‹ Voyages, aventures et combatsChapitre 4 sur 9 · Chapitre 3 Belle conduite de mon cousin a mon égard. - Nous nous séparons. - Rencontre de la frégate la Preneuse.

Chapitre 3 Belle conduite de mon cousin a mon égard. - Nous nous séparons. - Rencontre de la frégate la Preneuse.

Nous étions déjà depuis quelques jours mouillés dans la rade, lorsque mon cousin me fit prévenir qu’il avait à me parler ; je m’empressai de passer sur la Forte.
— Louis, me dit-il, je vais probablement retourner en France, et tu conçois que je t’aime trop pour que je songe à t’emmener avec moi… Je ne suis pas un assez mauvais parent pour vouloir te faire quitter la mer des Indes, où il y a beaucoup de dangers à courir et de la gloire à gagner. Tu es assez grand pour voler de tes propres ailes : vole le plus haut que tu pourras.

Mon cousin, après m’avoir annoncé notre séparation, m’emmena à terre avec lui et me garda à dîner. Dans la soirée, il me présenta au capitaine de la Brûle-Gueule, M. Bruneau de la Souchais, et me recommanda à sa bienveillance comme si j’eusse été son propre fils. Cet officier, aussi homme du monde qu’il était bon marin, accueillit la demande de son collègue de la meilleure grâce et l’assura qu’il le remplacerait, autant que possible, auprès de moi : je dois me hâter d’ajouter que M. de la Souchais accomplit régulièrement cette promesse, et que je n’eus, une fois à bord de son navire, qu’à me louer complètement de sa bonté.

L’heure de me retirer venue, mon cousin me serra énergiquement la main, et me souhaita, d’une voix attendrie, toutes sortes de bonheurs. Je lui retournai ses vœux ; mais m’interrompant aussitôt :

— Bah ! continua-t-il, je me fais vieux, et l’heure de la non-activité arrive à grands pas pour moi. Que deviendrai-je, lorsque, privé de mon banc de quart, il me faudra rester seul et solitaire à terre ? Cette idée m’épouvante ! Je ne demande qu’une chose à Dieu, c’est de recevoir, avant la fin de ma carrière maritime, un boulet de 24 en pleine poitrine ! c’est là mon rêve d’avenir, et, je ne sais si c’est le désir que j’éprouve de voir s’accomplir ce dénoûment, je sens en moi comme un pressentiment intime de ma fin prochaine ! Encore une poignée de main, et adieu !

Je m’éloignais, lorsque mon cousin courut après moi.

— A propos, me dit-il, j’oubliais que tu n’as pas encore touché un seul mois de solde, et que tu es à sec. Prends ces vingt-cinq louis, mon ami, ils te serviront à supporter le séjour à terre pendant les relâches.

Ce cadeau me causa un plaisir d’autant plus sensible que mes finances et celles de mon malelot étaient, en effet, dans un déplorable état. Aussi m’empressai-je d’aller rejoindre au plus vite le frère la Côte pour lui raconter la bonne aubaine qui nous arrivait.

Quant à mon bon et brave cousin Beaulieu, cette fois était bien en effet la dernière que je devais le voir ; ses pressentiments ne se réalisèrent que trop complètement et trop tôt. En 1801, la frégate la Forte, qu’il commandait toujours, fut prise sur les brasses du Bengale par la Cybèle, et mon pauvre parent tomba mort pendant le combat sous un boulet.

Après un séjour trop long pour ma santé à Batavia, puisque j’y pris les fièvres du pays, le Pigot remit en mer. Le grand nombre des prisonniers que contenait la prise, et qui menaçaient à chaque instant de se révolter, força la corvette la Brûle-Gueule de nous escorter jusqu’à l’île de France ; à peine arrivé à l’île de France, j’entrai à l’hôpital.

Pendant tout le cours de ma maladie, Kernau me visita avec une assiduité sans pareille et se montra plein de dévouement et de prévenances pour moi.

— Allons, du courage, me dit-il quand je fus convalescent ; nous nous retrouverons bientôt sur un pont de navire ensemble.

— Le moment de mettre à exécution ton projet n’est donc pas encore venu ?

— Ah ! sacré mille noms ! tu me prends donc pour un chenapan fini, que tu m’adresses une question semblable ? Quitter son matelot quand il est malade et qu’il peut avoir besoin de vous… Allons donc ! c’est cocasse comme tout, ce que tu me dis là… Ce n’est pas une raison, parce que l’on aime son indépendance, pour que l’on manque de cœur et que l’on soit un chien…

Le 27 avril 1798 je sortis de l’hôpital de l’île de France pour m’embarquer en qualité, non plus de pilotin, mais bien de matelot sur la corvette de vingt-deux canons la Brûle-Gueule, qui partit presque aussitôt pour Samarang, où nous mîmes à terre l’amiral de Sercey, qui avait quitté la Forte. De Samarang nous fîmes route pour Batavia, où se trouvait la frégate la Preneuse, capitaine l’Hermite.

Dès lors cet officier prit le commandement des deux navires. En sortant de Batavia, notre petite division fut relâcher de nouveau quelques jours à Samarang ; puis, n’ayant rencontré aucun navire ennemi, elle se dirigea vers les îles Philippines. Kernau maigrissait d’ennui à vue d’œil ; mais il ne se plaignait jamais par générosité devant moi de l’horreur que lui inspirait le service sur un navire de guerre.

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A l’atterrage, nous reçûmes un coup de vent si terrible que la Brûle-Gueule fut obligée de caréner. Cet accident remplit mon matelot de joie.
— Vois-tu, vieux, me dit-il avec enthousiasme, lorsque les deux navires mouilleront dans le port de Cavit-le-Vieux, qui est situé de l’autre côté de la baie, à Manille, si nous ne nous amusons pas ici pendant que l’on réparera le navire, c’est que nous sommes des rien du tout.

— Est-ce que l’on s’amuse à Manille, matelot ?

— A Manille, pas trop ; c’est une ville de commerce : on y cause trop de piastres et de marchandises ; mais ici, à Cavit-le-Vieux, qui est la ville maritime proprement dite, on y jouit de tous les plaisirs imaginables… Mille noms de noms ! y ai-je tout de même passé déjà de bons moments !

— Quelle est la population de Cavit ?

— Des gredins finis, mais drôles comme tout. Tu trouveras ici des malins de tous les pays du monde, et tu peux penser hardiment et sans crainte de te tromper, quand tu rencontreras un matelot étranger dans la rue, que cet homme a déjà été condamné quelque part à la potence ! C’est ici le refuge de tous les aventuriers et de tous les pirates du globe… Des canailles affreuses, c’est vrai, mais qui savent joliment égayer une société et mener la vie bon train…

— Et la police du pays tolère tous ces gens sans aveu ?

— Comment ! si elle les tolère, mais elle les adore ! De quoi donc vivrait-elle, sans eux ? Et puis, vieux, faut pas se figurer que la police fasse ici sa bégueule comme en France… Ah ben oui ! une fois la nuit venue et les lumières éteintes, les patrouilles de soldats et les serenos, ou gardiens nocturnes, rivalisent entre eux de zèle à qui dévalisera le mieux les passants… Tu verras comme nous rirons…

— Tu sais que le capitaine de la Souchais m’a permis de rester à terre ?

— Avec moi, oui, connu ! de la liberté, de l’or, les louis de ton cousin et de l’expérience, ça va être une vraie vie de paradis… Mais je meurs de faim, allons déjeuner.

— Où me mènes-tu ?

— Calle Santa-Teresa, ce qui signifie rue Sainte-Thérèse, chez une brave femme que je connais joliment bien, et qui ne se fera pas tirer l’oreille pour nous recevoir à bras ouverts… à moins qu’elle ne soit morte pourtant… Alors nous entrerons dans le premier bodegon, autrement dit bouchon, qui se trouvera sur notre chemin… D’abord, ici, on entre partout… c’est le pays du bon Dieu.

