‹ Voyages, aventures et combatsChapitre 9 sur 9 · Chapitre 26 Pêche singulière. - Départ. - Un combat meurtrier. - Ruse d’un corsaire. - Retour à Saint-Denis.

Chapitre 26 Pêche singulière. - Départ. - Un combat meurtrier. - Ruse d’un corsaire. - Retour à Saint-Denis.

La pêche au souffleur a lieu à Zanzibar ordinairement deux fois par an. Tous les six mois des bancs innombrables de ces cétacés longent, au changement de la mousson, le canal de cette île, tantôt se dirigeant du nord au sud et tantôt du sud au nord.

Lorsque je rejoignis le capitaine Cousinerie, je le trouvai en conversation amicale avec le terrible Yacout qui, couché dans une litière et entouré de son grotesque état-major, de ses chiens favoris, assistait à cette fête.

Je serrai cordialement la main que me présenta Cousinerie ; puis après l’avoir mis au courant, en peu de mots, de nos aventures, c’est-à-dire de la mort tragique de Petit-Jean et du retour de Ducasse, je reportai toute mon attention sur le spectacle pittoresque et animé de la pêche, qui était alors dans toute sa splendeur.

Une semaine plus tard, les avaries du Tigre-du-Bengale étant complètement réparées, nous appareillâmes et reprîmes la mer.

— J’espère que tu dois être content, mon cher ami ? me dit le capitaine Cousinerie lorsque l’île de Zanzibar n’apparut plus dans le lointain à nos regards que comme un nuage flottant. Te voilà enfin sorti sain et sauf, avec ta tête sur les épaules, et des épreuves du naufrage et des griffes de Yacout, et toujours lieutenant, par parenthèse, car il paraît que tu es destiné à l’être toute ta vie ; mais qu’un riche trois-mâts anglais se trouve par bonheur à la portée de nos caronades, et tu rattraperas en quelques heures tout le temps que tu as perdu… Je te fais le capitaine de la prise.

— Ma foi, capitaine, lui répondis-je, je ne crois pas m’être, depuis que je navigue, plus mal comporté qu’un autre en face du danger ; eh bien ! aujourd’hui, je ne sais comment cela se fait, mais je n’aspire plus qu’après le repos, et je n’éprouve nulle envie de me retrouver en présence de l’Anglais…

— Oui, je conçois, tu es fatigué !. Bah ! ne fais pas attention à cela, l’appétit vient en mangeant. Je te réponds que si nous en venons aux mains, à la première bordée tu retrouveras toute ta première ardeur…

— Je ferai, certes, mon devoir, capitaine ! Mais, voyez-vous, j’ai besoin d’aller me reposer un peu en France, auprès de ma famille. Il est un temps pour tout, et les meilleures choses, quand on en abuse, finissent par n’avoir plus pour nous d’attrait. L’odeur de la poudre a perdu pour moi le parfum enivrant que je lui trouvais jadis

— Veux-tu te taire, blanc-bec ! s’écria Cousinerie en riant. Tu parles de te reposer, et c’est à peine si tu es sorti de tes langes. Quand tu auras fait cinq ou six fois le tour du monde et bivouaqué pendant quelques années dans les mers glaciales, alors, oui, il te sera permis de songer…

— Une voile ! cria en ce moment la vigie.

Cette annonce, comme on le conçoit, mit fin à ma conversation avec le capitaine.

— Comment court-il ? demanda vivement Cousinerie.

— Il gouverne bâbord-amure pour nous accoster au vent ! répondit un officier du corsaire, qui s’était empressé, à la nouvelle de l’approche d’un navire, de monter sur les barres du petit perroquet.

— Quelle est sa voilure ? Paraît-il gros ?

— Il est sous ses huniers et ses basses voiles et largue ses perroquets. Ce doit être une forte corvette.

— Parbleu ! me dit en riant Cousinerie, voilà qui arrive fort mal à propos pour toi, Garneray. Ça sent plus la poudre que ça ne promet de repos.

Je ne rapporterai pas ici les manœuvres que fit exécuter Cousinerie, car je n’ai déjà que trop abusé, emporté par mes souvenirs, de ces sortes de descriptions ; je me contenterai seulement de mentionner qu’une heure plus tard il était de toute évidence pour nous que le navire qui nous poursuivait, non-seulement nous était de beaucoup supérieur sous le rapport de la force, mais encore aussi sous celui de la marche.

