‹ Voyages, aventures et combatsChapitre 8 sur 9 · Chapitre 22 Réveil. - Généreuse hospitalité - Voyages de recherches. - Notre départ.

Chapitre 22 Réveil. - Généreuse hospitalité - Voyages de recherches. - Notre départ.

Combien de temps dura mon sommeil, je l’ignore. Toujours est-il que le soleil avait déjà fourni la moitié de sa course lorsque je me réveillai, ou, pour être plus exact, lorsque l’on me réveilla le lendemain.

Je fus un moment avant de pouvoir me rendre compte, après avoir ouvert les yeux, de ma position présente. La première chose qui frappa mes regards fut un groupe d’Arabes qui nous entourait : je ne savais bien au juste si je ne rêvais pas encore.

Le plus âgé d’entre eux, beau vieillard à barbe blanche, me demanda aussitôt si nous ne désirions pas réparer nos forces par un bon repas : inutile de rapporter quelle fut ma réponse.

Combien je bénis alors mes précédents voyages à la côte d’Afrique qui m’avaient mis à même de comprendre quelques mots usuels de la langue arabe et de pouvoir m’expliquer assez intelligiblement !

Je ne puis dire combien le peu de nourriture que j’avais prise la veille et le long et paisible sommeil que j’avais ensuite goûté avaient rétabli mes forces : je ne me ressentais presque plus des privations et des fatigues que j’avais subies pendant les quatre jours d’angoisses passés dans le canot. Le même heureux changement s’était également opéré chez mes compagnons. Le capitaine et le jeune Fleury, dont l’état, la veille encore, me causait de sérieuses inquiétudes, se levèrent aussitôt d’eux-mêmes, sans avoir besoin de notre aide, et s’empressèrent de suivre le vieillard arabe, qui nous conduisit à son habitation.

Nous trouvâmes en y arrivant un repas splendide : un cabri fricassé (le mets favori des Arabes), des patates et du riz en abondance, des fruits à profusion ; je croyais assister à la réalisation du conte le plus invraisemblable des Mille et une Nuits.

Les Arabes qui nous entouraient et assistaient à notre repas, ne purent s’empêcher, malgré leur gravité, de témoigner par leurs exclamations, à plusieurs reprises, l’étonnement que leur inspirait notre voracité. En moins d’un quart d’heure nous en eûmes fini avec tout ce que l’on nous avait servi. Je ne puis comprendre comment nous pûmes résister à un tel excès, Il est probable que sans notre légère collation de la veille, qui nous avait déjà préparés, nous eussions succombé à cette espèce d’orgie.

Une chose que l’on ne peut trop louer chez l’Arabe, c’est sa discrétion et sa dignité. Pendant tout le temps que dura notre pantagruélique dîner, pas un d’entre eux ne nous adressa une seule question. Ce ne fut que quand nous eûmes bien satisfait notre appétit, qu’ils nous interrogèrent, et encore régnait-il dans leurs demandes une discrétion profonde : on voyait qu’ils ne s’inquiétaient de notre position que pour pouvoir connaître nos besoins, et non pas pour satisfaire une vaine curiosité. Notre récit terminé, et ce ne fut pas long, le vieil Arabe, sans prononcer une parole, s’éloigna, et revint bientôt avec des pagnes dont il nous fit cadeau.

Une heure plus tard, nous étions tous installés dans des habitations différentes, où nous recevions la plus large hospitalité.

Les journées du 17 et du 18 se passèrent pour nous dans un délicieux repos. Le 19 au matin, nous nous retrouvâmes aussi forts et aussi alertes que possible. Réunis tous les cinq en conseil, nous discutâmes notre plan de conduite.

Notre décision fut bientôt prise, et prise à l’unanimité ; nous décidâmes que le lendemain, sans plus tarder, nous entreprendrions un voyage d’exploration pour rechercher nos camarades. Maître Fleury et moi, plus robustes que nos compagnons, nous nous proposâmes et nous fûmes immédiatement acceptés pour tenter l’aventure.

Nous employâmes le reste de la journée à construire un gouvernail pour remplacer le nôtre, que le capitaine, on doit s’en souvenir, avait jeté à la mer dans un accès de délire.

Le lendemain, nos hôtes, à qui nous avions fait part de notre projet, nous fournirent des voiles, des vivres et un mât. Un d’entre eux même voulut bien s’embarquer avec nous pour nous servir de pilote. Nous mîmes à la mer vers les cinq heures du matin. Telle est l’insouciance du matelot, que la vue de ce canot où j’avais tant souffert ne me causa aucune impression : j’avais presque oublié, pendant les deux jours de tranquillité que je venais de goûter, notre terrible naufrage.

Je me déterminai d’abord à explorer la partie septentrionale de l’île ; c’était là où les courants avaient dû, si toutefois mes malheureux amis restés sur la Doris étaient parvenus à construire leur radeau, conduire ceux dont l’image ne me quittait plus et me poursuivait sans cesse.

Hélas ! nos recherches furent complètement infructueuses ; nous revenions deux jours après, le 21, sans avoir rien rencontré ni remarqué qui fût de nature à nous donner le moindre espoir !

— Mon Dieu, nous dit le capitaine, j’ai bien peur qu’ils n’aient été tous égorgés par les nègres restés à bord de la Doris.

— Mais, capitaine, ces nègres n’étaient plus bien nombreux…

— Ils étaient encore de beaucoup supérieurs en nombre à nos amis, et comme ces derniers n’avaient pas d’armes pour se défendre, il y a cent à parier contre un qu’ils ont tous succombé.

— Qu’importe : notre devoir n’en est pas moins de tenter tout ce qu’il est humainement possible de faire !

— Mon Dieu, messieurs, ne croyez pas que je recule devant le danger ou la fatigue ! La preuve, c’est que je vais m’embarquer à mon tour avec Ducasse et Fleury.

En effet, une heure plus tard, M. Liard, Ducasse et le jeune Fleury mettaient à la voile. Le lendemain soir ils étaient de retour, après un voyage tout aussi infructueux que l’avait été le nôtre.

A la suite de ce second échec nous tînmes un nouveau conseil. Fallait-il, nous partageant en deux divisions, dont l’une prendrait par le nord et l’autre par le sud, parcourir le littoral entier de l’île en nous donnant rendez-vous à la ville de Zanzibar ? Ou bien encore ne convenait-il pas mieux de traverser l’île du levant au couchant, et de nous rendre tout simplement auprès du gouverneur Yacout pour le prier de nous confier un bateau et de visiter ensuite le rivage de la Grande-Terre ?

Ce plan, sans nos malheureux antécédents, eût été certes le plus logique ; mais Yacout, dont nous avions retenu prisonniers les douaniers, mitraillé les soldats et coulé les daws, aurait-il assez de magnanimité et de grandeur d’âme pour oublier et pardonner, en présence de notre malheur, ses griefs contre nous ? Cela nous paraissait douteux. N’importe ! le devoir doit parler plus haut que la crainte : nous adoptons ce dangereux projet. Et puis, qui sait ? peut-être Yacout ne nous reconnaîtra-t-il pas.

Voilà donc, malgré les objections du capitaine, une résolution bien arrêtée : nous nous mettrons en route le lendemain.

Dès que les Arabes eurent terminé leurs prières du soir, nous nous rendîmes chez le beau vieillard à la barbe blanche dont j’ai déjà parlé, et qui semblait exercer une grande autorité sur les autres habitants de la bourgade.

— Mes amis, nous dit-il après nous avoir écoutés avec la plus extrême attention, Dieu vous récompense de la bonne intention que vous avez eue. L’on m’apprend à l’instant que des infidèles, je voulais dire des étrangers naufragés, viennent de débarquer vers ce côté de l’île.

Et le vieillard, en parlant ainsi, nous désignait le nord-ouest.

— Je ne doute nullement que ces hommes ne soient les compagnons que vous cherchez ! Si vous voulez partir demain matin, au lever du soleil pour aller les rejoindre, je vous donnerai un guide… Je dois cependant vous avertir que ce voyage par terre, vous présentera quelques dangers. Vous aurez à traverser une forêt peuplée de bêtes féroces… Mais qu’importe, notre destinée n’est-elle pas écrite ? nous est-il possible de l’éviter ?

