Chapitre 6 Séjour a terre. - Je trouve des amis. - Avantages des protections. - Je quitte la Preneuse.
Je passai les premiers jours que je restai à terre à travailler, avec un acharnement qui tenait presque de l’inspiration, à un dessin qui représentait ce combat. Mon œuvre terminée, je m’empressai d’aller l’offrir à M. Bruneau de la Souchais, dont la conduite, dans cette mémorable circonstance, avait été à la hauteur de celle de l’Hermite.
Je n’ose pas dire que j’avais réussi, mais toujours est-il que l’excellent capitaine, ému de mon attention, sans doute, s’attacha dès ce moment plus particulièrement à moi et accomplit, au centuple de ce qu’il avait promis à mon cousin Beaulieu, son engagement de me protéger. Poussant la bienveillance jusqu’à la sollicitude, il me donna d’abord un logement à terre, chez lui, puis me présenta ensuite dans les meilleures et les plus agréables maisons de la ville. C’est à lui que je dus de me lier particulièrement avec M. Moneron, banquier, l’un des sept frères Moneron, dont l’un, à Paris, fut l’inventeur des pièces de cuivre de cinq et de deux sous, qui ont porté son nom ; puis avec un constructeur de navires, M. Montalent, dans les chantiers duquel j’appris la construction. M. Montalent me prenait, ce qui flattait assez mon amour-propre, pour un très-grand dessinateur. Le reste du temps que je ne passais pas dans ces deux charmantes maisons, je le consacrai à suivre un cours de navigation.
L’île de France ne présentait plus alors le même aspect gai et animé que je lui avais vu, il y avait plus d’un an, lors de ma première arrivée. Cette colonie, fréquentée alors par des spéculateurs qui s’y rendaient de toutes les parties de l’Inde et de l’Europe pour traiter des cargaisons et des navires ennemis capturés, avait vu peu à peu le silence et l’abandon se faire autour d’elle, à mesure que le nombre de ses croiseurs avait diminué.
En effet, depuis 1793 jusqu’à ce moment, la République avait expédié pour l’île de France, à des intervalles assez rapprochés, jusqu’à neuf navires de guerre : les frégates la Cybèle et la Prudente, le brick le Coureur, la corvette la Brûle-Gueule ; puis enfin la division du contre-amiral Sercey, dont j’avais fait partie, et qui comptait, je l’ai déjà dit, quatre frégates : la Forte, la Régénérée, la Seine, la Vertu.
Or, de tous ces navires, après le combat de la rivière Noire, deux seuls restaient : la Preneuse et la Brûle-Gueule. Et encore était-il fortement question du départ de cette corvette pour la France.
Pendant mon séjour à l’île de France, M Bruneau de la Souchais me présenta au capitaine l’Hermite, qui se rappela parfaitement notre dîner à Rochefort, chez mon cousin Beaulieu Leloup, et me témoigna toute la satisfaction qu’il éprouverait de me posséder à son bord. Il voulut bien même ajouter en souriant que si je m’embarquais sur sa frégate il me nommerait son premier peintre de marines, sans préjudice de l’avancement auquel j’étais en droit de prétendre. Quelques jours après cette conversation, l’Hermite reprit la mer, et revint avec deux gros et riches vaisseaux qu’il avait enlevés à la Compagnie des Indes sur la rade de Talichieri.
Ces prises, vendues avec d’autant plus de bénéfice que depuis longtemps la concurrence n’existait plus, mirent de l’argent dans la poche et par conséquent de la gaieté dans le cœur de l’équipage de la Preneuse, qui se prépara à se dédommager, par une orgie monstre, des privations si suivies et si constantes endurées jusqu’alors ! Hélas ! Ce projet ne devait pas se réaliser ! L’Hermite, obligé de se multiplier pour suppléer aux forces qui manquaient, mit, presque aussitôt son arrivée, en mer.
Comme son équipage n’était plus au complet, il prit à bord de la Brûle-Gueule, sur le point de retourner en France, le plus d’hommes qu’il put : inutile d’ajouter que je ne laissai pas échapper une si belle occasion de servir sous les ordres d’un homme tel que l’Hermite, et que je m’empressai de m’embarquer sur la Preneuse.
Si j’eusse voulu cependant écouter les conseils du brave et célèbre capitaine de corsaire Dutertre, dont j’avais fait depuis peu la connaissance, je serais resté à terre.
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