Vers la fin de la journée, l’avance qu’il avait gagnée était considérable ; le lendemain matin il n’était guère plus qu’à deux portées de canon de nous.

Notre branle-bas de combat terminé et prêts à tout événement, nous étions à déjeuner lorsque la brise tomba tout à fait. En vingt minutes de temps la mer présenta une de ces apparences lourdes et huileuses qui annoncent ordinairement les grands calmes plats.

— Voilà, nous dit Cousinerie, un contre-temps pour l’Anglais. Se savoir plus fort que nous, nous tenir presque à sa portée, et ne pouvoir commencer le combat ; il doit être furieux.

Le capitaine, à cette idée, frottait joyeusement ses mains l’une contre l’autre, lorsque l’officier de quart l’envoya avertir que trois embarcations se détachaient de la corvette et se dirigeaient vers nous.

— Ah ! parbleu ! s’écria Cousinerie en s’élançant sur le pont, voilà un rapport auquel je ne pouvais croire, et qui, cependant, est vrai. Quoi ! ces Anglais sont assez fous, assez… ma foi, je ne trouve pas de mot convenable pour caractériser cette absurdité ; ces Anglais, dis-je, sont assez insensés pour oser nous envoyer leurs embarcations ! Oh, là ! prennent-ils donc notre corsaire pour un navire marchand parce que nous l’avons un peu déguisé ? Ou bien s’imaginent-ils que, parce qu’aux premiers souffles de la brise ils sont sûrs de nous atteindre, nous sommes tellement effrayés d’avance de la perspective d’un combat avec eux que nous nous laisserons tranquillement prendre pour l’éviter ? Par Dieu, je veux leur donner une leçon, et la plus complète possible, afin qu’ils ne l’oublient pas de sitôt.

Le capitaine s’empressa alors de faire cacher nos hommes, de donner les ordres nécessaires pour faire, ce fut l’expression dont il se servit, une brillante réception aux Anglais. En effet, lorsque, dix minutes plus tard, les trois embarcations ennemies ne furent plus qu’à une demi-portée de fusil de nous, car elles s’avançaient avec une confiance pleine d’arrogance et qui prouvait combien elles s’attendaient peu à éprouver la moindre résistance de notre part, une véritable trombe de flamme et de fer partie de notre batterie les fit disparaître un moment à nos yeux.

Lorsque, quelques secondes après, la fumée se fut dissipée, un spectacle triste et affreux se présenta à nos regards. Sur les trois embarcations, deux avaient été coulées ; sur la mer jonchée de débris humains, on ne devinait plus la place qu’elles occupaient naguère que par la vue de leurs carcasses, par le sang qui la teignait. Quant au troisième canot, fortement avarié et menaçant à chaque instant de sombrer, il s’éloignait en toute hâte en se dirigeant vers la corvette anglaise.

— Ne faudrait-il pas, capitaine, sauver tous ces pauvres diables qui crient comme s’ils n’avaient pas assez de patriotisme pour boire un coup plutôt que de devoir la vie à la magnanimité des Français ? demanda à Cousinerie le second du Tigre-du-Bengale.

-Ah ! mon Dieu ! faites comme bon vous semblera, Bernard, lui répondit Cousinerie ; à vrai dire, pourtant, je crois que ce serait plus honnête de venir en aide à ces gueux-là.

Notre embarcation, aussitôt mise à la mer, ne tarda pas à se remplir de naufragés anglais : plusieurs parmi eux étaient grièvement blessés.

— Tiens, parbleu, s’écria le capitaine en les voyant mettre le pied sur le pont, une bonne action porte toujours en elle sa récompense… Voici que grâce à cette provision de gredins je viens de trouver le moyen d’échapper à la corvette…

— Comment cela, capitaine ? demanda le second.

— Vous verrez, Bernard, c’est simple comme bonjour… Qu’est-ce que tu veux, toi ? ajouta Cousinerie en se retournant vers un matelot anglais qui lui adressait la parole, du linge pour te changer ? Eh bien ! tu ne manques pas de toupet, l’ami ! On te sauve, tu n’es pas content ! Il faut encore que l’on t’habille par-dessus le marché ! Allons, tais-toi !