On concevra sans peine les véritables transports de joie que nous causa cette heureuse nouvelle : nous n’étions pas fâchés non plus d’éviter de nous retrouver avec Yacout. Quant à cette forêt, refuge des tigres et des serpents, inutile de dire que cela ne nous préoccupait nullement. Il fut convenu à l’unanimité que le lendemain nous nous mettrions en route un peu avant le lever du soleil !

Le reste de la journée se passa pour nous en visites et en adieux : nous fûmes voir tous les Arabes de la bourgade qui nous avaient accueillis dans notre malheur avec tant de générosité, et qui semblèrent ne se séparer de nous qu’à regret.

Ce devoir accompli, nous offrîmes au vieillard à la barbe blanche, dont le nom était quelque chose comme Mocrani, le canot de la Doris ; quoique ce présent dût lui être fort agréable et lui fût d’une grande utilité, il ne nous en remercia que par un simple signe de tête.

Enfin, après une nuit que l’espérance de revoir bientôt nos compagnons nous fit passer sans sommeil, nous nous mîmes en route.

Mocrani nous accompagna jusqu’à près d’une demi-lieue de la bourgade, puis au moment de se séparer de nous, s’adressant au guide qu’il nous avait donné :

— Embaruck, lui dit-il en lui remettant un collier de corail, voici ton talisman. Tu n’auras qu’à le montrer si on t’arrête, et il ne te sera rien fait.

Quant à moi, j’avouerai que ma douleur de me séparer de mes hôtes n’était pas tellement profonde et ne m’absorbait pas à un tel point qu’elle m’empêchât de remarquer que nous nous mettions en route sans provisions et sans vivres ; seulement, les Arabes s’étaient montrés si généreux à notre égard, que j’hésitai longtemps avant d’oser aborder ce sujet avec Mocrani.

Cependant, une fois qu’il nous eut donné sa bénédiction, au moment où il allait se séparer à tout jamais de nous, je l’arrêtai par son pagne.

— Généreux hôte, lui dis-je, pardonne à mon indiscrétion, mais j’ai été si rudement éprouvé et j’ai tellement souffert que tu comprendras mes craintes.

— Parle, mon fils, je t’écoute.

— Tu nous as comblés de tes bienfaits, mais tu me parais oublier que nous allons entreprendre un voyage de trois jours, car tu ne nous donnes pas de vivres…

Mocrani sourit doucement, et élevant lentement le doigt vers le ciel :

— Je pense sans cesse à Dieu, me dit-il. Fais comme moi, et tes inquiétudes cesseront ! Quel est l’être animé dans toute la nature qui succombe à la faim ? Il n’y en a pas ! Qui s’intéresse au sort des insectes et des oiseaux ? Personne. Cependant ils vivent ! Pourquoi donc celui qui nourrit le tigre et l’abeille t’abandonnerait-il, toi qui es un homme ? Cela n’est pas probable ! Adieu !

L’Arabe, après avoir plagié ainsi sans s’en douter, certes, les vers de Racine :

Aux petits des oiseaux il donne la pâture, Et sa bonté, etc.,

nous bénit une dernière fois, et nous adressant un dernier adieu, il reprit le chemin de sa bourgade.

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Quoique la manière toute miraculeuse dont j’avais échappé au désastre de la Doris eût dû m’inspirer une confiance entière dans la Providence, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver une vive inquiétude en songeant à la durée de ce voyage que nous entreprenions avec si peu de ressources, c’est-à-dire sans provisions et sans armes.

Tant que nous cheminâmes sur la partie sablonneuse avoisinant le rivage, aucun obstacle ne s’opposa à notre marche, mais une fois que le sol, commençant à changer de nature, devint rocailleux, et que les hautes futaies remplacèrent les plantes molles et rares de la plage, nous nous trouvâmes en proie à un supplice auquel nous n’avions pas songé. Nos pieds nus, car nous avions perdu nos chaussures, peu habitués à fouler les ronces et les pierres, ne tardèrent pas, horriblement déchirés et sanglants, à nous occasionner de telles souffrances que nous dûmes nous arrêter.

Quoique notre guide ne nous fît aucune observation, nous pûmes voir à l’air surpris de son visage et au sourire de mépris qui passa sur ses lèvres, combien il s’étonnait que la peau des infidèles ne fût pas plus solide. Enfin, après nous être fait, tant bien que mal, des espèces de bottines avec des morceaux de nos pagnes, nous nous remîmes en route.

Après une étape de deux heures, nous atteignîmes une misérable petite bourgade située sur le bord opposé d’une rivière qui nous barra le passage. Notre guide nous dit de l’attendre, puis, se jetant à l’eau, il parvint en trois ou quatre brasses sur la rive opposée. Cinq minutes plus tard il nous rejoignait en bateau.

Les habitants de cette bourgade, tous pêcheurs, prévenus probablement par notre guide Embaruck, nous accueillirent avec une grande bienveillance et nous servirent, du moins quant à la quantité, ce qui était l’essentiel pour nous, un excellent repas.

Les huttes, ou, pour être plus exact, les antres souterrains qui servaient d’habitations à ces Arabes, présentaient l’aspect d’une profonde misère ; ces huttes étaient recouvertes par un toit en feuilles de palmiers, qui descendait jusqu’à terre, et ne laissait pénétrer à l’intérieur qu’un mince filet de lumière. Quant à leur ameublement, quelques peaux, soit de tigres, soit de bœufs, mal tannées et jetées sur un sol inégal et crevassé ; trois pierres placées triangulairement dans un des angles, et qui représentaient la cuisine ; quelques pagnes usés et sales, suspendus à des chevilles en bois ; enfin, quatre ou cinq panelles en terre, et un grand nombre de calebasses, et c’était tout.

Après nous être bien restaurés nous nous remîmes en route : il pouvait être alors six heures.

En sortant de ce village, nous entrâmes dans une prairie comme de ma vie je ne me souviens d’en avoir vu une pareille. C’était la réalisation en miniature du paradis terrestre. Des massifs de fleurs, qui toutes m’étaient inconnues et exhalaient un parfum enivrant, un gazon d’émeraudes, des oiseaux fabuleux, aux cris étranges, aux plumages bizarres et splendides, frappaient partout nos regards.

A l’extrémité de cette prairie, l’on apercevait une forêt dont les ombres noires et épaisses obscurcissaient à une grande distance le tapis de verdure sur lequel elles se projetaient.

— Je suis certain que cette forêt doit renfermer du gibier de toute espèce, dis-je à M. Liard : combien je regrette que nous n’ayons pu sauver du naufrage de la Doris au moins un fusil ! de quelle immense ressource cela nous serait en ce moment…

— Pourvu toutefois que les tigres et les serpents ne composent pas à eux seuls tout ce gibier, me répondit le capitaine. Je ne sais comment cela se fait, mais la vue de cette masse sombre de verdure a quelque chose de mystérieux et d’imposant tout à la fois, qui, vous allez vous moquer de moi, m’inspire une crainte superstitieuse qu’il me serait impossible, au reste, je l’avoue, de définir.

— Parbleu, capitaine, vous m’y faites songer ! Cette forêt ne serait-elle pas celle dont notre hôte Mocrani nous a parlé ?

— En nous avertissant qu’elle était peuplée de bêtes féroces ? Oui, ce doit être ça ! interrogez le guide, vous, Garneray, qui hachez l’arabe.

J’appelai aussitôt, pour me conformer au désir du capitaine, Embaruck qui marchait à quelques pas en avant de nous.

— Mon ami, lui demandai-je, ne crains-tu rien ?

— Qu’ai-je à craindre ? me répondit l’Arabe.

— Mais les tigres et les serpents qui se trouvent, à ce qu’il paraît, en grand nombre dans cette forêt !

— Oui, c’est vrai, dit Embaruck, cette forêt renferme dans son sein tout l’esprit du mal de l’île de Zanzibar. On y a vu des serpents d’une longueur extraordinaire.

— Vraiment ! Et de quelle longueur à peu près ?

— Arrêtez-vous un moment, me dit l’Arabe, je vais vous en donner une idée.

Embaruck, après avoir prononcé ces paroles, s’éloigna de moi à grands pas, puis s’arrêtant bientôt et se retournant de mon côté :

— Les serpents, parmi les gros, sont à peu près de cette dimension, me dit-il.