Pendant le trajet que me fit parcourir Kernau à travers la ville j’observais avidement la curieuse population de Cavit-le-Vieux. J’apercevais de temps en temps de ces figures étranges, comme jamais je n’en avais vu de semblables nulle part ; de ces costumes admirablement débraillés, qui ont fait la réputation de Callot et de Salvator-Rosa ; enfin, partout mon regard se heurtait contre une énigme, une originalité ou un mystère.

Un petit incident, moitié burlesque, moitié tragique, dont nous fûmes les témoins, nous arrêta dans notre course à travers la ville. Deux sacripants, entourés par une foule nombreuse de gens qui, certes, ne valaient pas mieux qu’eux, se toisant du regard et se menaçant de leurs couteaux, se tenaient, séparés seulement par trois ou quatre pas de distance, en garde, et prêts à en venir aux mains.

— Eh bien, señores, dit l’un des deux combattants en se tournant vers les spectateurs, les paris sont-ils ouverts ? Qu’on se dépêche. Nous allons commencer.

— Attendez un instant, je vous prie, caballeros, s’écria un moine franciscain qui sortit alors de la foule et s’avança vers les adversaires.

— A vos ordres, padre, dit le sacripant en abaissant son couteau. Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Je viens de t’entendre demander si les paris étaient ouverts, mon fils, répondit le moine, et je désirerais t’examiner de plus près, toi et ton compagnon, pour savoir sur lequel de vous deux je dois aventurer mon argent avec une honnête chance de succès… Tu me sembles souple, agile et nerveux, oui, cela est incontestable ; mais sais-tu jouer du couteau ?

— Mon père était le fameux Espada, qui a été pendu si glorieusement à Manille, il y a à peine dix ans, et dont la mort, je puis avancer ce fait sans me vanter, car il appartient à l’histoire, fut si vivement ressentie par tous les gens de cœur… Je crois, padre, avoir hérité de quelques-unes des qualités de l’auteur de mes jours, ajouta le fils Espada en baissant modestement les yeux.

— Alors, mon jeune ami, je risque dix piastres en ta faveur. Qui tient mes dix piastres ? s’écria le moine en élevant la voix et en s’adressant à la foule.

— Moi, respectable fraile, répondit un des spectateurs.

Le franciscain, en entendant ces paroles, s’empressa de se rendre auprès de celui qui venait de les prononcer, afin d’arrêter définitivement les conditions de leur pari, de façon qu’une méprise n’eût pas lieu. Toutefois, avant de s’éloigner, il n’oublia pas de donner sa bénédiction au valeureux champion qui représentait, pour lui, une valeur de dix piastres…

— Eh bien ! vieux, me demanda Kernau, qui, comprenant la langue espagnole, m’avait traduit le dialogue que je rapporte ici, au fur et à mesure qu’il se débitait, que penses-tu de Cavit ? C’est-y donc farce et amusant que ce pays-ci ! Mais, motus, attention ! voici mes coquins qui vont commencer leur danse.

En effet, les deux combattants, tombés carrément en garde l’un devant l’autre, s’escrimaient avec une adresse vraiment merveilleuse.

Enfin, après des passes et des volte-face nombreuses, fort savantes, et qui furent vivement applaudies par le public, Espada fils reçut un coup de couteau dans l’épaule. Le combat cessa aussitôt.

— Misérable ! s’écria le moine en apostrophant avec fureur le vaincu, c’est ainsi que tu abuses de ma confiance… que tu me fais perdre dix piastres ! Eloigne-toi de ma vue, fanfaron sans courage et sans adresse… La mort de ton digne père Espada a été un bienfait public… J’espère te voir, toi aussi, un de ces jours, danser au bout de la corde d’une potence…

Quant à l’adversaire de l’infortuné Espada, fier de son triomphe, il fit le tour de la galerie formée par les spectateurs, en présentant son chapeau. Tous ceux qui avaient parié pour lui y mirent quelques réaux.

Ce combat, dont la vue, que l’on me pardonne cet aveu en songeant quels affreux coquins étaient en présence, m’avait beaucoup diverti, terminé, je rappelai à mon matelot que nous comptions déjeuner ; mais Kernau, l’air surpris et absorbé, regardait le moine franciscain avec une telle attention qu’il ne m’entendit même pas. Je fus obligé de le secouer rudement par le bras pour lui rappeler ma présence.

— Que diable considères-tu donc avec tes yeux fixes et ouverts tout grands comme des sabords ? lui demandai-je. Ce moine ? Eh bien, qu’est-ce qu’il a de remarquable ? Il est fort gras, peu propre, semble assez hypocrite, et fume un cigare qui paraît assez bon. Tout cela est-il donc tellement curieux qu’il nous faille rester plantés comme des piquets au beau milieu de la rue, tandis que nos estomacs crient la faim ? Allons chez ton hôtesse…

— Oui, de suite, vieux… Seulement, si tu savais quelle drôle de ressemblance présente ce moine avec… Ah ! parbleu, mille noms de noms ! je ne me trompe pas… je reconnais cette grimace… c’est bien lui… attends-moi un peu.

Mon matelot, en parlant ainsi, s’élança vers le franciscain, qui, après avoir payé ses dix piastres de pari, en accompagnant chacune d’elles d’un gros soupir, se disposait à continuer son chemin, et le saisit par la manche de sa robe. Je me hâtai de rejoindre mon matelot.

Le quelque peu de portugais que j’avais appris pendant mon séjour à bord de la prise l’Elcinger, uni au latin que je savais assez imparfaitement, au reste, me permit, sinon de comprendre bien parfaitement le dialogue qui s’établit entre le frère la Côte et le moine, du moins d’en saisir le sens.

Kernau, que le moine, au premier abord, avait affecté de ne pas reconnaître, demandait à ce dernier par suite de quelle étrange idée il avait quitté la marine pour le couvent, et celui-ci répondait qu’une vocation irrésistible, longtemps comprimée, mais toujours vivante dans son cœur, l’avait conduit à se mettre franciscain.

— Vois-tu ce gredin, me dit Kernau en français et en me désignant le moine, il y a à cette heure près de cinq ans qu’il a voulu me plonger son couteau dans le cœur… Une histoire de sentiment, que je te raconterai un de ces jours. Il se nommait alors Perez, et servait comme matelot sur un brick, fin voilier, qui faisait, disait-on, du commerce avec l’Archipel… Quel commerce ? Ça se devine… Heureusement qu’il manqua son coup…

— Et toi, que lui fis-tu ?

— Moi, généreux et Breton, je me contentai de lui flanquer des giffles… ah ! mais de fameuses giffles, par exemple… il en garda le lit plus de quinze jours… Et voilà que je le retrouve moine à cette heure ! Hein ! que penses-tu de Cavit ? c’est-y amusant, Dieu du ciel ! y a-t-on de l’agrément, dans cette bonne ville !

S’adressant alors au franciscain, Kernau continua :

— Et dis-moi, seigneur du couteau, lui demanda-t-il, est-ce que tu vas toujours, depuis que tu es entré dans les ordres, chez madame Encarnacion, notre hôtesse ? tu sais, là où nous avons fait connaissance, et où tu as voulu voir si ma peau était, oui ou non, à l’épreuve d’une piqûre !

— Toujours, mon cher frère, répondit le moine en baissant modestement les yeux.

— Eh bien, je m’y rends de ce pas, veux-tu m’y suivre ? nous boirons un grog soigné… C’est pas que je t’estime au moins… Ah ! ça non… mais ça me cause tout de même du plaisir de te revoir… ça me rappelle un tas de drôleries amusantes de ce temps-là… Allons, pas de façons ; je sais que tu ne détestes pas le grog, viens.

Le franciscain, pressé avec tant de politesse, ne put refuser l’offre aimable de mon matelot, et nous nous remîmes en route tous les trois ensemble.

Après cinq minutes de marche, mes deux compagnons s’arrêtèrent devant une espèce de magasin tenant le milieu entre une épicerie et un cabaret : c’était là que demeurait la Encarnacion.