Cousinerie était d’un caractère un peu brusque, mais nullement méchant ; aussi la façon dont il répondit aux malheureux prisonniers anglais me surprit-elle.

— Mais, capitaine, lui dis-je, ce ne sont certes pas ces pauvres diables qui ont demandé que vous couliez leurs embarcations ; ils sont donc fort excusables de désirer changer de vêtements, car il y a vraiment danger pour leur santé à rester trempés ainsi.

— Oh ! ne crains rien, Louis, je ne leur donnerai pas le temps de se sécher…

— Quoi, capitaine ! vous songeriez…

— Tu m’ennuies, à la fin, avec toutes tes questions, s’écria Cousinerie en m’interrompant ; je ne passe pas pour être ni un tigre ni un imbécile : laisse-moi donc faire à ma guise.

— Vous êtes le maître, capitaine ; permettez-moi seulement une dernière observation. C’est qu’il est incontestable, d’après l’état de l’atmosphère, que le calme qui règne en ce moment cessera bientôt. Ne le croyez-vous pas ?

— Oui, je le crois ; mais où veux-tu en venir ?

— A cette conclusion fort simple, capitaine, qu’une fois que la brise se lèvera, la corvette anglaise nous rejoindra sans peine et nous forcera au combat.

— Ceci n’est pas bien sûr ; mais en supposant toutefois que cette prévision doive se réaliser, quelle conclusion en tires-tu ?

— Cette conclusion assez logique, que si nous sommes vaincus, comme la disproportion de force qui existe entre l’ennemi et nous permet, hélas ! de le supposer, les Anglais nous feront chèrement payer alors, je ne veux pas dire la cruauté, mais au moins le peu de complaisance que nous aurons montré envers nos prisonniers.

— Mon pauvre ami, tu n’y es pas du tout. La brise va s’élever, j’en conviens ; mais ce que je puis t’assurer, c’est que la corvette ne nous rejoindra pas, qu’il n’y aura pas, par conséquent, de combat, et que nous brûlerons la politesse à l’Anglais ! Tu as beau ouvrir de grands yeux étonnés, tout se passera comme je te le prédis…

Ne pouvant pousser plus loin la conversation sans manquer au respect que je devais à l’autorité de Cousinerie, je m’éloignai, sans lui répondre, mais fort inquiet.

L’équipage n’était pas non plus, au reste, dans une parfaite sécurité d’esprit, loin de là : les yeux des matelots tournés vers la corvette et le silence qui régnait sur le pont du Tigre-du-Bengale étaient des symptômes évidents de la préoccupation générale qui régnait a notre bord.

Cette préoccupation, lorsque, peu après ma conversation avec Cousinerie, la brise, comme nous nous y attendions, se leva, cette préoccupation, dis-je, se manifesta par d’énergiques jurons : nous nous sentions perdus.

— Ah ! ah ! s’écrie le capitaine en voyant la corvette se couvrir de toile, voilà les Goddem bien contents. Rira bien qui rira le dernier.

Cousinerie ordonna aussitôt de prendre chasse, puis, la manœuvre exécutée, il fit apporter sur le pont une douzaine de grandes barriques vides.

— Défoncez-moi ces barriques par un bout, faites deux trous dans le fond à l’autre bout, dit-il au charpentier, de façon que l’on puisse y passer une corde de moyenne grosseur… Bien, c’est cela… A présent, amarrez-moi au bout de cette corde, à la distance à peu près d’une demi-brasse, trois boulets de douze ; de façon que cette barrique, mise à la mer, conserve son équilibre et se tienne debout sans chavirer !

Pendant que Cousinerie donnait ces ordres, auxquels nous ne comprenions rien et dont nous ne pouvions concevoir l’utilité, la corvette, nous gagnant main sur main, s’était rapprochée de nous jusqu’à portée et demie de canon. Bientôt un éclair brilla le long de ses sabords, et un boulet vint mourir, en ricochant sur la surface de la mer, à deux encablures au plus de notre arrière.

— Allons, voici le moment, dit Cousinerie en riant, embarquez les Anglais ! Quoi, reprit-il en voyant mon étonnement, vous ne comprenez pas cette manœuvre ? Elle est cependant bien simple. Fourrez-moi deux prisonniers dans une barrique, puis affalez la barrique à l’eau ; c’est simple comme bonjour.