— Ah diable ! m’écriai-je avec un effroi involontaire et que je ne pus maîtriser, savez-vous bien, capitaine, que l’espace qui me sépare du guide, et qui, d’après lui, représente la longueur des serpents, est bien de quarante pieds ?

Les deux frères Fleury, Ducasse et M. Liard ouvraient des yeux effarés, et, absorbés par leurs pensées, qui devaient être les mêmes que celles qui m’occupaient, gardaient un éloquent silence.

— Enfin, que faire, mes amis ? repris-je. Puisque nous devons forcément traverser cette forêt, à quoi bon nous désoler à l’avance !

— Dame ! lieutenant, me répondit Ducasse, c’est que ces serpents sont bien gros et que nous nous sommes bien maigres… à nous cinq nous présenterions à peine un repas confortable pour l’un d’eux.

— Bah ! Ducasse, du courage ! après tout vous savez que les Arabes sont portés à l’exagération. Peut-être bien notre guide a-t-il décuplé la grandeur de ces monstres…

— Oui, lieutenant, c’est encore possible ! mais ça ne fait rien ; j’éprouve une crainte extraordinaire à entrer dans ce maudit bois. Enfin, comme vous le dites, qu’y faire ? Marchons donc, et marchons vite.

Lorsque quelques minutes plus tard nous atteignîmes la redoutable forêt, nous nous arrêtâmes tous les cinq, par un mouvement irréfléchi et spontané : notre guide nous y invita.

— Eh bien, Embaruck, lui dis-je, il paraît que tu n’es pas plus partisan que nous des serpents, car je te vois hésiter…

— Ce ne sont pas les serpents que je redoute…

— Ah ! tu m’y fais penser : j’ai oublié en effet de t’interroger sur les tigres… J’aime à croire qu’ils ne le cèdent en rien en beauté et en dimension…

— Ils sont nombreux, forts et très grands, dit le guide en m’interrompant ; mais, comme ils ont du gibier à discrétion, et qu’ils ne ressentent jamais les atteintes de la faim, il est rare qu’ils attaquent les hommes.

— Alors d’où peut venir ta pâleur et ton émotion, car tu es pâle et ému, Embaruck, si tu ne crains pas les attaques des serpents et des tigres ? Cette forêt renfermerait-elle donc d’autres animaux plus dangereux et plus terribles encore que ceux-ci ?

— Non ; mais elle renferme Macao !

— Qu’est-ce que c’est que cela, Macao ?

Le guide, plongé dans de profondes réflexions, soit qu’il n’eût pas entendu ma question, soit qu’il ne jugeât pas à propos d’y répondre, garda le silence.

Enfin, secouant bientôt sa tête comme pour chasser de devant ses yeux une image importune et effrayante, il sortit de dessous son pagne le talisman, c’est-à-dire le collier en corail que lui avait remis Mocrani en nous quittant, et reprenant sa course :

— Dieu est grand et Mahomet est son prophète ! dit-il comme se parlant à lui-même. Et puis, à quoi bon fuir notre destinée ? Ne nous suit-elle pas partout ?

Embaruck, après avoir murmuré cette, maxime essentiellement musulmane, entra résolument dans la forêt : nous le suivions en nous rapprochant instinctivement les uns des autres. Pendant le premier mille que nous franchîmes, émus par le moindre frôlement de branches, par la chute d’une feuille, par le bruit de nos propres pas, nous gardâmes un profond silence. Quant à moi, je réfléchissais à l’effroi qu’avait montré notre guide en prononçant ce nom de Macao, et je me torturais en vain l’esprit pour deviner ce que ce nom pouvait signifier.

Peu à peu cependant, l’admirable et riant spectacle que nous présentait l’intérieur de la forêt, alors égayée par le chant des innombrables oiseaux qui perchaient sur les branches touffues de ses arbres gigantesques, la vue des plantes phénoménales dont je n’avais jusqu’à ce jour pas même soupçonné l’existence, enfin, la tranquillité profonde qui régnait autour de nous, finirent par dissiper nos terreurs, et nous en fûmes bientôt à nous moquer de nos appréhensions et à les tourner en ridicule.

Peu à peu aussi notre petite troupe, d’abord serrée, se débanda, et nous reprîmes chacun l’allure qui nous convenait le mieux. Si ce n’eussent été nos traits amaigris par les privations que nous avions endurées, nos teints hâlés, nos barbes incultes et nos vêtements en lambeaux, nous eussions plutôt ressemblé à des écoliers en train de faire l’école buissonnière qu’à des matelots naufragés. En effet, attirés et distraits à chaque instant par la vue ou par l’apparition d’une plante merveilleuse ou d’un insecte inconnu, nous abandonnions à toute minute le sentier que nous suivions pour satisfaire notre curiosité.

Nous avancions ainsi vagabondant et heureux, lorsqu’un bruit de branches froissées nous fit arrêter court : avant que nous eussions eu le temps de nous rapprocher les uns des autres, un chevreuil suivi de son petit passa en gambadant tout à côté de nous.

— Ah ! quel bon repas ! s’écria Ducasse qui marchait en avant. Le chevreuil, comme s’il eût compris cette exclamation si pleine de regret, et, nous prenant en pitié, eût voulu nous laisser réaliser notre souhait, s’arrêta à deux pas au plus du Bordelais, et se mit à le regarder d’un air curieux et effaré tout à la fois.

L’occasion était trop belle pour que l’on pût y résister : le matelot s’élança aussitôt sur l’animal, mais, hélas ! avant qu’il pût l’atteindre, celui-ci prit un élan subit et retomba en bondissant dans l’intérieur de la forêt.

— Egoïste ! s’écria Ducasse, qui, furieux de manquer une pareille aubaine, lui lança de toute sa force un bâton qu’il tenait à la main.

Le chevreuil évita sans peine le projectile, et, se glissant dans les fourrés, il disparut. Toutefois, une espèce de cri plaintif s’était fait entendre.

— Hurrah ! victoire, les amis ! s’écria Ducasse ; j’ai blessé le petit ! Dieu de Dieu ! quel souper pour ce soir.

En effet, le bâton du Bordelais avait atteint dans les jambes le petit du chevreuil, qui était tombé sur le coup et gisait au milieu d’une touffe épaisse de grosses plantes.

En deux enjambées Ducasse rejoignit le pauvre animal ; mais à la vue d’un homme, cet être qu’il ne connaissait probablement pas encore et qui l’avait si maltraité, le petit chevreuil, effrayé, parvint à se relever et s’éloigna moitié en se traînant, moitié en sautillant.

Ducasse se mit à sa poursuite.

— Rappelez votre ami, nous dit le guide Embaruck, qui avait assisté sans mot dire à cette scène de chasse d’un nouveau genre ; il pourrait se perdre dans la forêt.

Nous nous empressâmes d’obéir à ce conseil.

— Attendez, il n’en peut plus… je le tiens, nous répondit Ducasse que nous ne pouvions plus apercevoir, caché comme il l’était, par des broussailles et par des branches, mais dont la voix claire et distincte nous prouvait que vingt pas à peine nous séparaient de lui.

Affriandés par la perspective de l’excellent souper que nous promettait la possession du jeune chevreuil, et rassurés par la faible distance qui se trouvait entre Ducasse et nous, nous suspendîmes nos cris pendant environ une minute.

— Mais rappelez donc votre ami, ou c’est un homme mort ! nous dit Embaruck avec énergie. Il va se perdre.

L’Arabe prononça ces paroles avec une telle conviction que nous nous hâtâmes de lui obéir ; nous nous mîmes de nouveau à appeler Ducasse.

Quelques secondes s’écoulèrent sans nous apporter une réponse, enfin au moment où nous allions redoubler, la voix du matelot arriva jusqu’à nous, mais tellement affaiblie par la distance que nous ne pûmes distinguer ce qu’il nous disait.

Notre guide leva alors les épaules d’un air de mauvaise humeur, puis se retournant vers nous :

— Vous autres infidèles, vous êtes des enfants, nous dit-il ; vous n’avez pas voulu suivre mes conseils et écouter mon expérience ! Vous ne reverrez plus cet homme.

Ces paroles nous causèrent, on doit le concevoir, une émotion profonde.

