‹ Voyages abracadabrants du gros PhiléasChapitre 4 sur 30 · CHAPITRE IV

CHAPITRE IV

UNE VISITE DE PHILÉAS

Une après-midi les enfants jouaient sur la pelouse lorsque Françoise, s'arrêtant tout à coup, s'écria: «Qui vient donc nous voir?»

JEANNE.--Tu vois venir une visite?

PAUL, déclamant.--Anne, ma soeur Anne, je ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui...

FRANÇOISE, lui prenant la tête dans ses mains.--Tiens! regarde, gros bêtat, au lieu de te moquer de moi.

Paul allait se fâcher du geste et des paroles de sa soeur quand la vue d'une voiture et de celui qui la conduisait lui fit pousser un cri de surprise.

PAUL.--Philéas! c'est Philéas! Bonjour, Philéas!

PHILÉAS, descendant de voiture.--Bonjour, Monsieur Paul; bonjour, Monsieur le Vicomte; bonjour, Madame!

Et il saluait à droite et à gauche, tout en continuant ses bonjours à chacun.

Petits et grands firent à Saindoux l'accueil le plus amical, malgré leur étonnement de cette visite subite. On offrit à Saindoux des rafraîchissements qu'il accepta et l'on s'installa au bosquet pour que Philéas pût y bavarder à son aise.

PHILÉAS.--Vous devez être surpris, Messieurs et Dames, de mon arrivée étonnante pour ne pas dire inattendue. Je suis rappelé au pays, ces jours-ci, afin d'installer quelqu'un à Castel-Saindoux pour s'occuper de mon établissement pendant mon absence. Je viens d'arrêter une femme d'affaires.

Tout le monde se regarda avec stupéfaction, croyant avoir mal entendu. M. de Marsy, revenu le premier de sa surprise, s'écria:

--Un homme d'affaires, voulez-vous dire, Philéas?

PHILÉAS, avec aplomb.--Non, non, Monsieur le Vicomte; j'ai bien dit et je répète, «une femme d'affaires». C'est moins cher qu'un homme, aussi regardant et plus profitant, par conséquent.

Un rire étouffé répondit à Saindoux, qui continua en se frottant les mains:

--Je me dispose à installer Gelsomina dans ce poste important. Elle est, économe et surveillera ma propriété. Mais pour parler d'autre chose, je viens inviter la compagnie (que je m'honore de fréquenter) à une fête organisée par moi. J'ai rapporté de Paris un feu d'artifice magnifique de 150 francs 75 centimes. Je le ferai tirer demain soir à Castel-Saindoux, avec accompagnement de repas, jeux, orchestre choisi et danses variées. J'ai convié tout le pays à ces réjouissances. Je serais heureux et fier d'y voir aussi ces Messieurs et ces Dames!

Les exclamations de joie des enfants répondirent à Philéas. Les parents remercièrent le bon gros Saindoux, qui paraissait radieux.

Philéas alla préparer «ses réjouissances publiques » à Castel-Saindoux, et les enfants ravis attendirent avec impatience le moment d'aller admirer les prodigalités du fastueux Philéas.

[Illustration 14.png]

Le lendemain tant désiré arriva enfin. Dès quatre heures du soir, les enfants assuraient que la nuit était venue et qu'il était temps de partir; mais les parents ne voulant pas, avec raison, arriver trop tôt et fatiguer inutilement les petits, ne consentirent pas au départ avant le dîner.

Arrivés à Castel-Saindoux, Paul et ses soeurs furent dans le ravissement.

Sur la pelouse était une grande table chargée de viandes, de pâtisseries, de cidre en bouteilles et même de Champagne; de vrai Champagne, cette fois![3] Philéas, entouré de ses musiciens et de nombreux amis, faisait honneur au repas, tandis que les gamins du village préparaient le feu d'artifice pour le soir. Un violon faisait danser les jeunes gens et de temps en temps des pétards et des coups de fusil complétaient les splendeurs de la fête.

[Note 3: Voir Les Débuts du gros Philéas.]

Quand Philéas vit arriver M. et Mme de Marsy et leurs enfants, il se précipita au-devant d'eux, en culbutant tous les convives.

--Soyez les bienvenus, Mesdames et Messieurs, s'écria-t-il; ne voudriez-vous pas accepter quelque chose?

M. DE MARSY.--Merci, Philéas, nous venons de dîner.

PHILÉAS, insistant.--Un verre de n'importe quoi, Monsieur le Vicomte; tenez, choisissez entre du Pomone, du Saturne et du Balzac.