Un éclat de rire homérique, qui s’éleva de l’avant à l’arrière du Tigre-du-Bengale, prouva que nous devinions enfin l’intention du capitaine, et que nous ne craignions plus la poursuite de la corvette.

En moins d’une minute deux Anglais furent enfoncés dans une barrique, et quelques secondes plus tard cette embarcation d’une nouvelle espèce flottait immobile le long de notre bord et s’éloignait derrière nous.

Cousinerie, mû par un sentiment de générosité extrême, avait fait remettre aux Anglais ainsi embarqués une bouteille de vin et un jeu de cartes.

— Buvez, jouez, chantez, amusez-vous, mes amis, leur dit-il ; si cela peut même vous être agréable de m’accabler d’imprécations et de sottises, ne vous gênez pas… Vous me rendez un trop grand service pour que je ne me montre pas plein de soins et de tendresse pour vous !

A mesure que le sillage rapide du Tigre-du-Bengale nous éloignait de la barrique, nous voyions et entendions les deux Anglais effrayés de leur position, que rendait plus critique encore la présence de deux gros requins qui flânaient, à quelques brasses d’eux, en quête d’un repas, faire des signaux à la corvette et pousser des cris perçants qui arrivaient jusqu’à nous. Déjà on n’apercevait presque plus les deux infortunés, lorsque nous vîmes la corvette mettre en panne et envoyer un canot à leur secours.

— C’est cela, dit Cousinerie en se frottant joyeusement les mains, voilà un quart d’heure de perdu ! Avant que ces Goddem aient de nouveau orienté leurs voiles et se soient remis à notre poursuite, nous aurons pris de l’avance.

Je ne mentionnerai pas un par un les embarquements successifs que nous fîmes de tous les prisonniers anglais, pour faire perdre du terrain à la corvette, je constaterai seulement que vers la tombée de la nuit le navire ennemi ne nous apparaissait plus à l’horizon que comme un petit nuage de forme indécise : il restait encore quatre prisonniers.

Pendant la nuit, qui, pour surcroît de bonheur, fut fort obscure, nous fîmes fausse route afin d’échapper complètement au croiseur, et cette manœuvre nous réussit à merveille : le lendemain, au lever du soleil, nous n’aperçûmes plus de toutes parts jusqu’à l’horizon que l’immensité solitaire de l’océan.

Après cinquante-cinq jours de mer, laps de temps pendant lequel nous eûmes le plaisir de capturer un autre navire anglais richement chargé, ce qui nous promettait d’assez belles parts de prise, nous mouillâmes enfin, malgré la surveillance des Anglais, devant Saint-Denis, île Bourbon ! Que l’on juge de ma joie !

Pendant deux mois que je restai à terre, je ne songeai qu’à me dédommager des incroyables souffrances que j’avais subies ; je mis même tant de zèle et de conscience dans l’accomplissement de ce projet, que je ne tardai pas à entamer fortement mes parts de prise, que j’avais vendues à l’avance à un énorme rabais. Combaleau, alors tout à fait remis de sa blessure à la jambe, m’aida dans cette tâche avec un dévouement, une bonne volonté et une intelligence dont je lui suis encore reconnaissant et que je n’oublierai jamais.

Quant à Fignolet, quinze jours après son débarquement il entra, en qualité d’aide-cuisinier en second, dans le meilleur restaurant de la ville de Saint-Denis.

M. Liard, l’auteur de la catastrophe de la Doris, s’embarqua… je ne sais sur quel navire. Vingt ans plus tard je l’ai revu à Honfleur ; il était alors dans une triste position et de santé et de fortune : on m’a appris sa mort quelques années après.

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J’achevais de me débarrasser de mes parts de prise, lorsque je fus requis pour le service et embarqué en qualité de second sur un cotre caboteur nommé le Pinson qui venait d’être acheté par l’Etat et faisait le service de la côte. Dans un voyage du Pinson à l’île de France, son capitaine tomba à la mer et se noya malgré tous les efforts que je tentai pour le sauver. A mon retour à Saint-Denis on me donna le commandement de ce navire et l’on me nomma aide-timonier, à trente-six francs par mois. Il y avait loin, certes, de ces faibles appointements aux parts de prise que j’avais touchées lorsque je naviguais sous les ordres de Surcouf, mais enfin j’étais capitaine !

