PHILÉAS, aigrement.--Eh bien! plaignez-la, je vous le conseille, quand son bec vient de me poignarder! (Il fait des contorsions.) Je trouvais qu'une épingle faisait mal, mais il faut avoir six centimètres de bécasse dans le corps pour savoir ce que c'est qu'une vraie piqûre!

CRAPOTIN.--Mais ça ne doit pas être profond, mon cher!

PHILÉAS, geignant.--Ah! ça doit avoir pénétré jusque bien près du coeur, mon pauvre ami!

GRENADIER, incrédule.--Voyons! sac à papier!... c'est impossible ce que vous dites là, Saindoux. Pensez donc à tout le chemin à faire, avant d'arriver de l'endroit blessé jusqu'au coeur! (Riant.) A moins que la bécasse ne vous ait lancé son bec comme une flèche!

PHILÉAS, grinchu.--Riez, mon cher; ne vous gênez pas, je vous en prie, pendant que je souffre à petit feu!

CRAPOTIN.--Allons, mon pauvre ami, ne plaisantons plus. Voulez-vous que nous vous ôtions de la plaie ces fragments de bec, qui doivent vous faire mal?

PHILÉAS.--Je veux bien, mais allez doucement!

GRENADIER.--Soyez tranquille. Attendez, Crapotin, je vais vous aider.

CRAPOTIN.--C'est ça; voyez-vous les morceaux?

GRENADIER.--Oui; y êtes-vous?

CRAPOTIN.--J'y suis; tirez de votre côté.

GRENADIER, affairé.--Bon... houp là, Crapotin!

Le pauvre Saindoux, à quatre pattes, gémissait terriblement. Ses amis lui arrachèrent, malgré ses cris et ses lamentations, les deux côtés du bec de la bécasse si malencontreusement logés dans sa grosse personne.

Quand l'opération fut terminée, les chasseurs organisèrent un brancard, aidé de Rapinot qui était accouru aux cris de la victime et ils transportèrent Philéas dans son logis.

Saindoux, couché à plat ventre sur le brancard, se désolait de sa triste chasse. Arrivé chez lui, il fit remplir une immense cuvette d'huile de millepertuis et s'y assit, déclarant qu'il ne bougerait pas de là tant que sa blessure ne serait pas cicatrisée. Il adoucit du reste son triste sort en se faisant servir abondamment à manger et ses amis se consolèrent ainsi avec lui de leurs aventures dramatiques.

Quelques jours après, Philéas repartait pour Paris, rejoindre «le Tueur de colibris féroces» pour commencer avec lui ses longs et terribles voyages.

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