Après avoir traversé la salle d’entrée, où plusieurs matelots et indigènes buvaient assis devant de petites tables, nous montâmes un escalier en pierre, assez sombre et passablement dégradé ; puis, arrivés au premier étage, le moine Perez, qui me sembla très au fait de la localité, s’engagea dans un long corridor, et s’arrêtant devant une porte, y frappa discrètement deux coups.

— Entrez, répondit du dedans une voix assez forte, qui me parut pourtant appartenir à une femme.

A cette invitation, Kernau, toujours expéditif et sûr de lui-même, lança un vigoureux coup de pied contre la porte, qui, vieille et vermoulue, s’en fut battre, en laissant échapper un nuage de poussière, le pan de mur auquel elle était attachée.

Une vieille femme assise par terre, au milieu de la chambre, sur une natte de jonc, la bouche armée d’un colossal cigare, et tenant dans ses mains un chapelet énorme, apparut à nos regards.

A notre brusque irruption, la femme au chapelet, la señora Encarnacion, poussa un cri de frayeur, laissa tomber son cigare et se mit à faire de nombreux signes de croix.

— Voilà une réception plus chrétienne qu’amicale, s’écria Kernau. Ah çà ! la mère, ai-je donc tellement vieilli depuis mon dernier séjour à Cavit, que tu ne me reconnaisses plus ?

— Ah ! c’est toi, fils, dit la Encarnacion, qui, remise de sa frayeur, se leva avec précipitation et se jeta, avec toute la fougue espagnole, et selon l’usage du pays, dans les bras de mon matelot pour lui donner l’abrazo de rigueur.

Le Breton, peu désireux d’une telle faveur, se recula vivement.

— Assez ! assez ! la mère, ça suffit, dit-il, causons peu et causons bien. Peux-tu, d’ici à une demi-heure, nous servir un déjeuner soigné ? Tu me parleras ensuite de ta santé au dessert.

— Vous voulez déjeuner, seigneurie ? Hélas ! je n’ai pas l’esprit assez libre pour m’occuper de pareilles affaires, répondit la Encarnacion en fondant tout à coup en larmes.

— Ah ! ça, c’est bête ! s’écria Kernau ; ça va nous retarder notre repas d’une heure. Voyons, que diable ! ne pleurez pas comme ça… puisque j’ai l’estomac creux.

— Ah ! si vous saviez, seigneurie…

— Tu nous raconteras cela à table…

— On a enlevé aujourd’hui ma jeune fille, mon adorée Gloria…

— Ah bah ! ça a dû lui faire plaisir, à c’tt’ enfant… Il faut, après tout, qu’elle ait grandi tout de même ; car la dernière fois que je la vis elle m’arrivait à peine au coude… Ah ! on l’a enlevée ce matin… Eh bien, alors, sers-nous de suite à déjeuner… On te la rendra… c’est sûr…

— Ah ! seigneurie, et son honneur ?

— Hein ! plaît-il ? Toujours des bêtises… Adieu, je m’en vais ailleurs… Bien de l’agrément, et que le diable emporte ta cassine ! Tu peux compter que je ne mangerai plus mes parts de prise ici…

Cette menace calma comme par enchantement la douleur de la pauvre mère, qui, essuyant aussitôt ses larmes et rallumant son cigare, nous demanda ce que nous désirions.

Tout ce qu’il y a de mieux… et beaucoup, répondit Kernau.

Une heure plus tard, le moine Perez, mon matelot et moi, attablés tous les trois, nous causions aventures de mer, lorsque notre hôtesse vint nous retrouver.

— A présent, mère Encarnacion, lui dit le frère la Côte en se versant, en guise de grog, une demi-bouteille d’eau-de-vie dans un bol à café, dégoise-nous les malheurs, ça nous distraira.

— Hélas ! seigneur, le récit en sera bientôt fait. Il y a de l’autre côté de la baie, à Manille, un très riche négociant que la beauté de Gloria avait séduit, car vous saurez que ma chère fille est bien certes la plus jolie fille de Cavit, et qui devait venir la chercher ces jours-ci… C’était convenu entre nous depuis longtemps…

— Qu’est-ce qui était convenu, la vieille ? interrompit Kernau. Ah ! bête que je suis, de t’adresser une question aussi saugrenue, continua mon matelot en haussant les épaules. C’était convenu… Après ?

— Ce très riche négociant est bien l’homme le plus généreux qu’il soit possible de trouver. Il devait faire repeindre à neuf la façade de ma maison, faire restaurer mon escalier, me donner deux barriques d’eau-de-vie de Catalan, et m’ouvrir, sans intérêt, un crédit de mille piastres sur sa maison… Jugez comme tout cela eût rendu ma jolie Gloria heureuse ! Vous m’observerez qu’il m’eût fallu me séparer d’elle… Hélas ! Cela m’eût été bien douloureux et pénible ; mais, après tout, n’est-ce pas un devoir pour de bons parents de savoir se sacrifier au bonheur de leurs enfants ? J’étais donc résolue… lorsque ce matin j’ai vu des officiers entraînant Gloria de force, la contraindre à monter dans une voiture qui les attendait, et disparaître bientôt à mes yeux.

— Et malgré mes cris, dit le moine Perez en achevant le récit de notre hôtesse.

— Cette fois-ci est-elle la première que l’on ait enlevé ta fille ? demanda gravement Kernau en s’adressant à la señora Encarnacion.

— Certainement, seigneurie.

— Eh bien, à la seconde cela ne te produira plus d’effet, reprit le matelot en guise de consolation…

Après notre déjeuner, qui se prolongea assez avant dans la matinée, nous sortîmes, Kernau et moi, pour courir la ville.

— Tiens, me dit-il au milieu de notre promenade, si nous rabattions un peu au couvent des Franciscains, pour aller chercher Perez, qui nous a quittés en sournois… ça nous amuserait peut-être… Je n’ai jamais vu de couvent d’abord, moi ! Et toi ?

— Moi non plus, si ce n’est toutefois celui des Cordeliers… et encore était-il occupé par un club où pérorait Marat. Allons.

Le couvent des Franciscains établi à Cavit est réellement magnifique. Des constructions superbes, des jardins immenses, une chapelle luxueusement ornée, où l’on voit briller de toutes parts diamants, pierres fines et joyaux d’or, sont la propriété de ces bienheureux pères.

Nous pénétrons dans une vaste cour carrée entourée d’arceaux, et dont les murs, recouverts de tableaux assez mauvais, servaient d’appui à de nombreux bancs de pierre. Sur ces bancs, plusieurs franciscains, assis à côté de jeunes femmes, causaient et fumaient avec ce laisser-aller espagnol qui toujours, dans les premiers temps, surprend le voyageur.

N’ayant trouvé personne à qui nous adresser, pas même un frère portier, nous allions nous-mêmes à la recherche du franciscain Perez, quand des cris aigus de Au secours ! au secours ! arrivèrent jusqu’à nous ; puis, presque au même instant, une jeune fille éplorée se jeta dans les bras de Kernau,

— Sauvez-moi, señor, lui dit-elle en proie à une agitation extrême. Emmenez-moi d’ici.

— Caramba ! je ne demande pas mieux, surtout si c’est pour partager ma cabine, lui répondit le frère la Côte après l’avoir considérée un moment.

Elle était au reste charmante.

Mon matelot, après cette réponse polie, offrait galamment son bras à la délicieuse créature, quand plusieurs franciscains, attirés par les cris qu’elle avait poussés, sortirent précipitamment de leurs cellules et arrivèrent près de nous.

A leur vue, l’effroi de la jeune fille reparut tout entier, et elle se cramponna au bras puissant du protecteur que le hasard lui envoyait.