Hélas ! ce semblant de dignité me fut bientôt enlevé par un triste événement. Une nuit, la Terpsichore, frégate anglaise, se détachant de la croisière qui bloquait l’île de France, vint surprendre sournoisement la rade de Saint-Denis et fit enlever par ses embarcations tous les navires qui y étaient mouillés : y compris mon pauvre Pinson.

Comme mon cotre n’était nullement armé, je ne fis aucune difficulté pour l’abandonner ; je me trouvai même trop heureux encore de pouvoir emmener avec moi mon équipage de neuf hommes sain et sauf à Saint-Denis.

A partir de ce moment, me trouvant sans emploi, sans argent, découragé d’esprit et fatigué de corps, je ne rêvais plus que retour en France ; aussi profitai-je, avec empressement de la relâche que fit à Saint-Denis la frégate l’Atalante, qui revenait en France, pour solliciter mon embarquement sur ce navire. Ma demande fut prise en considération, et j’accrochai mon hamac à bord de l’Atalante le 30 août 1805.

Je rêvais, dis-je, avec bonheur à mon arrivée en France, à la joie de ma famille, au repos que j’allais enfin goûter ; mais je comptais sans ma mauvaise étoile : l’événement me prouva encore cette fois combien l’homme a tort quand, fermant les yeux pour ne point apercevoir les obstacles qui lui barrent le chemin, il se croit d’avance arrivé au but auquel il aspire.

Une épouvantable tempête, un ras de marée, qui nous assaillit au cap de Bonne-Espérance, brisa notre frégate sur la côte, et je ne dus de me sauver qu’au plus grand des hasards.

Quelques-uns des hommes de l’Atalante furent alors répartis à bord des deux autres navires qui composaient l’escadre de l’amiral Linois : j’échus, pour ma part, à la Belle-Poule. Et voilà comment, au moment où je me croyais sur le chemin de France, je me trouvai tout à coup lancé dans une nouvelle croisière bien malgré moi.

La traite étant alors dans toute sa vigueur, nous mîmes à la mer avec l’espoir que les négriers anglais nous fourniraient de belles captures.

Nous parcourûmes toute la côte ouest de l’Afrique. Les équipages, accablés de fatigue et mal récompensés par les prises insignifiantes, et assez rares, que nous opérions, se plaignaient amèrement, d’autant plus qu’ils savaient que les corsaires de l’Inde avaient recommencé leurs courses avec de nouveaux et éclatants succès. Leur mécontentement s’accrut encore lorsqu’ils virent la division se diriger vers la France. Une grande catastrophe allait bientôt changer ces plaintes en désespoir !

Dans la nuit du 13 au 14 mars, nuit qui fut très obscure, nous aperçûmes trois voiles naviguant sous le vent à nous et à contre-bord de notre route. Le plus gros de ces bâtiments fit alors des signaux, que les autres répétèrent ; et deux d’entre eux disparurent bientôt, à la faveur des ténèbres, à nos regards.

Notre capitaine, M. Bruillac, avertit l’amiral Linois que le gros vaisseau que nous venions d’apercevoir et qui nous chassait appartenait probablement à une division anglaise, et qu’il serait peut-être prudent de s’écarter de cetle division et de nous faire chasser par lui jusqu’au jour ; qu’une fois ce gros navire isolé, nous pourrions agir selon que l’exigeraient les circonstances.

L’amiral Linois reçut fort mal cet avis, et prétendit que ce navire de haut bord n’était, au contraire, que le protecteur d’un convoi marchand.

La division française poursuivit alors sa route : la Belle-Poule en tête, le Marengo en serre-file.

Le gros bâtiment en question ne tarde pas à nous rallier, vire vent arrière, prend notre allure, serre le vent le plus près possible, et se rapproche du Marengo, qui lui est inférieur en marche.

Bientôt il est dans sa hanche de tribord, à portée de pistolet ; le hélant alors, il lui adresse les questions d’usage. Le Marengo a reconnu l’ennemi ; il lui lâche sa bordée de tribord, à laquelle l’anglais répond immédiatement par celle de bâbord.