— Quel danger court-il donc ? demandai-je à l’Arabe. Crains-tu qu’il ne devienne la proie de quelque tigre ou de quelque serpent ?

— Oh ! si ce n’était que cela, je ne le plaindrais pas ! Le sort qui l’attend est bien autrement affreux ! Un tigre, d’un coup de sa patte, vous écrase le crâne ; un serpent, avec un pli de ses anneaux, vous brise le corps, et tout est fini ; tandis que la faim, lorsqu’elle s’attache à vous, ne vous fait pas grâce dans votre agonie d’une seule souffrance ! Dans six ou sept jours, votre ami sera mort de faim. Mais rien que dans six ou sept jours, je te le répète. Juge, d’ici là, quels tourments il devra endurer.

— Ce que lu dis là est impossible, m’écriai-je en sentant un frisson me passer le long du corps, Ducasse va revenir !

— Non, il ne reviendra pas ! Un homme perdu dans cette forêt que nul pied humain n’a osé fouler encore, ne peut revenir. Toi, qui es un marin, crois-tu qu’un naufragé puisse, au milieu des mers, retrouver son chemin ? Non, n’est-ce pas ? Eh bien, pourquoi voudrais-tu donc qu’un homme dans une mer de verdure pût accomplir ce qui est au-dessus des forces de celui-là ? Tu ne reverras plus ton ami ; crois-moi, nous pouvons nous remettre en route.

On conçoit que malgré cette sinistre assurance d’Embaruck, nous ne voulûmes pas suivre son conseil.

Réunis tous les quatre à l’endroit même du sentier où Ducasse était entré dans la forêt, nous nous exténuâmes pendant plus de deux heures à jeter aux échos nos cris prolongés et déchirants : un silence de mort régnait autour de nous.

Enfin il nous fallut nous rendre à l’évidence : Embaruck avait raison.

Ce n’est pas toutefois sans une émotion profonde, après nous être bien convaincus de l’inutilité de nos efforts, que nous nous décidâmes à nous remettre en route ; nous étions tous émus jusqu’aux larmes.

Pendant l’heure qui suivit cet affreux malheur, nous continuâmes de marcher en silence. Nos pensées étaient tellement tristes et désespérées que nous n’osions nous les communiquer.

De temps en temps nous nous arrêtions, malgré nous, pour essayer de fouiller d’un regard explorateur l’intérieur de la forêt, mais la masse sombre et serrée de feuillage qui s’élevait de chaque côté du sentier, comme deux murailles impénétrables, rendait nos tentatives complètement vaines et inutiles.

Le soleil, autant que nous pouvions en juger, en l’apercevant à la dérobée à travers quelques éclaircies produites par des arbres que la foudre avait dû renverser, était alors à plus de moitié de sa course, et il y avait plus de quatre heures que nous avions perdu l’infortuné Ducasse, lorsqu’un cri que je n’oublierai jamais retentit dans la forêt, à quelques pas du sentier que nous suivions.

A ce cri, qui tenait à la fois de la bête féroce et de l’homme, nous nous arrêtâmes surpris et épouvantés. Notre guide Embaruck, tremblant et les yeux hagards, semblait en proie à une frayeur extrême.

— Quel est ce cri ? lui demandai-je avec émotion.

— C’est Macao ! me répondit-il. Que Dieu nous protège ! S’il n’allait plus reconnaître le talisman !

Embaruck, en prononçant ces paroles, s’empressa de retirer de dessous son pagne le collier en corail que lui avait remis Mocrani en prenant congé de nous.

Notre attente ne fut pas de longue durée. Bientôt une espèce de hurlement sauvage, suivi immédiatement d’un froissement de branches produit, on le devinait, par une course désordonnée, se fit entendre, puis, presque au même instant, nous vîmes apparaître à une dizaine de pas en avant de nous, dans le sentier, un nègre presque nu, de proportions herculéennes et armé d’un bâton noueux.

La chevelure énorme et hérissée de l’Africain, l’expression de férocité qui plissait, en la relevant, sa narine, ses yeux démesurément ouverts, sa grosse lèvre inférieure pendante qui laissait apercevoir une rangée de dents blanches et affilées comme celles d’un requin, faisaient de cet homme ou de cette espèce de brute quelque chose de hideux et. d’épouvantable. Je devinai, à l’incroyable légèreté avec laquelle il tournait sa massue, car son bâton pouvait bien passer pour une massue, qu’il prenait son élan pour la lancer sur nous et que cet exercice lui était familier.

Cette apparition avait naturellement pris dix fois moins de temps à se produire que je n’en mets à la raconter.

— Macao, s’écria notre guide Embaruck en étendant vers le nègre le collier de corail qu’il tenait à la main, Mocrani m’a chargé de le dire qu’il pense toujours à toi et qu’il désire ton bonheur.

La vue du collier de corail produisit un effet extraordinaire sur le sauvage. La fureur qui l’animait tomba comme par enchantement ; ses traits se détendirent et reprirent leur expression habituelle.

— Dis au bon Mocrani que je le remercie et que je pense souvent à lui, répondit-il en mauvais arabe après un moment de réflexion.

Le timbre de sa voix me fit mal : on devinait, en entendant parler cet homme, que depuis longtemps son gosier était déshabitué de donner passage à des sons humains.

Macao, après avoir fait cette réponse, se disposait à rentrer dans la forêt, mais Embaruck, alors rassuré, le retint :

— Il y a un blanc, un ami de Mocrani, qui vient de se perdre, lui dit-il ; si tu le rencontres et que tu le remettes dans son chemin, cela fera plaisir à Mocrani. Le nègre fit un signe de tête affirmatif, signifiant qu’il voulait bien accepter cette mission ; puis nous regardant de nouveau avec de grands yeux brillants, il prit son élan et disparut bientôt dans la forêt.

Cette scène s’était passée si rapidement et nous avait impressionné si vivement que nous fûmes quelques instants, après que l’Africain eut disparu, sans prononcer une parole. Enfin, m’adressant à notre guide :

— Quel est donc ce nègre et que nous voulait-il ? lui demandai-je.

— Ce nègre, c’est Macao ; ce qu’il voulait, c’était vous tuer !

— Pourquoi cela ? Que lui avions-nous donc fait ?

— Rien ; mais il déteste tous les hommes depuis son malheur !

— Son malheur ! qu’entendez-vous par là !

— Oh ! c’est toute une histoire !

— Eh bien, racontez-nous-la en marchant, elle nous aidera à supporter la fatigue du chemin.

— Volontiers, quelques mots me suffiront : Macao était libre et aimait une jeune fille, lorsqu’à la suite d’un procès que lui suscita le gouverneur de Zanzibar, Yacout, il perdit injustement sa liberté. Macao se soumit sans se plaindre à sa nouvelle condition, lorsque, il y a de cela environ un an, Yacout vendit à un négrier la maîtresse du malheureux. Je ne puis vous exprimer la douleur, le désespoir, la colère que Macao éprouva à cette nouvelle. Il fut se jeter aux pieds du gouverneur, et lui demanda en pleurant de ne pas le séparer de celle qu’il aimait. Yacout, irrité par la vue de cette passion qui lui rappelait si vivement que lui ne pouvait plus aimer, non seulement resta sourd aux prières du misérable, mais il le fit même fouetter cruellement.

Le lendemain de cette exécution, le négrier qui avait acheté la maîtresse de Macao mit à la voile, et ce dernier disparut sans que l’on pût se douter du refuge qu’il avait choisi, ni par conséquent le poursuivre. Ce fut à cette époque qu’un nègre, le corps horriblement déchiré par les morsures du fouet, vint demander l’hospitalité à Mocrani, qui l’accueillit sans lui faire de questions, et le traita comme s’il eût été son fils ou son frère. Quelques jours plus tard, des soldats de Yacout vinrent cerner l’habitation de Mocrani pour s’emparer de ce nègre, qui n’était autre, je n’ai pas besoin de vous le dire, que Macao. Mocrani, fidèle aux devoirs de l’hospitalité, refusa d’obéir à cet ordre, appela toute notre bourgade, dont il est le chef, à son secours, et se disposa à repousser la force par la force.