— Ne craignez rien, mon enfant, lui dit Kernau, ces gens-là sont des paresseux qui ne savent pas faire le coup de poing… S’ils ont l’air de bouger, je les bouscule tous…

Et à cette perspective, qui lui souriait probablement beaucoup, mon matelot relevant joyeusement les bouts de manche de sa jaquette, regarda la troupe des franciscains d’un air moitié provocateur, moitié plaisant.

Un vieux franciscain sortant du groupe des frères s’avança vers lui :

— Misérable impie, dit-il au Breton, va porter ailleurs tes infamies et tes scandales… éloigne-toi au plus vite de ces lieux…

— D’abord, farceur, je t’apprendrai que je ne suis pas le moins du inonde impie ; ensuite, je te ferai remarquer que tu n’exerces pas proprement du tout les lois de l’hospitalité envers ceux qui veulent bien venir visiter ta baraque. Après tout, je m’en fiche pas mal. Quant à m’éloigner, je ne demande pas mieux, ajouta Kernau en regardant tendrement sa jolie et inconnue protégée. Sur ce, bonsoir la compagnie : mes compliments à vos dames, et que le diable vous torde à tous le cou.

Mon matelot, après cette belle péroraison, allait s’éloigner, lorsque le vieux franciscain lui barra le passage :

— Crois-tu que nous laisserons violenter cette jeune fille, misérable ? lui dit-il.

— Ah ! des mots ! Bon, ça va chauffer, Louis, murmura Kernau en se tournant vers moi. Surtout prends garde aux couteaux, garçon ; ces chafouins en ont jusque dans les plis de leurs robes.

— Eh bien ! reprit le franciscain, m’as-tu entendu ?

— Entendu et compris… parfaitement !

— Alors, je te le répète, laisse là cette jeune fille et va-t’en !

— Oui, oui, qu’il laisse cette jeune fille, l’hérétique, l’impie, le damné ! hurlèrent en chœur les autres franciscains.

Kernau, ravi d’entendre ces cris qui lui donnaient l’espoir qu’une lutte allait s’engager, se mit à considérer de nouveau les moines en ricanant à leur nez et à leur barbe ; puis tout à coup poussant un bruyant éclat de rire :

— Ah ! pardieu, voilà qui est par trop drôle… Ce coquin de Perez qui crie plus fort que les autres…

Et le frère la Côte, joignant aussitôt l’action à la parole, se jeta d’un bond au milieu des moines épouvantés, happa l’infortuné ex-matelot par le collet de sa robe, et me le rapporta en triomphe.

— Tiens, vieux, me dit-il en le déposant à mes pieds, il sent encore le grog que je lui ai payé, l’ingrat !

A l’action du frère la Côte, plusieurs franciscains se précipitèrent vers la rue et se mirent à appeler les passants au secours.

En moins d’une minute, la cour du couvent se trouva inondée d’une populace prête à se livrer à tous les excès qu’on lui désignerait.

— Vieux, me dit rapidement Kernau, va-t’en vite…

— Es-tu fou ?

— Mille noms de noms ! ne m’interromps pas, ou nous sommes fichus… Il ne s’agit pas de te faire larder en ma compagnie, il faut que tu me sauves. Cours prévenir tous les amis qui se promènent sur le port du danger dans lequel je me trouve, et reviens avec eux me prêter main-forte. Quant à moi, ne crains rien, je connais le pays ; j’ai pris mes précautions en conséquence, et je suis paré pour tenir tous ces braillards en respect jusqu’à ton retour. Après tout, on ne sait pas ce qui peut arriver ; donne-moi toujours une poignée de main… Bon… A présent, plus un mot et déguerpis au plus vite. Noms de noms, j’espère tout de même qu’on a drôlement de l’agrément à Cavit…

J’étais indécis si je devais oui ou non me conformer au désir de mon matelot ; mais en le voyant retirer une paire de pistolets de sa poche et se mettre à l’abri dans un angle, afin de ne pas être surpris par derrière, je compris qu’en effet il pouvait attendre qu’un renfort lui arrivât, et mes irrésolutions cessèrent.

Je m’éloignais donc en toute hâte, lorsque la plèbe qui envahissait la cour voulut s’opposer à mon passage : à ma vue, vingt couteaux avaient lui au soleil. Songeant à la position critique de mon matelot, j’allais prendre mon élan et essayer de traverser la haie de sacripants qui me barrait la porte de sortie, lorsqu’une heureuse inspiration me sauva.

— Au secours, mes amis ! m’écriai-je d’un air effrayé, le feu est au couvent, je vais chercher les pompes…

A cette nouvelle, que personne ne put mettre en doute, car tout le monde ignorait ce qui se passait, ce fut une confusion et un pêle-mêle général et complet. J’en profitai pour m’éloigner au plus vite.

Je courais comme un fou dans la rue, portant partout mes regards effarés et anxieux pour voir si je n’apercevais pas quelques camarades, lorsque je me trouvai face à face avec un enseigne de la Brûle-Gueule, que je manquai de renverser en le heurtant.

— Ah ! monsieur Olivier, m’écriai-je en le reconnaissant, et sans songer à m’excuser de ma brutalité, tant j’étais ému par la pensée du danger auquel était exposé mon matelot, Kernau est dans le couvent des Franciscains, où les moines le retiennent de force et veulent le faire assassiner par la populace… Sauvez-le !

L’enseigne Olivier, jeune officier de tête et de cœur, comprit à mon émotion que je disais vrai, que je n’exagérais pas ; aussi, sans perdre à m’interroger un temps précieux :

— Allez vite prévenir le maître d’équipage Fiéret, que je viens d’apercevoir, en passant, dans ce café-ci, me dit-il en me désignant du doigt une espèce de vinoteria voisine ; puis, plus loin, au bout de la rue, toujours de ce même côté, vous trouverez une vingtaine de nos hommes attablés dans un cabaret. Moi, je me rends au couvent des Franciscains…

Cinq minutes plus tard j’étais de retour avec les vingt camarades, qui, en apprenant la position critique de Kernau, s’étaient armés à la hâte de pieds de tables et de chaises, lourds et massifs, de brocs d’étain, de couteaux, enfin de tout ce qui leur était tombé sous la main.

Notre troupe, lancée au pas de course, arriva devant la porte du couvent avec l’impétuosité d’une avalanche en culbutant tout le monde sur son passage. Seulement, parvenue devant la demeure des Franciscains, elle fut arrêtée par une foule immense et suivie qui encombrait la rue.

Des cris furieux saluèrent notre apparition, chaque homme de la populace s’empressa de dégainer son couteau : les gamins ramassaient des pierres.

Le combat ne tenait plus qu’à un hasard : un geste, un mot, un mouvement, et il s’engageait sur l’heure, lorsque tout à coup nous vîmes la foule s’écarter en poussant des hurlements de joie devant un détachement de dragons qui lui arrivait en aide.

L’officier qui commandait ce détachement, s’avançant à notre rencontre d’un air impertinent et martial, nous somma avec assez d’énergie et beaucoup de grossièreté de nous retirer à l’instant même, nous avertissant que, sur notre refus d’obtempérer à cet ordre, il nous ferait fusiller tous.

— Ah ! diable, est-ce que les carabines de vos hommes sont chargées, capitaine ? lui demanda notre maître d’équipage Fiéret d’une voix dont l’émotion nous étonna et souleva nos murmures.

— Certainement, répondit l’officier.

— Fameux ! alors, mes amis, reprit vivement Fiéret en se retournant vers nous, emparons-nous de ces armes ; elles nous seront de la plus grande utilité.

Notre maître d’équipage n’avait pas encore achevé ces paroles que nous nous étions déjà précipités sur les dragons, qui, ne s’attendant pas à cette brusque attaque, furent désarmés en un moment. M. Fiéret, connaissant trop la hiérarchie militaire pour ignorer ce qu’il devait à son grade, s’était emparé de l’épée de l’officier.

— A présent, en avant, enfants ! s’écria-t-il.