En moins d’une minute le feu est engagé entre ces deux vaisseaux. Le Marengo porte 74 canons ; l’anglais, qui n’est autre que le trois-ponts le London, en possède 104. Mais le London maintient l’avantageuse position qu’il a prise par la hanche de tribord du Marengo.

Le capitaine de la Belle-Poule, jugeant, avec raison, qu’il causera plus de mal à l’ennemi en le prenant en poupe qu’en lui prêtant le travers, manœuvre pour se mettre dans cette position ; mais l’amiral lui ordonne aussitôt de se replacer sur l’avant de son vaisseau et de combattre ainsi.

Lorsque le feu avait commencé, le London, en prenant le Marengo par la hanche, avait causé de notables avaries à son bord ; sa formidable artillerie et le feu de sa mousqueterie balayèrent en peu de temps la plupart des combattants de la dunette du gaillard d’arrière du vaisseau français, et démontèrent un certain nombre de pièces sur l’arrière de ses batteries.

Vers les sept heures du matin, le feu de la Belle-Poule avait dégréé le London sur son avant ; les focs de l’anglais étaient tombés à la mer, et son petit hunier était abattu sur le ton. Ce fut à ce moment que nous vîmes se dessinant clairement à l’horizon le reste de la division anglaise, qui se composait de six autres vaisseaux de ligne, de deux frégates et d’un brick. Ces navires étaient restés jusqu’alors en arrière, parce qu’ils n’avaient pas compris les signaux que leur avait adressés pendant la nuit le London ; ils nous appuyèrent en ce moment une chasse à toute outrance.

Les avaries du London nous donnant alors une certaine supériorité de marche sur lui, le Marengo nous signala de reprendre chasse. Nous nous empressâmes d’obéir ; mais il devint, hélas ! aussitôt évident pour nous que tous les navires de la division anglaise nous étaient de beaucoup supérieurs en vitesse.

Au commencement de l’action l’amiral Linois, ayant reçu une grave blessure à la jambe, avait été obligé de quitter son poste ; son capitaine de pavillon, M. Vrignaut, ayant eu aussi un bras emporté, le capitaine Chassériaux occupait, par ordre hiérarchique, le banc de quart.

Vers les dix heures et demie, la Belle-Poule était parvenue à distancer de près d’une lieue le Marengo ; mais à ce moment l’Amazone, la meilleure voile de la division anglaise, se plaça tribord à elle, et un nouveau combat commença. A midi, le vaisseau de 74 canons le Ramillies vint se joindre à l’Amazone, et, se plaçant dans notre hanche de bâbord, pour nous prendre entre deux feux, se disposa à nous foudroyer de toute sa batterie.

D’un autre côté, la chance ne nous était pas moins fatale : le Marengo, entouré par plusieurs vaisseaux ennemis, et se trouvant hors d’état de se défendre, amena son pavillon.

En cet état, la Belle-Poule, trahie par sa mauvaise marche et d’une infériorité de forces par trop disproportionnée, n’avait plus qu’à se rendre.

Ordre nous fut donné d’amener nos couleurs.

Un quart d’heure après, les Anglais vinrent nous amariner. Voici le nom des navires qui composaient la division ennemie. Vaisseaux de ligne : le Foudroyant, amiral Warren ; le Ramillies, le Héros, le Namur, le Repulse, le London, le Courageux ; frégates : l’Amazone, la Résistance ; enfin, un brick : l’Occuste.

Quant à moi, pour la première fois depuis que je naviguais, le bonheur providentiel qui jusqu’alors m’avait toujours accompagné au feu me fit faute, je fus légèrement blessé.

Un quart d’heure après que les Anglais nous eurent amarinés j’étais conduit prisonnier à bord du Ramillies.

Ici se termine ma carrière maritime. Je remercie ceux de mes lecteurs qui ont bien voulu la suivre, de l’intérêt que beaucoup d’entre eux ont jugé à propos de me témoigner. Quant à moi, en retraçant ces souvenirs animés de ma jeunesse, j’ai toujours écrit avec le calme d’un homme qui voyant les objets à travers un demi-siècle de distance oublie, pour ainsi dire, qu’il a joué jadis aussi un rôle et se renferme dans l’impartialité de l’historien.

A présent, il me reste un triste et dernier épisode de ma vie à raconter : l’épisode d’une agonie de près de neuf années, ma captivité sur les pontons anglais.