— Frère, lui dit le nègre, je ne veux point que tu t’exposes pour moi. Laisse-moi faire, je saurai bien me retirer à moi seul de cette mauvaise position ; seulement n’oublie point une chose, c’est qu’à partir de ce moment tous les hommes sont mes ennemis, tous, excepté toi, dont je n’oublierai jamais la généreuse hospitalité, et tes amis que je respecterai en souvenir de ta bonté pour le malheureux Macao.

Le soir même de ce jour, l’Africain armé d’un coutelas se jeta à corps perdu sur les cinq ou six soldats envoyés par Yacout pour l’arrêter, en tua deux, mit les autres en fuite et disparut lui-même.

Ce ne fut que quinze jours après que l’on en entendit parler : on sut que, réfugié dans cetle forêt que nous traversons en ce moment, il attaquait et massacrait impitoyablement tous les voyageurs qu’il rencontrait.

Toutefois, et malgré la terreur qu’il répandait, Mocrani, qui se connaît en hommes, prétendait que Macao respecterait ceux qui invoqueraient auprès de lui son nom. Une fois, un Arabe de notre bourgade, devant traverser la forêt, s’adressa à Mocrani et le pria de le proléger auprès de Macao :

— Prends ce collier de corail, lui dit Mocrani, il a appartenu à la maîtresse de l’Africain, et celui-ci me l’a donné comme étant ce qu’il possédait de plus précieux sur la terre ; s’il t’attaque, montre-le-lui, prononce mon nom et ne crains rien, il ne te fera pas de mal.

L’Arabe confiant dans la parole de Mocrani partit aussitôt : ce que notre chef lui avait prédit se réalisa de point en point. Macao s’élança sur lui en brandissant sa massue, dont, soit dit en passant, il se sert avec une adresse et une vigueur extraordinaires ; mais à la vue du talisman et au nom de Mocrani sa fureur tomba de suite.

— Que Mocrani soit béni ! dit-il à l’Arabe en rentrant dans la forêt.

Depuis lors, chaque fois que l’un de nous doit parcourir le chemin que nous faisons en ce moment, il demande le collier de corail à Mocrani, et part sans crainte. Tu as pu voir tout à l’heure par toi-même que nous avons raison de nous fier à la parole et à la reconnaissance de Macao !

L’histoire racontée par notre guide nous avait vivement intéressés ; mais la diversion qu’elle opéra dans notre esprit ne fut pas assez forte pour éloigner de notre pensée le souvenir de notre pauvre Ducasse. Poursuivis par cette triste idée nous continuâmes le reste de la journée à garder le silence.

Il pouvait être environ sept heures du soir lorsque nous sortîmes de la forêt ; ce ne fut pas sans une vive satisfaction que nous laissâmes derrière nous cette sombre et mystérieuse masse de verdure, qui servait de refuge à tant de tigres féroces, à tant de serpents monstrueux. Aujourd’hui, que les événements qui ont marqué cette lugubre époque de ma vie sont loin de moi, je voudrais bien avoir été attaqué par quelque gigantesque boa, afin de pouvoir rapporter au lecteur ce combat étrange ; mais, je l’ai déjà dit quelque part dans ces mémoires, et je le répète ici, sans crainte de m’attirer un démenti, je ne sais pas, ou pour être plus exact, je ne puis pas inventer le moindre fait ; j’éprouve déjà bien assez de difficultés à raconter simplement ce que j’ai vu, sans vouloir compliquer la vérité par la fantaisie.

Pour ne pas fatiguer le lecteur par le récit de notre voyage à travers l’île de Zanzibar, voyage qui n’aurait quelques charmes que s’il était reproduit, non par une plume même expérimentée, mais par un habile pinceau, je passerai sous silence les petits incidents assez insignifiants qui remplirent pour nous nos deux dernières journées. Toutefois, je ne dois pas oublier de reconnaître que nous rencontrâmes partout la même générosité qui nous avait accueillis lors de notre naufrage.

Enfin, le troisième jour, vers les quatre heures du soir, nous entendîmes un long murmure ; c’était le bruit de la mer ; nous avions traversé l’île, et ne nous trouvions guère éloignés que de deux lieues au nord de la capitale de l’île ou de Zanzibar.

Que l’on juge de notre émotion, quand, après une nouvelle heure de marche, nous aperçûmes sous un hangar qui s’élevait solitaire, sur la plage, à côté d’une espèce de cabane de pêcheur, deux matelots européens couchés sur le sable. Poussant un cri de joie, nous prîmes notre élan vers eux.

— François Combaleau ! Fignolet !

Nous tombâmes dans les bras les uns des autres. Hélas ! quel changement s’était opéré dans le pauvre François ! D’une maigreur de squelette, les yeux animés d’un feu sombre, la jambe gauche enflée et enveloppée dans un morceau de toile, il ne ressemblait plus en rien au gai et vigoureux matelot dont la gaîté, le courage et l’énergie ne se démentaient jamais ! Il avait vieilli en moins de deux semaines de plus de vingt ans.

Quant à Fignolet, c’était toute autre chose : frais et vermeil comme s’il eût vécu de la façon la plus heureuse, la catastrophe qu’il venait de subir n’avait pas laissé une seule trace sur son visage.

Après bien des paroles perdues, bien des questions interrompues et des réponses entrecoupées d’exclamations, nous finîmes enfin par nous entendre. Combaleau nous raconta la terrible histoire des hommes restés à bord de la Doris, et dont lui et Fignolet étaient les seuls survivants,

S’il me fallait rapporter ici cette narration, elle tiendrait au moins un volume ; je me contenterai donc de la résumer en très peu de lignes :

— Les nègres, nous dit François, après votre départ dans le canot tombèrent dans un profond abattement ; et au lieu de songer, comme cela m’avait d’abord paru être leur intention, à s’en prendre à nous de leur malheur, ils vinrent nous demander, avec des larmes et des cris, de les sauver. Aidez-nous, et je réponds de vous tous, leur dis-je. Nous nous mîmes aussitôt à la besogne.

Sous la direction du maître charpentier, Martin, nous amarrâmes ensemble toutes les mâtures de rechange qui composaient la drome, le guy, la corne, les deux basses vergues et la civadière ; cela nous faisait onze pièces de résistance. Une fois ce premier plancher construit, et il le fut avant la fin du jour de notre départ, nous étions assurés d’avoir construit un bon radeau. Nous dormîmes donc plus tranquilles. En effet, le lendemain au soir notre travail était tout à fait achevé. Voilà où commencent nos malheurs : pendant quatre jours entiers réfugiés sur ce radeau, nous restâmes à attendre qu’un souffle de brise nous permît de nous éloigner de la Doris, mais le calme le plus plat que j’aie jamais vu ne cessa de régner.

Par bonheur que les nègres avaient happé au passage quelques sacs de biscuits que la mer entraînait et qui nous permirent de ne pas mourir de faim : seulement les nègres, affamés et impatients, pendant que nous faisions, nous autres, sécher notre biscuit, avalaient le leur, et Dieu sait en quelle quantité, tout imprégné d’eau de mer ; il arriva alors ce qui devait arriver, c’est-à-dire que les Africains pris bientôt de vomissements atroces et d’une dyssenterie épouvantable, commencèrent à mourir comme des mouches. Le malheur voulut alors qu’un tonneau d’eau-de-vie leur tomba entre les mains… Inutile d’ajouter quel emploi ils en firent : qu’il vous suffise de savoir que, quatre jours plus tard, de trente-deux nègres qui se trouvaient sur notre radeau, dix seulement n’étaient pas encore morts ; ceux-là succombèrent le lendemain, et ayant jeté leurs corps à l’eau, nous nous retrouvâmes entre amis.

— Et Périn, et Martin, et Boubert ? m’écriai-je.

— La suite de mon récit vous apprendra quel fut leur sort, me répondit François. Mais, au fait, continua-t-il, à quoi bon vous raconter toutes ces choses ; elles m’attristent, me donnent la fièvre et ne peuvent rien changer aux événements passés ? J’aime mieux en finir en quelques mots. Eh bien, après avoir passé huit jours sur le radeau, nous aperçûmes, Fignolet et moi, car ce fut le premier jour que mourut Martin, le dernier survivant de nos camarades, nous aperçûmes, dis-je, une barque de pêcheurs, que nous hélâmes, qui vint à notre secours et nous mit à terre, et voilà !