M. DE MARSY, étonné.--Oh! oh! quels sont ces vins-là? Je n'en avais jamais entendu parler!

PHILÉAS, avec empressement.--Voilà les bouteilles, Monsieur le Vicomte. Goûtez-en, vous m'en direz des nouvelles!

Et il mit devant M. de Marsy trois flacons étiquetés «Pomard, Sauterne, Barsac».

M. de Marsy refusa en souriant de faire honneur aux vins inventés par Saindoux, qui s'écria, pour se consoler:

--Allons, puisque voici ces Dames et ces Messieurs arrivés, nous allons commencer le jeu du cochon et le feu d'artifice. Finissez donc de manger et de boire, vous autres! Voilà assez longtemps que vous y êtes, d'ailleurs. A vos instruments, la musique, et jouez-nous des morceaux soignés!

Les musiciens obéirent tant bien que mal. La grosse caisse se dirigea en trébuchant vers son siège. La flûte alla en zig-zag vers le sien et chacun des autres exécutants parvint à s'installer, après plus ou moins d'efforts pour retrouver des jambes et des idées.

Quand il fut réuni, l'orchestre partit alors comme un furieux, chacun jouant à tort et à travers. La grosse caisse et la flûte surtout ne prenaient pas le temps de respirer. L'un, tapant sur sa caisse avec une vitesse et une vigueur toujours croissantes, l'autre jouant de plus en plus faux des variations de plus en plus criardes.

Sans s'inquiéter de ce tapage assourdissant, Philéas donna le signal pour commencer le jeu du cochon[4], et l'on vit arriver une troupe de gamins en caleçon, amenant de force un petit cochon noir et jaune. Ils le poussèrent dans une mare près de la maison. A peine ce cochon fut-il à l'eau que les petits paysans se précipitèrent aussi dans la mare et chacun d'eux, tout en nageant, s'efforça de saisir la queue de l'animal.

[Note 4: Jeu très aimé eu Normandie.]

Pour être vainqueur dans ce jeu, on devait maintenir le cochon pendant une minute sans le lâcher; on en devenait alors propriétaire.

Les gamins riaient de toutes leurs forces tout en pataugeant près de l'animal, qui grognait d'une façon désespérée chaque fois qu'on le touchait.

Il était d'autant plus difficile de l'attraper que sa queue, déjà courte et glissante, avait été soigneusement graissée.

Les rires des spectateurs répondaient à ceux des combattants, et les enfants radieux de ce spectacle disaient qu'ils ne s'étaient jamais tant amusés.

--Ohé! criait un gamin, attrape la queue, Médéric, l'eau commence à la détremper; elle a manqué me rester dans la main!

--Viens, mon petit chéri, disait un autre nageur, en montrant une pomme au cochon; je vais faire ton affaire pendant que tu mangeras.

--Je l'ai!

--Non, c'est moi!

--Ah! la voilà!

--Ouiche! comptes-y, à cette heure!

--Bravo, le cochon! criaient les spectateurs enchantés.

Un des lutteurs, souriant d'un air malicieux, se glissa enfin derrière l'animal et, profitant d'un instant où la pauvre bête fatiguée ne nageait pas, l'adroit petit Léon tourna trois fois son doigt autour de la queue et ferma brusquement la main en serrant ces bagues d'un nouveau genre.

Le cochon eut beau se débattre, le vainqueur resta ferme et le maintint vigoureusement pendant la minute voulue.

La lutte était terminée; on fit sortir les combattants de la mare et tandis que les gamins, rentrés à la maison, se rhabillaient à la hâte, le cochon tenu en laisse par des rubans de toutes couleurs fut emmené chez Léon, heureux et fier de son triomphe.

L'orchestre redoubla de vigueur pour solenniser ce moment!

Philéas rayonnait de tout ce tapage; les enfants n'y faisaient pas attention, le feu d'artifice commençant alors et les intéressant beaucoup. Les parents riaient tout bas de la musique et tâchaient de préserver leurs oreilles du vacarme.

[Illustration 15.png]

Quand le bouquet eut été tiré, lorsque les derniers feux de Bengale se furent éteints, les enfants et leurs parents entrèrent chez Philéas pour y attendre leur voiture.

Philéas congédia ses autres invités, mais il ne put parvenir à faire entendre raison à son orchestre; les musiciens, avec la ténacité des ivrognes, soutenaient que la fête n'était pas finie et, malgré les protestations de Philéas ahuri, ils commencèrent un morceau plus burlesque que les autres.