Je sens, moi qui me croyais mort au passé, que mon sang, au souvenir des maux inouïs que j’ai soufferts dans ces tombeaux vivants est chaud encore d’indignation… mais non de vengeance !

Silvio Pellico, dans sa captivité solitaire, qui dura le même nombre d’années que la mienne, se croyait et était en effet bien misérable. Combien cependant son sort ne fut-il pas préférable au mien ! Au moins son malheur ne s’augmentait pas, à chaque minute du jour, de la vue des souffrances de compagnons d’infortune. Replié en lui-même, il vivait dans sa pensée et n’avait pas à subir le spectacle hideux, sans nom, des débordements et des mauvaises passions d’une foule de malheureux abrutis ou exaspérés par les privations ou par la misère…

Toutefois, j’espère, dans ce nouveau récit, en conservant mon impartialité et ma véracité ordinaires, trouver assez de force pour représenter froidement, et même affaiblir au besoin, la peinture des affreux mystères des pontons anglais !

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1.Le cactus opuntia, plante épineuse très commune à l’Ile de France.

2.Déserter

3.Aujourd’hui l’île Maurice.

1.Un navire est engagé quand, par suite d’un événement quelconque, il reste incliné sur le côté sans pouvoir parvenir à reprendre son équilibre. C’est là la plus dangereuse position dans laquelle puisse se trouver un navire.

2.On se sert de cette expression pour dire qu’un navire vient en travers au vent malgré son gouvernail.

1.Tenir bon, signifie suspendre, surseoir, etc.

2.Bosser, doubler ou lier ensemble certains cordages.

3.En effet, M. Dalbarade fut assassiné, quelques années plus tard, par un soldat qui croyait avoir à se plaindre de lui.

4.A plusieurs reprises, Garneray identifie les navires par leur nombre de canons.

1.Ce port est situé au vent de l’Ile. Il est impossible à un croiseur d’empêcher un navire d’y pénétrer, s’il se trouve à son entrée à la naissance du jour et qu’il n’ait pas été chassé d’avance.

1.A 2 reprises, le texte d’origine utilise le mot casaque au lieu de jaquette.

1.On nomme ainsi une certaine race de l’intérieur. Les amboulame ont les cheveux droits et lisses comme les Européens et sont souvent blancs

2.Le cactus épineux.

3.L’expédition de Garneray se passe en 1799. Avant la colonisation de la fin du XIXème, le premier Consul de France à Madagascar, Jean Laborde, fut nommé sous le second-empire le 12 avril 1862.

4.Ces panelles, objet d’un grand commerce pour les Malgaches, se font avec une espèce de terre très commune dans la tribu des Bétanimènes. C’est une terre micacée, remplie de molybdène, qui donne à ces panelles, d’une forme assez agréable, leur couleur plombée et luisante. Cette terre a l’inconvénient de se décomposer à l’humidité ; mais elle est très-réfractaire, et propre surtout à faire des creusets.

5.D’après Wikipedia :

« Franz Joseph Gall (9 mars 1758, Tiefenbronn - 22 août 1828, Montrouge) est un médecin allemand, considéré comme le père fondateur de la phrénologie, qui visait à déceler les facultés et les penchants des hommes par la palpation des reliefs du crâne »

6.escofier : verbe transitif (provençal escufir, du latin populaire exconficere, détruire) Populaire et vieux. Tuer.

1.le texte original est « il » qui se rapporte à « l’ardeur de l’équipage »

2.Ce filet, tendu horizontalement à dix pieds au-dessus du pont, est destiné à amortir les coups des objets que les projectiles ennemis précipitent du gréement sur le tillac.

1.D’après Wikipedia :

« Robert Charles Surcouf (12 décembre 1773 - 8 juillet 1827 à Saint-Servan) est un corsaire français. Marin intrépide, il harcèlera sans répit les marines marchandes et militaires britanniques, non seulement sur les mers de l’Europe, mais aussi sur celles de l’Inde. Ses multiples exploits dans ce domaine lui vaudront à la fois la gloire - il sera nommé membre de la Légion d’honneur le 26 prairial an XII (14 juin 1804) - mais aussi la fortune. Devenu armateur, il ne cessera d’accroître cette dernière. S’étant embarqué dès l’âge de 13 ans entre désir d’aventures et besoin d’argent, Robert Surcouf pourra se flatter, à la fin de sa vie, d’être un des plus riches et puissants armateurs de Saint Malo doublé d’un prospère propriétaire terrien de 800 hectares »

2.Santa-bousca ou gouin signifie, en argot maritime, simple matelot.