En remarquant l’air de profonde tristesse et de souffrance que ces cruels souvenirs avaient amené sur le visage de François, nous n’insistâmes pas pour obtenir de lui de plus amples renseignements. Nos compagnons étaient, hélas ! morts de fatigue et de faim ! Cela ne suffisait que trop à notre curiosité ; à quoi bon nous eût servi la peinture de leurs cruelles souffrances !

— Et toi, Fignolet, dis-je au novice, comment se fait-il que tu aies pu résister ?

— Moi, lieutenant, me répondit-il en rougissant, cela se conçoit sans peine ; habitué par les gens de l’équipage, qui me flibustaient les trois quarts du temps mes rations, à jeûner presque toujours, je ne me suis presque pas aperçu que je mourais de faim… Et cela ne m’a pas maigri, comme vous le voyez !

— Je crois bien, s’écria François, ce singe de Fignolet avait mis en réserve, au moins je l’en ai toujours soupçonné, un morceau de lard et du biscuit, et la nuit, pendant que nous tirions la langue, il grignotait tout à son aise ses petites provisions.

— Moi ! s’écria Fignolet. Ah ! François ! c’est bien mal ce que vous dites là. Je n’avais pas de lard… c’était un jambon !

Comme nous étions harassés de fatigue, nous souhaitâmes le bonsoir à François, et nous étendant à ses côtés, sous le hangar qu’un pêcheur arabe lui avait prêté, et où il demeurait, si on peut appeler cela demeurer, depuis deux jours, nous ne tardâmes pas à nous endormir d’un profond sommeil.

Je fus le lendemain matin le premier debout ; ne voulant pas réveiller mes compagnons, je me levai sans bruit et m’en fus faire un tour sur la plage.

— Lieutenant, me dit Fignolet en courant après moi, voulez-vous venir m’aider dans ma chasse ?

— Quelle chasse, illustre Fignolet ?

— Celle que je fais depuis deux jours aux œufs de tortue… J’en déniche au moins une vingtaine tous les matins. C’est joliment bon, l’œuf de tortue, surtout quand la tortue commence à se former… Vous verrez !

— Volontiers, Fignolet, m’écriai-je, ravi, de cette ressource sur laquelle je ne comptais pas. Reçois tous mes compliments pour ton intelligence ! Je ne t’aurais jamais soupçonné de tant d’esprit !

— Oh ! lieutenant, vous êtes bien bon ! je sais bien que je suis une fichue bête ! seulement comme j’ai toujours faim ça me donne des idées, et je finis souvent par trouver quelque chose.

En effet, Fignolet ne m’avait pas trompé ; après un quart d’heure de marche tout au plus, je le vis, avec la certitude du flair d’un vrai chien de chasse, se jeter par terre à plat ventre, remuer un peu le sable et me montrer d’un air triomphant un nid d’œufs.

J’allais lui adresser mes félicitations, quand mon regard, en parcourant instinctivement l’immensité de l’océan, aperçut au loin, presque aux dernières limites de l’horizon, comme un petit nuage blanc presque imperceptible qui attira bientôt toute mon attention et me fit oublier tout à fait l’affamé novice.

Bientôt mes doutes cessèrent et une joie immense me monta au cœur ! ce petit nuage blanc était un navire sous toutes voiles, et qui plus est, du moins il me parut tel, un navire européen.

— Fignolet, Fignolet, m’écriai-je, car le novice était la seule personne à qui je pusse faire part de mon espoir et de mon bonheur, voici un navire en vue : viens vite ; courons avertir nos compagnons de cette bonne nouvelle.

— Lieutenant, j’en tiens encore un autre ! me répondit Fignolet en se jetant de nouveau avec avidité sur le sable. Oh ! ceux-là sont très-frais… il y en a douze !

— Il s’agit bien d’œufs de tortue… Ne m’as-tu pas entendu ?

— Oui, lieutenant, un navire, je sais : qu’est-ce que ça me fait à moi ; jour de Dieu ! lieutenant, je n’ai jamais rien avalé qui soit agréable et velouté comme ça… Voulez-vous en goûter un ?

Voyant qu’il n’y avait rien à tirer de Fignolet, absorbé par sa chasse, je le laissai là, puis, prenant mon élan, je me mis à courir de toutes mes forces vers le hangar sous lequel mes amis dormaient toujours.

— Holà ! debout ! m’écriai-je, navire européen en vue !

Le capitaine Liard, les deux Fleury et Combaleau furent loin de montrer le stoïcisme déployé par Fignolet. ILs se levèrent en toute lutte et se précipitèrent, excepté François, qui s’y traîna, vers la plage.

Après un examen de quelques secondes, ils convinrent tous que je ne m’étais pas trompé, ou que, du moins, toutes les probabilités et toutes les apparences étaient pour l’opinion que je venais d’émettre.

Pendant une heure nous restâmes ainsi, les yeux fixés sur la voile inconnue ; enfin, ce temps passé, le doute ne nous fut plus possible : c’était bien un navire européen que nous apercevions ainsi, voguer rapidement vers la terre ! Quelle joie ! nous allions donc trouver des secours, pouvoir quitter Zanzibar et retourner dans quelque colonie, peut-être à l’île de France ! Notre bonheur nous étouffait.

Ce fut François qui le premier, rappelé par les exigences de la faim à la vie réelle, sortit de cette extase.

— Mes amis, nous dit-il, voilà l’heure à laquelle les Arabes m’apportent ma nourriture de la journée : retournons au hangar.

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Comme notre appétit ne laissait pas que d’être fort vif aussi, nous ne nous fîmes pas répéter cette invitation, et nous nous disposions, après avoir jeté un dernier regard d’espérance à l’horizon et un autre de reconnaissance vers le ciel, à suivre Combaleau, lorsqu’une dizaine d’Arabes, armés de sabres recourbés et de lances, sortant tout à coup de derrière une cahute qui nous les cachait, se précipitèrent sur nous en poussant des cris furieux, nous accablèrent de coups, et enfin, avant que nous eussions le temps de nous reconnaître, nous terrassèrent et nous attachèrent les mains.

— Pourquoi cette violence ? demandai-je aux Arabes lorsque, revenu un peu de la surprise que m’avait causée cette agression si brutale et si inattendue, je pus enfin parler.

— Tu adresseras cette question au gouverneur Yacout lorsque tu te trouveras en sa présence, me répondit un Arabe. Quant à nous, nous ne savons rien, sinon qu’il nous a donné l’ordre de vous arrêter morts ou vifs, et que nous avons obéi.

— Ah ! diable, lieutenant, me dit Combaleau en se grattant l’oreille, il s’agit de notre mascarade et des dragées de carnaval que nous avons envoyées aux soldats de la douane de Zanzibar ; ça va mal ! Après tout, quant à moi, ça m’est bien égal que l’on me pende ! Je suis un c… qui ne mérite pas autre chose.

— Toi, mon bon François ! m’écriai-je.

— Ne m’appelez pas bon, lieutenant, me dit-il en m’interrompant. Ça me fait de la peine d’entendre traiter aussi bien un misérable, et, je le répète, un malheureux de mon espèce… Ah ! si vous saviez tout ! vous me mépriseriez… vous me maudiriez… car, voyez-vous, c’est moi qui suis la cause de la perte de la Doris…

J’allais interroger François, mais les Arabes nous séparèrent alors les uns des autres, et nous faisant marcher devant eux, interrompirent ma conversation avec Combaleau. Un quart d’heure plus tard nous étions sur la route de Zanzibar.

Quant à Fignolet, grâce à son amour pour les œufs de tortue, il était resté en liberté.

Il était à peu près onze heures lorsque nous fîmes notre entrée à Zanzibar. Un rassemblement considérable d’Arabes se forma aussitôt autour de nous et nous accompagna, en nous accablant d’imprécations, à travers la ville, jusqu’à la demeure du gouverneur Yacout. Cet important personnage, assis sur un divan crasseux, et dont la forme étrange prouvait qu’il était composé de plusieurs meubles divers, nous reçut avec un air courroucé et triomphant tout à la fois, de fort mauvais augure.

— Eh bien, chiens, nous dit-il, le prophète, qui protège les vrais croyants vous a donc livrés entre mes mains ? Quels mensonges allez-vous inventer pour vous défendre ? De quelle façon comptez-vous expliquer votre résistance à mes ordres ? Parlez, je veux bien consentir à vous écouter.