Un simulacre de décharge que nous fîmes, et quelques vigoureux coups de crosse que nous distribuâmes avec autant de générosité que d’à-propos, nous frayèrent promptement un passage jusque dans la cour du couvent. Un spectacle flatteur pour l’amour-propre de notre équipage nous y attendait.

Kernau, la figure ensanglantée, il est vrai, mais droit, ferme, le regard assuré et moqueur, tenait froidement tête à la plèbe furieuse qui hurlait devant lui. A ses pieds gisait le corps d’un moine que je reconnus de suite pour Perez. Le frère la Côte, retranché toujours dans l’angle où je l’avais laissé, avait placé devant lui sa jeune protégée, et présentait à la foule ses deux pistolets armés. De temps en temps même il adressait à la charmante enfant un compliment accompagné d’une œillade : alors des cris et des hurlements sauvages retentissaient jusqu’au ciel et comblaient le cœur du Breton de joie.

— Eh bien, chers amis, disait-il à la foule, est-ce que vous supporterez longtemps encore les impertinences d’un étranger hérétique comme moi ? Allons, un peu de courage ! que deux d’entre vous se dévouent à la cause commune et essuient le feu de mes pistolets. Allons, qui se sacrifie ? j’attends.

A quelques pas de mon impudent matelot, M. Olivier, le brave enseigne, entouré également par une plèbe exaspérée que contenait seul son maintien digne, hardi et plein d’autorité, s’entretenait vivement avec un vieux franciscain, le supérieur du couvent.

Je passerai sous silence, pour ne pas fatiguer le lecteur, les négociations qui suivirent notre arrivée, jusqu’à ce que la paix fût conclue. Un ordre plein d’à-propos et exécuté vivement, que nous donna l’enseigne Olivier, celui de fermer la porte massive du couvent qui donnait sur la rue, ne contribua pas peu, en isolant les franciscains de la foule, à amener cet heureux résultat.

Seulement il fallait une victime à la colère de la plèbe et à l’amour-propre si vivement blessé des moines, et cette victime fut, hélas ! mon pauvre matelot. Il fut convenu que Kernau s’agenouillerait devant le supérieur et recevrait sa bénédiction. Le frère la Côte s’exécuta de l’air le plus maussade qu’il soit possible d’imaginer.

— Ah ! mille noms de noms ! nous dit-il en retournant à bord, car M. Olivier, dans la crainte justement fondée de voir cette affaire assez mal assoupie s’engager de nouveau, nous avait ordonné de nous rembarquer de suite ; ah ! mille noms de noms ! aussi vrai que je suis un Breton qui croit au bon Dieu, qui aime son curé, et qui se passe de temps en temps la fantaisie de faire brûler quelques cierges sur la chapelle de la Vierge, que le diable m’emporte si ce n’est pas seulement pour vous éviter un échignement général que je me suis mis à genoux devant ce vieil oiseau déplumé… Je vous devais bien celle corvée, les amis, j’en conviens… Pas moins, je l’aurai longtemps sur le cœur.

— Dis donc, matelot, lui demandai-je, est ce que tu as tué le Perez ?

— Du tout, vieux ; c’est lui, au contraire, qui, presque immédiatement après ton départ, m’a lancé sournoisement son couteau à la figure, et m’a coupé l’oreille…

— Comment se fait-il, alors, que je l’aie vu couché ensanglanté à tes pieds ?

— Dame ! je l’ignore ; faut croire cependant que je lui aurai donné, sans y faire attention, un coup de poing quelque part ! Eh bien ! trouves-tu que je t’avais blagué en te parlant des agréments de Cavit, vieux ? Nous sommes-nous déjà amusés ! A peine débarqués, de suite des plaisirs… Mais tout ça, c’est rien du tout, de la Saint-Jean ! Tu verras par la suite, tu verras que de bon temps nous aurons !

Le reste de la journée mon matelot m’adressa à peine la parole ; pensif et réfléchi, il me parut absorbé par quelque haute combinaison : je me figurai qu’il ruminait le moyen d’assiéger Cavit, et je respectai son silence. La nuit venue, je me trouvais de quart avec lui, lorsque s’approchant de moi :

— Je suis désorienté, vieux, me dit-il d’un air contraint et embarrassé.

— Qu’as tu donc, matelot ?

— Tu vas me reprocher d’être un pas grand’chose, surtout pour un frère la Côte ! Que veux-tu que j’y fasse ? c’est pas ma faute… Puisque ça y est, je ne puis pas empêcher que ça y soit, pas vrai ? Cette petite de tantôt m’a complètement mis le grappin dessus. Faudra que je la retrouve. A présent, plus un mot là-dessus, Louis, ca me chiffonnerait.

Le lendemain, Kernau, qui avait été à terre, ne revint pas à bord. Dans la soirée, on m’apporta une lettre qu’il me faisait écrire, et dans laquelle il m’apprenait que la jeune fille de la veille n’était autre que Gloria, l’enfant de la señora Encarnacion ; que Perez était le coupable, et que lui, Kernau, se sentait si épris, qu’il avait résolu de filer son câble ou de déserter sans me revoir, de peur de se laisser attendrir. Il terminait sa lettre, qui me peina beaucoup, en exprimant le désir et l’espérance que nous naviguerions encore ensemble.

Pendant plus de six semaines que nous restâmes à Cavit, il fut impossible à notre capitaine M. Bruneau de la Souchais d’obtenir le moindre renseignement sur Kernau.

Nous étions alors au mois d’août, époque à laquelle le grand convoi anglais escorté par deux vaisseaux devait partir de Chine pour se rendre en Europe.

Le capitaine l’Hermite proposa à l’amiral espagnol, qui se trouvait alors avec sa division dans la rade de Manille, d’aller l’attendre au passage pour le capturer. Après des lenteurs infinies et des pourparlers inexplicables de la part de l’amiral espagnol, il fut convenu que l’expédition aurait lieu.

Cette nouvelle, qui ne tarda pas à se répandre, causa aux équipages une joie qui tenait du délire, et éveilla un enthousiasme inexprimable.

En effet, il y avait bien de quoi : car l’Etat ne payant pas à cette époque avec une parfaite régularité, ou, pour être plus véridique, ne payant jamais la somme due aux équipages, nous nous trouvions dans une grande pénurie d’argent ; pénurie pénible, certes, mais surtout humiliante, en ce qu’elle nous contraignait sans cesse à baisser pavillon et à nous éclipser devant la prodigalité et la richesse des corsaires.

Aussi, je le répète, à l’idée de s’emparer du riche convoi anglais allant de Chine en Europe, nos hommes ne se possédaient pas de joie.

Enfin, après de nouvelles lenteurs que l’impatience et l’activité de notre intrépide chef, le capitaine l’Hermite, qui ne rêvait que combats et gloire, ne purent nous éviter, la division espagnole-française prit enfin la mer.

Cette division se composait, du côté des Espagnols, de deux vaisseaux de 74 canons chacun : l’Europa et le Montagnes ; de deux frégates : la Fama et la Cabeza ; du nôtre, de la Preneuse et de la Brûle-Gueule.

La désertion de Kernau en m’isolant m’avait fait, je ne dirai pas reprendre mes crayons, mais au moins le dessin. Je passais presque toutes mes journées, en dehors des heures que je consacrais à l’étude de ma théorie, à charbonner sur tous les endroits de la corvette où le noir pouvait marquer, quelquefois des souvenirs des environs de Cavit ou de l’île de France, le plus souvent des navires.

La Brûle-Gueule, naturellement, était l’objet de ma prédilection ; je la représentai sous voile et sous toutes ses allures.