3.La Sibylle, dans le but d’attaquer la Forte au dépourvu, lui avait laissé prendre sous ses yeux un nombre considérable de navires anglais, la privant, par les équipements qu’ils nécessitent, de la plus grande partie de son monde.

4.A cette époque les officiers de la marine militaire britannique portaient sur leurs chapeaux ronds une espèce de boudin en plumes noires, qui, passant pardessus la forme de la coiffure dans le sens de l’avant à l’arriére, en couvrait le bord, sans le dépasser, et lui donnait de loin l’aspect d’un casque.

5.Le double ou l’once vaut de 82 à 85 francs.

6.Épissoir : instrument en fer pointu d’un bout et marteau de l’autre, il sert à ajuster les cordages.

1.ou bischof : Boisson chaude ou froide, obtenue en faisant macérer, avec ou sans épices, dans du vin sucré, du citron ou de l’orange.

2.Les vaisseaux trompeurs sont, ainsi que l’indique leur nom, des navires qui semblent appartenir au commerce, et sont armés en guerre.

3.Le plus près possible.

4.Le pillage.

1.D’après Wikipedia :

« La paix d’Amiens est le nom donné à la période de paix qui s’amorce avec le Traité d’Amiens signé le 25 mars 1802 entre le Royaume-Uni, d’une part, et la France, l’Espagne et la République batave, d’autre part. La paix d’Amiens dure à peine un an et prend fin le 18 mai 1803. C’est la seule période de paix générale en Europe entre les déclarations de guerre à la France à l’automne de 1793 et la première abdication de Napoléon en 1814. »

2.Un lac de roupies vaut 100,000 roupies, ou 250,000 francs.

3.Balcons couverts, ou plutôt espèce de galeries extérieures des maisons.

4.Espèce de grand éventail attaché au plafond, et qu’un esclave fait agir au moyen d’une corde.

1.Barre franche, c’est-à-dire dénuée de tout appareil pour la faire mouvoir.

2.Les frères Fleury, Prendtout et François naviguent peut-être maintenant sur la Seine, et je ne désespère pas, car j’ai souvent fait des rencontres plus extraordinaires, de les revoir. Si le Panthéon populaire leur présentait ici, de ma part, quelque inexactitude, je les supplie de vouloir bien me la signaler. Je profite de cette occasion pour les assurer qu’il me serait, fort agréable de pouvoir encore leur serrer une fois la main.

3.Rambade, espèce de cloison, soutenant à une hauteur d’environ six pieds une galerie, sur laquelle on place des factionnaires quand la cargaison commence à se compléter ou que l’on met à la voile. Cette cloison est percée de meurtrières et d’embrasures, dans lesquelles on place des canons braqués sur l’avant du vaisseau, de manière à pouvoir foudroyer les nègres en cas de révolte.

4.On appelle tot une tente goudronnée divisée en plusieurs compartiments, et destinée à couvrir le pont de l’avant à l’arrière, pour le préserver du soleil, de la pluie et du révolin des lames, car, autant que possible, les écoutilies doivent rester constamment ouvertes le jour et la nuit.

5.Nommées, vulgairement, par les marins, feux Saint-Elme.

1.On appelle port-permis le droit d’embarquer à bord et de faire nourrir aux frais de l’armement des nois que l’on achète pour son compte. Sur la Doris, le capitaine avait douze port-permis, le second six, le lieutenant trois, les maîtres deux et les matelots un.

2.Cette expression signifie s’en aller sans payer.

3.Appareil de pêche consistant en un grand cordage sur lequel on amarre des lignes garnies d’hameçons, et que l’on coule au fond de l’eau.

4.Cordage attaché à une ancre ou à tout autre objet de résistance et sur lequel on hale le navire pour le faire changer de place sans avoir besoin de recourir aux voiles.

5.Cordage destiné à faire évoluer un navire à l’ancre.

1.je ne puis encore me l’expliquer.

2.Brisement des vagues sur le rivage.

Une édition

Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.

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