— Voulez-vous me permettre, lieutenant, de répondre à ce farceur-là, me demanda Combaleau, qui déchirait l’arabe d’une manière déplorable.

— Oui, Combaleau ; mais pas d’imprudence.

— Ne craignez rien ! Je serai plein de finesse ! Vous allez voir.

Combaleau, après m’avoir fait cette réponse, se retourna vivement vers Yacout, et le regardant bien en face :

— Illustre gouverneur, lui dit-il par l’intermédiaire de l’interprète arabe, bien entendu, car malgré sa jactance il n’aurait pu articuler intelligiblement dix mots de sa harangue, un gros turban comme vous doit être un malin et un éduqué qui comprend à demi-mot les choses ! Mais ça ne fait rien… j’aime mieux vous lâcher les mots tout entiers, afin qu’il n’y ait pas d’erreur possible. Ça ne sera pas long. Vous nous avez mis des douaniers à bord, et vos douaniers se sont endormis ! A qui la faute ? Nous, honnêtes et bons garçons, nous avons eu la bonté de ne pas les réveiller pendant notre appareillage. Très bien. Seulement, comme nous ne voulions pas les emmener avec nous, vu que ça les aurait probablement contrariés, nous avons été assez généreux pour vous les renvoyer. De mieux en mieux. Alors, qu’est-ce que vous avez fait ? Vous avez lancé après nous une troupe de chenapans que nous avons été obligés de canonner… Tout cela me semble clair comme le jour… Je ne vois pas ce que vous pouvez trouver à y redire… Aujourd’hui que nous avons fait naufrage, il ne doit plus être question de ces vieilles histoires. Ce que vous avez de mieux à faire, c’est de compatir à notre malheur et de nous donner le moyen de subsister jusqu’à ce que nous puissions nous embarquer sur un navire européen. A présent, si, prenant avantage de notre infortune, vous voulez nous vexer, eh bien ! alors, illustre gouverneur, permettez-moi, avec tout le respect que je vous dois, d’ajouter que vous n’êtes pas autre chose qu’une affreuse canaille !

Combaleau, après ce beau discours, s’adressant à nous :

— J’espère, messieurs, dit-il d’un air satisfait, que si cet animal-là n’est pas content, il n’y a pas de ma faute ! Je l’ai un peu proprement flatté.

Hélas ! le naïf François avait trop compté sur l’effet de son éloquence : à voir le méchant et haineux sourire de Yacout, je compris que notre sort était irrévocablement fixé dans son esprit.

— Chiens, nous répondit-il après un moment de silence, afin de jouir plus longtemps de notre inquiétude, tout le sang immonde qui coule dans vos veines ne pourra jamais racheter une seule goutte de celui que vous avez versé ! Si d’ici à cinq jours vous ne me payez pas une rançon de cinq mille piastres (25 000 francs) vous serez décapités ! Allez !

Une fois cette sentence prononcée, les espèces de soldats qui nous accompagnaient nous poussèrent brutalement à coups de bois de lance sans nous permettre d’ajouter un seul mot pour notre défense.

Je ne parlerai pas des insultes que nous eûmes à subir pendant ce nouveau trajet à travers la ville. Les Arabes furent impitoyables pour nous et nous firent boire l’humiliation jusqu’à la lie.

Après dix minutes d’une marche qu’elle eut soin d’allonger par d’inutiles détours, afin de bien donner le temps à la foule de nous injurier tout à son aise, notre escorte s’arrêta devant une grande tour ronde et isolée, construite en briques rouges et située en dehors de la ville, à côté d’un minaret qui s’élevait devant la mer, sur le bord de la plage : c’était la prison.

Ce bâtiment, comme presque toutes les maisons de Zanzibar, manquait d’escalier ; une butte de terre battue qui atteignait au premier étage y donnait accès : le pauvre François, fort grièvement blessé à la jambe, eut toutes les peines du monde à escalader cette espèce de monticule ; les Arabes qui marchaient à ses côtés et derrière lui le frappèrent brutalement plusieurs fois en le voyant trébucher. Combaleau, les dents serrées et le visage blême de souffrance et de fureur, ne poussa ni un cri ni une plainte ; seulement il murmura cinq ou six fois le mot : Canailles ! avec une énergie concentrée qui montrait que si jamais un Arabe lui tombait sous la main, il passerait un moment désagréable avec lui.

Une fois que les Arabes, après nous avoir jetés, pour ainsi dire, dans l’intérieur de la tour, se furent retirés en refermant avec soin l’énorme porte ou fenêtre massive par où nous venions de passer, nous fûmes quelque temps, tant l’endroit où nous nous trouvions était obscur, avant de pouvoir distinguer les objets qui nous entouraient.

Enfin, lorsque nos yeux furent plus habitués à l’obscurité, nous vîmes que notre prison ne nous offrait pour toute ressource que des murs en briques ; pas une natte, pas un ustensile, pas même une cruche d’eau ne s’y trouvait. Or, si le lecteur se rappelle que nous allions justement déjeuner lorsque notre arrestation eut lieu, et que par conséquent nous étions à jeun depuis la veille, il comprendra sans peine ce que nous eûmes à souffrir jusqu’au lendemain matin où les Arabes vinrent seulement, pour la première fois, nous apporter un peu d’eau et de riz.

Un tourment, et ce n’était pas le moindre de tous ceux que nous endurions, se joignait encore à ces privations : c’était celui de l’incertitude où nous étions. L’Arabe qui vint nous apporter nos faibles provisions ne voulut pas, malgré nos supplications et nos prières, répondre à une seule de nos questions. Il se contenta seulement de nous regarder en souriant d’une façon ironique, et que nous interprétâmes comme un mauvais présage pour notre avenir.

Le capitaine Liard, dont malgré tous nos malheurs nous respections toujours le grade et l’autorité, fut chargé de la distribution de quelques poignées de riz que l’on venait de nous donner ; il s’acquitta de ce soin avec beaucoup d’impartialité et de justice.

— Merci, capitaine, lui dit Combaleau lorsque M. Liard lui présenta sa ration, je ne mange pas… Vous pouvez reporter ma part à la masse…

— Es-tu donc malade, mon pauvre François ?

— Malade ! oui, je le suis, c’est vrai ; mais ce n’est pas là ce qui m’empêche d’accepter ma ration, car je meurs de faim…

— Eh bien alors, quel est le motif ?

— Ah ! capitaine, ne m’interrogez pas… je vous en supplie ! Si je répondais à vos questions, vous finiriez par m’arracher la vérité, et, si vous saviez tout, vous me mépriseriez comme le dernier des hommes ; pas un de vous ne voudrait plus toucher ma main…

— Tu es fou, François ! Allons, laisse-là ton projet de jeûne forcé, et prends ta part de riz…

— Jamais, capitaine, jamais ! C’est bien le moins qu’après vous avoir causé à vous tous tant d’embarras, je me punisse moi-même. Mais assez causé… je vais trop loin, suffit !

François, malgré nos prières, resta inébranlable dans son étrange résolution, et, quoiqu’il fût facile de deviner, aux regards envieux qu’il jetait malgré lui sur les maigres pitances que nous dévorions, la tentation violente qu’il éprouvait de nous imiter et la torture morale qu’il subissait, il nous laissa achever notre repas sans y prendre part.

Cette conduite inconcevable m’avait vivement intrigué, et je me promis d’en avoir l’éclaircissement.

— François, lui dis-je quelques heures plus tard, en allant m’asseoir près de l’endroit où il était couché, dans un coin, à l’écart de nous, vous savez que j’ai toujours eu pour vous autant d’estime que d’amitié. J’aime à croire que vous professez les mêmes sentiments à mon égard, n’est-ce pas ?

— Ah ! quant à ça, lieutenant, oui !

— Eh bien alors, puisque nous sommes des amis, pourquoi n’avez-vous pas confiance en moi ? pourquoi craignez-vous de me confier vos peines ?