La place venant enfin à me manquer, je me rejetai sur les cages à poules ; toutefois, l’espace qu’elles m’offraient n’étant pas assez vaste pour permettre à mon charbon d’étaler ses lignes épaisses à son aise, j’eus recours à la pointe de mon couteau. Cela dura pendant quelques semaines ; ce temps écoulé, je me trouvai dans le plus grand embarras, et ne sachant plus comment continuer, lorsque le maître voilier vint à mon secours. Après avoir examiné mes ébauches avec le plus grand soin, et m’avoir présenté ses observations et ses critiques, il consentit à me donner un morceau de toile forte pour que je pusse continuer mes compositions. Seulement il m’avertit solennellement que si je gâtais cette toile par un dessin mal réussi, je n’eusse plus à compter sur lui. Dans le cas contraire, c’est-à-dire si j’étais assez heureux pour réussir, il s’engageait à me fournir de nouveaux matériaux.

Non, jamais jeune peintre mis en loge pour concourir au grand prix de Rome n’a dû éprouver un sentiment de crainte et d’anxiété semblable à celui que je ressentis alors. L’idée que si ma toile n’était pas jugée convenable il me faudrait renoncer au dessin, m’épouvantait et m’excitait tout à la fois ; je me mis à la besogne avec enthousiasme.

Huit jours plus tard j’avais achevé ma composition. L’heure solennelle du jugement allait sonner pour moi ! Jamais je n’ai été plus ému de ma vie, je le crois, que quand ayant livré mon dessin au maître voilier, je vis ce dernier réunir les matelots sur le gaillard d’avant pour les consulter.

Je suivais, avec un douloureux battement de cœur qui m’étouffait, ma toile passant de main en main, et j’essayais de lire dans les traits de ceux qui l’examinaient l’impression qu’elle produisait sur eux. Un froncement de sourcils, une chique mâchée trop vivement, un geste d’épaule, me faisaient passer des frissons de peur dans le corps ; tandis qu’un sourire ou un hochement de tête approbateur me transportait de joie.

Enfin le maître voilier ayant réuni toutes les opinions, s’avança vers moi d’un air solennel et imposant. Je sentais mes genoux fléchir ; cependant je parvins à conserver une contenance convenable.

— Matelot, me dit-il, ton dessin pourrait être mieux ; mais, là, franchement parlant, on en a vu de plus mal. Je veux te faire le plaisir de le garder pour moi ; je le donnerai, en revenant en France, à ma femme, pour qu’elle le suspende à côté d’une Geneviève de Brabant joliment bien coloriée, qu’elle possède déjà. Quant à toi, tu as gagné un autre morceau de toile ; le voici.

Cette décision me causa un de ces vifs plaisirs, comme on peut seulement en éprouver quand on est jeune et ardent ainsi que je l’étais alors.

Depuis cette époque, chaque fois que j’avais terminé un dessin, je le portais immédiatement au maître voilier, qui presque toujours l’acceptait : je dis presque toujours, car je dois cependant avouer qu’il m’en fit effacer plusieurs ; si ma mémoire ne me trompe pas, je crois que ceux-ci étaient justement les moins mauvais.

Une remarque aussi triste que vraie est celle que les hommes pardonnent rarement une supériorité à leurs semblables. Si j’eusse été un officier, mes infimes essais n’eussent certes éveillé la jalousie de personne ; mais j’étais un simple matelot, et mes égaux, par la position et le rang, prirent bientôt ombrage de mes petits succès : aussi mettaient-ils souvent une certaine perfidie à m’interrompre dans mes travaux pour m’envoyer accomplir certaines corvées dont ils auraient fort bien pu me dispenser.

Une petite mésaventure m’arriva, à cette époque, par suite de ma rage pour le dessin. Ayant eu plusieurs fois entre mes mains, en ma qualité de timonier, le journal de bord, je n’avais pu résister à la tentation, par trop forte, d’une feuille de papier blanc et d’une plume à peu près taillée ; et je m’étais permis de griffonner en marge des observations que consignait chaque officier à la fin de son quart, des navires de toutes formes et de toutes grandeurs.

Un matin, le lieutenant en pied, ou second de la corvette, M. Frélot, officier fort sévère, et qui, en général, se montrait peu bienveillant, aperçut, en jetant un coup d’œil sur le journal de bord que je venais d’apporter au lieutenant Shild, dont le quart de huit heures du matin finissait, une de mes productions anti-réglementaires.

M. Frélot me lança un de ces regards que je ne connaissais que trop bien, et qui chez lui étaient presque toujours les avant-coureurs certains d’une punition. Je suis, au reste, très persuadé que je lui avais été dénoncé.

— Qui a osé se permettre de salir ainsi ce journal ? me demanda-t-il d’une voix prête à s’élever.

Interdit, je cherchais une réponse, lorsque, pour comble de malheur, le capitaine se montra sur le pont, et se dirigea vers l’endroit de la dunette où nous nous trouvions ; hélas ! il venait justement demander le journal de bord.

Je laisse à deviner l’embarras que j’éprouvai lorsque le lieutenant en pied montra d’un air de triomphe à M. Bruneau de la Souchais le dessin accusateur.

Le capitaine l’examina avec beaucoup d’attention ; puis tout à coup et d’un air sévère :

— Quel est l’auteur de ce chef-d’œuvre ? demanda-t-il au lieutenant.

— Je l’ignore, capitaine, répondit celui-ci en souriant d’un petit air malicieux et satisfait qui me fit peur ; j’adressais à l’instant cette même question au timonier Garneray, qui ne m’a pas encore répondu.

— Eh bien ! Garneray, entendez-vous ? me dit M. Bruneau de la Souchais, M. Frélot vous parle.

Après avoir, avec cette lucidité et cette promptitude de perception que donne le stimulant du danger à notre esprit, cherché, pendant une seconde, un moyen soit de me tirer de ce mauvais pas, soit d’atténuer les conséquences fâcheuses que devait entraîner pour moi ma faute, je ne trouvai rien de mieux à répondre à M. Bruneau de la Souchais que cette phrase-ci :

— C’est moi, capitaine, qui ai commis ce dessin.

— Ah ! c’est vous, monsieur, fort bien. Allez me chercher le capitaine d’armes et revenez avec lui ici.

Cette mission n’avait rien d’agréable, j’en conviens, mais il n’y avait pas à hésiter ; il me fallut obéir.

Les gens de l’équipage, intéressés par cette scène qui devait naturellement se terminer pour moi par une punition exemplaire, c’est-à-dire par un spectacle pour eux, me regardaient, la plupart avec curiosité, quelques-uns même, les jaloux de mes gribouillages, avec une maligne et méchante joie. Que l’on juge de ma stupéfaction lorsque j’aperçus, en retournant accompagné du capitaine d’armes, M. Bruneau de la Souchais accroupi devant une cage à poules et occupé à examiner mes dessins, tracés non plus cette fois à la plume, mais, hélas ! circonstance aggravante, avec la pointe de mon couteau. Je sentais en ce moment seulement toute l’étendue de mon crime, et je me vis destiné au moins au supplice de la cale mouillée.

Les quelques secondes que je restai planté droit et immobile devant le capitaine toujours occupé à examiner mes malheureux essais de gravure sur bois, me parurent bien longues ; quant au lieutenant en pied, M. Frélot, que je regardais de temps en temps à la dérobée, un sourire doucereux qui épanouissait ses lèvres augmentait encore ma frayeur… Enfin M. Bruneau de la Souchais se releva, me lança un regard sévère, puis s’adressant au capitaine d’armes :

— Vous ferez retrancher la ration de vin de cet homme jusqu’à nouvel ordre, lui dit-il en me désignant. Ces paroles me causèrent une joie intérieure indicible, et m’enlevèrent de dessus le cœur un poids énorme qui m’étouffait.

Le capitaine d’armes, dont le grade correspond à celui de sous-officier, s’inclina, et s’en fut immédiatement porter cet ordre à la cambuse. M. Frélot, je dois cet aveu à l’impartialité, paraissait fort désagréablement surpris, presque affecté. Lorsqu’à midi l’on servit le dîner à l’équipage, j’allais m’asseoir tranquillement par terre à ma place habituelle, quand un novice m’avertit que le capitaine me demandait. Je trouvai M. de Bruneau de la Souchais se promenant tranquillement sur la dunette.