Philéas, désespérant de les faire partir, se sauva, rejoignant M. de Marsy qui riait aux larmes, avec sa famille, de cette discussion comique.

... Mais au milieu du morceau, la grosse caisse s'arrêta.

POUSSARD.--Ah! ma foi! je suis fatigué de tout ce tapage-là! Je file; bonsoir, la compagnie.

Et en disant cela, il se dirigea vers le bois.

PHILÉAS, de sa fenêtre.--Pas par là, pas par là! vous allez vous égarer dans la forêt, si vous prenez ce chemin-là, Poussard!

--Pas de danger, M'sieu... heu! m'sieu Saindoux! Ça me connaît, les bois. Je m'en tirerai très bien, vous... vous verrez. (Il disparaît.)

La flûte avait écouté cette conversation d'un air pensif.

--Je fais comme Poussard, se mit à dire Crapotin. J'ai assez de musique, à cette heure!

Et il se dirigea aussi vers le bois, mais du côté opposé à celui que Poussard avait pris.

PHILÉAS.--Allons, bon! encore un qui perd la boule! Ohé! Crapotin, vous vous en allez du mauvais côté. Vous aurez du désagrément d'aller par là!

CRAPOTIN.--Mon cher Saindoux... (Il trébuche.)

[Illustration 16.png]

Je sais ce que je fais... (Il se cogne la tête à un arbre.) N'humiliez pas un honnête homme! (Il s'éloigne dans le bois.) Personne ne pourra jamais prouver... (dans le lointain) que je ne suis pas un honnête homme!... (Il disparaît.)

Les rires des spectateurs répondirent à cette déclaration solennelle. Le reste des musiciens se débanda; les uns consentirent à prendre le bon chemin, celui de la grande route, pour retourner chez eux; les autres s'établirent dans des fossés, protestant qu'ils étaient arrivés à leur logis et qu'ils n'en bougeraient pas pour un empire.

Pendant ce temps, on entendait dans les bois une note lointaine de la flûte égarée; un coup formidable de la grosse caisse, qui errait non loin de là, répondait immédiatement à cette tentative musicale. Saindoux, resté seul, s'écriait alors, moitié riant moitié fâché:

--Allons bon! voilà mon orchestre qui fait des siennes!

M. et Mme de Marsy venaient de partir avec leurs enfants; mais ces notes lointaines semblaient à tous si comiques, que pendant quelque temps on fit aller les chevaux au pas pour entendre ce concert improvisé.

A force de marcher au hasard dans la forêt, la grosse caisse et la flûte se rejoignirent: le premier s'assit alors sur un tronc d'arbre, le second dans une rigole heureusement à sec et le dialogue suivant s'engagea, entremêlé de coups de grosse caisse et de notes aiguës lancées capricieusement par la flûte.

LA GROSSE CAISSE.--Es-tu... boum!... boum!... mon ami?

LA FLUTE.--Je suis... ton ami, tu!... tu!...

LA GROSSE CAISSE.--Nous sommes dans un endroit... boum!... dangereux! Je crains que l'eau ne nous gagne... (La lune sort d'un nuage et commence à éclairer le gazon où se trouvent nos ivrognes.)

LA FLUTE.--Comment... tu!... comment ça?

LA GROSSE CAISSE.--Je vas monter sur... mon tronc d'arbre pour... boum!... boum!... pour ne pas me noyer. (Il monte sur l'arbre, la lune l'éclaire.) Ah!... je suis... submergé... jetons-nous à... l'eau, ou nous... boum!... sommes perdus!

LA FLUTE, pleurant.--Je ne veux pas être perdu... tu!... tu!.... ni noyé! Sauve-moi, tu!... tu!... tu!... ou... tu n'es pas mon ami.

LA GROSSE CAISSE.--Si!... je suis... ton ami! Allons! plonge et n'aie pas... boum!... pas peur... je suis là!

En disant ces mots les deux hommes se jetèrent à plat ventre, soi disant dans l'eau, mais en réalité sur le gazon qui, tout en adoucissant leur chute, ne leur sembla pourtant pas des plus agréables.

Leurs cris et leurs plaintes attirèrent quelques invités attardés, et l'on remmena chez eux les ivrognes, la grosse caisse tapant de son instrument avec obstination et la flûte régalant ses amis de couacs criards.

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