— Monsieur Garneray, me dit-il avec cet air affable et ces manières de grand seigneur que personne au monde ne possédait mieux que lui, si vos travaux d’art vous permettent de disposer d’une heure de votre temps, je serai heureux de vous avoir aujourd’hui à dîner avec moi.

Un profond salut fut ma seule réponse.

— Eh bien ! me demandèrent mes camarades en me voyant de retour parmi eux dédaigner le maigre plat de haricots durs et de lard salé qui composait notre ordinaire, est-ce que les paroles du capitaine t’ont coupé l’appétit ?

— Justement ; car le capitaine m’a invité à dîner aujourd’hui avec lui, et je me ménage pour pouvoir faire honneur tantôt à sa cuisine.

Cette nouvelle produisait une émotion profonde sur mes auditeurs :

— Cré matin, me dit un vieux loup de mer placé près de moi, t’as d’la chance, mais je ne voudrais pas, pour dix parts de prise, me trouver dans ta peau.

— Pourquoi cela ?

— Tiens, c’tte bêtise, parce que s’il me fallait m’asseoir à côté du capitaine, déplier ma serviette et me l’attacher au cou, cracher en mettant ma main de côté près de ma bouche, retourner ma chique en douceur, enfin avoir ce qu’on appelle de belles manières, j’aurais tellement peur d’oublier quéque chose de la civilité, que je serais capable d’étouffer net ! T’as pas peur, toi ?

— Mais non, pas le moins du monde.

— Cré matin, il faut que tu aies tout de même un fier toupet ! L’heure du dîner arrivée, je m’arrangeai du mieux que je pus et je fus chez le capitaine, que je trouvai, l’usage s’opposant à ce qu’il fît dîner un officier avec un simple matelot, seul à table.

Il me traita, non pas comme si j’eusse été un homme de son bord, mais comme le cousin de son collègue Beaulieu-Leloup, c’est-à-dire qu’il fut pour moi d’une amabilité et d’une bonté parfaites. Il me reprocha bien un peu, avec un tact exquis, les dégradations que j’avais commises, mais il tempéra ces reproches par l’offre qu’il me fit, et que j’acceptai avec des larmes de reconnaissance dans les yeux, de me fournir tout le papier et les crayons à dessin dont je pourrais avoir besoin. « Qui sait, me dit-il en terminant, si les heureuses et précoces dispositions que vous montrez aujourd’hui pour la peinture, ne vous seront pas un jour d’une grande utilité ? » Cette prophétie s’est, en effet, réalisée de la manière la plus complète.

Le lendemain, et je consigne ce fait insignifiant pour montrer que la bonté de M. de la Souchais s’étendait pour moi jusqu’à la minutie, l’embargo qui pesait à la cambuse sur mon vin fut levé, et je rentrai en possession de ma ration journalière.

Quant au lieutenant Shild, il perdit, depuis lors, vis-à-vis de moi, ses airs doucereux qui m’épouvantaient tant, et ne me regarda plus que d’un œil féroce ; aussi n’eus-je plus à me plaindre de lui.

Les enseignes, MM. du Houlbec et Olivier, jeunes gens pleins de cœur et de bonté, venaient également voir de temps en temps mes dessins, et choisissaient ceux qui leur plaisaient le plus ; ils me soutenaient tous les deux de leurs encouragements, et m’aidaient de leurs conseils ; en un mot, je me trouvais très heureux à bord de la Brûle-Gueule ; et n’eût été la monotonie de notre croisière, qui jusqu’alors semblait ne devoir aboutir à aucun résultat, rien n’eût manqué à mon bonheur. L’équipage aussi, qui avait fondé sur la prise du convoi anglais de joyeuses espérances, se montrait presque découragé, lorsque nous atteignîmes les parages de la Chine.

Etant en vue des îles Ladrones, nous fûmes accostés par un bateau du pays, qui vint pour nous vendre des fruits, et nous apprîmes par ceux qui le montaient, que le convoi anglais se trouvait, en ce moment, mouillé à trente milles tout au plus de nous.

Cette nouvelle réveilla l’enthousiasme engourdi de nos équipages, ou, pour être plus exact, lui donna des proportions inouïes et qu’il n’avait jamais atteintes encore. Les hommes sevrés depuis longtemps d’argent et de plaisirs, se sentaient un appétit féroce de jouissances, et se promettaient de se dédommager avec usure de leurs privations passées. Nous étions tellement assurés du succès, notre imagination était montée à une telle hauteur, que pas un parmi nous n’eût consenti à vendre sa part future de prise, pour une forte somme d’argent comptant.

Que l’on juge de notre joie frénétique, quand, le lendemain vers deux heures, nous aperçûmes deux vaisseaux anglais ancrés à six milles à peu près de nous, auprès d’une petite île. Un cri immense et spontané s’éleva sur la Brûle-Gueule.

Les Anglais, surpris à l’improviste et comprenant l’impossibilité de soutenir une lutte avec des forces aussi supérieures que les nôtres, coupent leurs câbles, appareillent à la hâte, en jetant par-dessus bord tout ce qui les encombre, et se dirigent vers la rivière de Canton. La chasse commença, aussitôt.

J’avais souvent, pendant le cours de cette traversée, été à même d’admirer la beauté de la construction et la supériorité de marche presque fabuleuse des bâtiments espagnols, qui nous rendaient facilement un bon tiers de leurs voiles et conservaient encore l’avance sur nous ; je maudissais cette supériorité, qui allait leur permettre d’aborder les premiers les Anglais, lorsqu’à mon grand étonnement, je les vis se ralentir peu à peu, et se laisser gagner par nos deux navires à vue d’œil. Du reste, la chasse allait bien ; nous n’étions guère, vers quatre heures, éloignés des Anglais que d’une lieue au plus.

Bientôt la Preneuse et la Brûle-Gueule, que leur mauvaise marche plaçait en arrière de la division, dépassent considérablement les vaisseaux espagnols et se trouvent à portée du canon de l’ennemi.

Le feu s’engage aussitôt ; nous échangeons plusieurs bordées.

Monsieur Frélot, dit le capitaine en s’adressant à son second, apportez toute votre attention à ce que les artilleurs pointent aux mâtures ; nous sommes à une trop grande portée de l’ennemi pour espérer le combattre sérieusement, et tous nos efforts ne doivent tendre qu’à un but : celui de lui causer quelque avarie qui retarde sa marche, et donne le temps aux Espagnols de nous rejoindre… Au reste, je ne comprends plus rien à la conduite de nos alliés… Hier, voiliers admirables… Aujourd’hui, vraies tortues et semblables à des galiotes hollandaises… Que l’on pointe aux mâts, monsieur Frélot : retenez bien cet ordre.

Le feu durait avec vivacité de notre part, mais sans produire aucun résultat apparent, lorsqu’un événement, auquel nous étions loin de nous attendre, vint, sinon nous jeter dans le découragement, au moins affaiblir beaucoup nos espérances : les vaisseaux espagnols nous apprennent par leurs signaux qu’ils ont éprouvé des avaries.

Cet événement, aussi imprévu qu’inexplicable, car rien ne pouvait motiver ou donner à deviner comment tout à coup, et par une belle mer, les magnifiques bâtiments de nos alliés se trouvaient subitement réduits à l’impuissance, fut accueilli de M. Bruneau de la Souchais par un froncement de sourcil et un haussement d’épaules très significatifs, qu’il ne daigna pas même dissimuler. Il se contenta seulement d’ordonner que l’on activât le feu.

Peu après, le vaisseau amiral espagnol nous adressait, par signaux sur signaux, l’ordre de cesser le combat et de nous rallier à sa division.

— Que le diable m’emporte ! s’écria notre brave capitaine en accompagnant ces paroles d’un énergique juron tout à fait en désaccord avec ses habitudes et ses manières ; que le diable m’emporte si j’obéis ! Monsieur Frélot, faites forcer de voiles et tâchons de rejoindre l’ennemi. Nous verrons bien si les Espagnols oseront fuir honteusement, en nous laissant au pouvoir de l’Anglais… Après tout, pourquoi pas ? Qu’importe ! nous succomberons du moins avec gloire et nous sauverons l’honneur de la France et celui de notre pavillon.

— Pauvre l’Hermite, ajouta peu après le capitaine d’un air mélancolique, comme il doit aussi souffrir de notre humiliation !

Cependant, le moment de la colère passé, et il fut long, car il dura jusqu’à la tombée de la nuit, M. Bruneau de la Souchais finit par se conformer à l’ordre de l’amiral, et abandonna, en même temps que le capitaine l’Hermite, ces malheureux parages.

La triste issue de cette croisière, si misérablement entravée par la tiédeur espagnole, jeta un profond découragement dans nos équipages, et ce fut sans joie et sans entrain que nous fûmes relâcher de nouveau à Cavit-le-Vieux.

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La pénurie dans laquelle nous nous trouvions faisait pour nous du séjour à terre plutôt une longue privation qu’une distraction : nous préférions rester à bord.
Je m’empressai, néanmoins, le jour même de notre arrivée, de demander la permission de descendre, et je courus chez la veuve Encarnacion m’informer de Kernau. Je trouvai la vieille femme fumant toujours un gros cigare. Dès qu’elle m’aperçut, elle éclata, une seconde fois, en sanglots.

— Ah çà ! lui dis-je, qu’avez-vous donc à pleurer, aurait-on encore enlevé votre fille ?

— Hélas ! oui, encore une fois… Ma pauvre Gloria va finir par en prendre l’habitude, et elle ne pourra plus rester avec moi… Que je suis malheureuse…

— Et quel est le nouveau ravisseur ?

— Le señor Kernau, donc !

— Ah, bah ! Et avez-vous des nouvelles de lui ?

— Aucune. On m’a rapporté qu’il s’était embarqué sur un corsaire espagnol… J’ignore si cela est vrai…

Toutes les démarches postérieures que je fis pour retrouver mon matelot ne furent pas couronnées d’un meilleur succès que cette tentative, et je dus repartir de Cavit sans avoir pu me procurer le moindre renseignement sur son compte.

De Cavit, la Preneuse et la Brûle-Gueule furent relâcher à Batavia ; puis de Batavia, elles appareillèrent pour l’île de France. Notre traversée fut heureuse et nous arrivâmes sans accident aucun en vue de l’île ; c’était à la tombée de la nuit. Le capitaine l’Hermite, n’apercevant aucun croiseur, dirigea la route de manière à attaquer le port Maurice ou N.-O. en passant sous le vent de la colonie.

Cependant, comme d’un instant à l’autre nous pouvions nous trouver en présence de l’ennemi, nous nous tenions sur nos gardes : nous fîmes bonne route toute la nuit.

Le soleil éclairait à peine encore l’horizon de ses premiers rayons, lorsque nous apprîmes, le lendemain matin, par les signaux du port, que la colonie était bloquée par une division anglaise, composée de deux vaisseaux de guerre, d’une frégate et d’une corvette.

Par bonheur, les navires ennemis se trouvant au large, nous pûmes gouverner vers le petit port de la rivière Noire ; seulement, pour gagner le fond de la baie, à peine abritée par deux petites pointes, il fallait louvoyer, et les Anglais, meilleurs marcheurs que nous, nous gagnaient main sur main. Notre perte semblait certaine. Heureusement que l’Hermite nous commandait, et qu’avec lui, je l’ai déjà dit, on pouvait toujours compter sur les ressources du génie uni au courage.

Le capitaine l’Hermite, qui connaissait la côte et savait qu’il y avait assez d’eau pour nous, comprit de suite que l’ennemi placé sous le vent ne pouvait nous couper le chemin, et qu’il lui devenait facile, sinon d’éviter quelques bordées anglaises, au moins de mettre ses deux navires en sûreté.

En effet, louvoyant bord sur bord, nous eûmes bientôt à endurer le feu ennemi, depuis onze heures du matin jusqu’à quatre heures du soir, sans qu’il nous fût possible de lui répondre autrement qu’avec nos canons de retraite.

A quatre heures nos deux navires s’embossèrent, et, présentant le travers à la division anglaise, commencèrent à engager le feu avec plus de régularité.

Les bordées se succédèrent sans interruption jusqu’à six heures du soir ; toutefois, comme nous étions à trois quarts de portée, nous n’eûmes pas trop à en souffrir.

Le crépuscule venu, les Anglais, voyant l’impossibilité de s’emparer pour le moment de nous, dans la position que nous occupions, orientèrent enfin pour gagner le large.

Cette retraite, qui pouvait cacher un piège, car, la côte n’étant pas armée, nous nous attendions presque à une descente nocturne, ne nous fit négliger aucune précaution de sûreté.

Le lendemain, au point de jour, nos deux navires installèrent leurs embossures de manière à pouvoir spontanément présenter les batteries au large, et recevoir dignement l’ennemi, s’il se présentait pour entreprendre une attaque sérieuse. Bloqués comme nous l’étions, et assez semblables à une souris guettée par un chat, notre position ne laissait pas, quoique nous eussions eu le bonheur d’échapper la veille à l’ennemi, d’être toujours extrêmement critique : personne n’entrevoyait la façon dont nous parviendrions à en sortir.

Seulement, les équipages, avec cet instinct exquis, et, pour ainsi dire, infaillible, que l’habitude du danger donne aux marins, avaient de suite apprécié et jugé l’Hermite, et se reposaient pleins de confiance en lui, persuadés que, tant qu’il serait vivant, ils n’avaient pas à craindre de tomber entre les mains des Anglais.

En effet, l’Hermite confirma cette opinion en prenant une précaution à laquelle personne n’avait songé et qui nous mit complètement en sûreté en triplant nos moyens de défense. Il mit les équipages à terre, fit creuser les récifs de la pointe de la baie la plus avancée, et y plaça une batterie composée de quatorze canons de 18 de la Preneuse et de dix de 12 de la Brûle-Gueule.

A ces canons, qui n’étaient d’aucune utilité à bord des deux navires, car leur position ne leur permettait de se servir que d’une batterie, il joignit la moitié des équipages.

— A présent, dit-il lorsque ces préparatifs furent terminés, nous pouvons attendre la visite de messieurs les Anglais sans la moindre crainte.

L’inquiétude, parmi nous, avait été remplacée par l’ennui, et nous ne souhaitions rien tant que le retour de l’ennemi, pour en finir enfin avec lui et pouvoir rentrer dans le port Maurice. Pendant huit jours, il se fit attendre ; mais le huitième jour, s’étant préparé de longue main, il se présenta, se croyant tout à fait assuré du succès. Une triste désillusion l’attendait.

A son attaque brusque et formidable, nous répondîmes d’abord par un tel feu de nos deux navires, qu’un moment il s’arrêta presque surpris et humilié, ne pouvant se figurer qu’une seule frégate et une seule corvette osassent soutenir sérieusement un combat dans lequel les forces étaient si disproportionnées ; puis, lorsque tout à coup notre batterie de terre construite à fleur d’eau, c’est-à-dire à l’abri des coups de l’ennemi, joignit au nôtre son feu, dont pas un coup n’était perdu, la stupéfaction des Anglais se changea en fureur, et ils redoublèrent d’efforts.

Fureur impuissante et efforts inutiles ! Leur acharnement ne contribua, en les tenant plus longtemps sous notre feu, qu’à doubler leurs pertes et à augmenter leur honte ! Avant la fin du jour l’Anglais était obligé d’abandonner le combat et de lever, par suite de l’état déplorable dans lequel il se trouvait, le blocus de la colonie et sa croisière.

Quelques jours après, nos deux navires entraient triomphalement au port Maurice ou N.-O. au milieu des acclamations de la population entière. Ce beau fait d’armes de l’Hermite est connu sous le nom de combat de la rivière Noire.

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