— Ah, lieutenant, si vous saviez ! Et au fait, s’écria-t-il tout à coup après un moment de silence, pourquoi donc que je me méfierais de vous ! Ça m’étouffe, ce secret… ça m’étouffe…

— Je vous écoute, François ! Recevez ma parole que je respecterai votre confiance et que votre secret mourra en moi…

— Vous ferez à cet égard comme bon vous semblera, lieutenant je n’exige rien de vous ! S’il vous paraît juste que je doive être puni de ma faute par le mépris de tout le monde, eh bien ! vous raconterez mon malheur à qui voudra l’entendre… sinon… enfin ce sera comme vous voudrez.

Combaleau, après avoir prononcé ces paroles avec une vivacité qui me fit craindre un instant que les privations et les souffrances n’eussent altéré sa raison, garda un moment le silence, puis il reprit enfin en baissant la voix :

— Lieutenant, me dit-il, savez-vous pourquoi la Doris a chaviré, pourquoi nos pauvres amis sont morts sur le radeau, et nous, nous nous trouvons à présent ici, sous le coup d’un désagrément… le savez-vous ?

— Ces tristes événements ont eu lieu parce qu’ils étaient écrits dans notre destinée…

— Du tout, lieutenant, voilà qui vous trompe… Tout cela est la faute de Combaleau…

— Ta faute, François ! es-tu fou ?

— Non, lieutenant, j’ai toute ma raison… Écoutez-moi…

Le matelot s’arrêta de nouveau, puis, se penchant tout contre mon oreille, il reprit à voix si basse qu’à un pas de nous on n’eût pu l’entendre :

— Savez-vous, quand la Doris a été surprise par le grain blanc et a chaviré, qui est-ce qui était à la barre ? C’était moi, lieutenant ! Or, voulez-vous que je vous dise pourquoi nous avons chaviré ? Parce que, surpris par la rapidité du grain, et craignant pour la sûreté du navire, j’ai oublié, dans mon empressement, la malheureuse invention du capitaine, par rapport à la barre du gouvernail, et qu’au lieu de la mettre au vent pour forcer la Doris à prendre vent sous vergue, je l’ai mise dessous.

— Le fait est, François, que c’est sans nul doute à cette méprise qu’il faut attribuer la perte de notre pauvre brig ! Que voulez-vous ? La faute en est non à vous, qui, dans votre empressement de bien faire, avez suivi vos habitudes et perdu la mémoire, mais bien au capitaine, qui a eu le plus grand tort en faisant monter la barre du gouvernail de façon que les timoniers dussent la manœuvrer à l’inverse de ce qu’ils avaient fait jusqu’alors.

— Quoi, lieutenant ! vous croyez que le capitaine est plus coupable que moi ?

— Mais tu ne l’es pas du tout, je te le répète, mon pauvre Combaleau !

— Vous parlez de sincérité ! là, la main sur le cœur !

— Comme tu dis, de sincérité, et la main sur le cœur !

— Ah ! lieutenant, s’écria le matelot en élevant la voix… vous me faites un bien ! Vous permettez…

Combaleau, sans attendre ma réponse, jeta ses bras autour de mon cou, et m’embrassa à m’étouffer ; je sentis une larme mouiller ma joue : c’était probablement la première que le rude matelot eût versée de sa vie.

— Parbleu, lieutenant, reprit-il après que son émotion se fut un peu calmée, faut avouer que j’ai joliment été jobard, puisque je n’étais pas coupable, de me laisser d’abord estropier la jambe et d’abandonner ensuite ce matin ma part de riz…

— À propos, tu m’y fais penser, tu ne nous as pas encore appris comment tu as été blessé ?

— Ah ! bien ingénument, lieutenant ; bien bêtement, par un requin.

— En tombant à la mer, sans doute ?

— Du tout, sans quitter le radeau. Ah ! Dieu, j’ai t’y été fou ! Après tout, lieutenant, comment aurais-je pu faire autrement, je me croyais coupable !

— Ma foi, je ne comprends rien à ce que tu me dis là. Nous avons malheureusement du temps devant nous, rien ne nous presse ; explique-toi plus clairement.

— Voilà le fait. Nous étions depuis cinq jours sur le radeau, et nous n’avions pas mangé depuis quatre, lorsque le maître charpentier Martin me dit comme ça, en me montrant un des petits requins qui nous suivaient, attirés par les cadavres que nous avions jetés les jours précédents à la mer : Combaleau, mon vieux, nous aurions dû conserver un ou deux moricauds trépassés, afin de nous en servir d’appât pour les requins ! J’ai justement ici un harpon… Tiens ! que je lui réponds, c’est une idée… Voyons voir si nous ne pourrons pas remplacer les moricauds.

Or, justement au même instant, voilà un coquin de petit requin qui frise le radeau avec ses nageoires. Va chercher ton harpon ! que je dis tout bas à Martin, et dépêche-toi. Alors moi, je me fais le raisonnement suivant : Combaleau, tu es… si tu n’avais pas mis la barre dessous, tous ces pauvres gens ne seraient pas à c’t’heure à tirer la langue. Ce qui est fait est fait, c’est juste, mais ça ne t’empêche pas de tâcher de réparer un peu ton crime.

Or donc, si Martin parvient à harponner ce requin, ça leur mettra un fameux morceau sous la dent, et ça les sauvera peut-être… Faut donc absolument prendre ce gredin-là… Quant à toi, mon ami Combaleau, si tu es un peu endommagé, car j’avais déjà mon idée, eh bien ! tu n’auras que ce que tu mérites… ça t’apprendra une autre fois à mettre la barre au vent et non pas dessous… Or, j’achevais de me faire ce raisonnement, lorsque maître Martin revint avec son harpon : le requin faisait toujours la planche le long du radeau.

— Eh bien ! que me dit le charpentier, voilà la mécanique, ous qu’est l’appât ?

— L’appât, mon vieux, que j’lui réponds, c’est moi. Dame ! je sais bien que j’ suis pas d’un fameux embonpoint, mais ça n’y fait rien… je connais les requins, ils sont plus gloutons que délicats, tout leur est bon. Combien de fois n’ont-ils pas happé une chemise, une veste, un pantalon que l’on affalait à la mer pour les nettoyer ! Au total, je vaux encore bien, sans me vanter, une veste ou un pantalon !

— Ah bah ! que me répond Martin, tu vas te jeter à l’eau ! c’est d’un bon camarade, et je t’en remercie.

— Me jeter à l’eau ? non pas, vieux, mais je vais y laisser traîner mes jambes, ça suffira. Quant à toi, tâche de bien viser, et ne me laisse pas trop endommager.

Aussitôt dit, aussitôt fait ; je me cramponne au radeau, et je laisse mon corps surnager à moitié sur la mer. Ah ! mon Dieu ! il n’y avait pas deux minutes que je prenais ce bain, lorsque mon requin se rapproche sournoisement de moi, se retourne sur le côté, et ouvre une mâchoire… Ah ! mais, lieutenant, une mâchoire comme un four !

— Et tu as eu le courage de rester immobile ? dis-je à Combaleau en l’interrompant.

— Fallait bien, lieutenant ; vous comprenez que si j’avais bougé, cela eût effrayé le requin, et qu’il nous eût faussé compagnie, ce qui n’était pas mon affaire. Je le vois donc, dis-je, qui se retourne et qui se dispose à me bâfrer les mollets ; j’avais bien envie de crier à Martin de lui lancer le harpon, mais je me retins. Ce ne fut seulement qu’en sentant les dents du monstre m’égratigner que je poussai un tout petit juron. Au même instant Martin venait de lancer son harpon ; mais malheur ! la peau de ce damné requin était si dure que le fer glissa dessus sans y entrer, et que le gredin s’enfuit au plus vite, en emportant avec lui la moitié d’un de mes mollets. Voilà pourquoi, lieutenant, je boite un peu aujourd’hui,

Le récit de cette action, que François Combaleau me racontait simplement sans y attacher la moindre importance, et sans se douter même de tout ce qu’elle avait d’héroïque, me causa une profonde émotion.

— François, lui dis-je en lui serrant la main, jamais plus noble cœur que le vôtre n’a battu dans la poitrine d’un marin, c’est entre nous à la vie, à la mort !

Mon enthousiasme sembla surprendre beaucoup Combaleau, qui se contenta de me répondre :

— Ainsi, lieutenant, vous croyez, en conscience, que je ne suis pas aussi criminel que je le croyais ? Ça me fait d’autant plus de plaisir que je meurs de faim, et que je pourrai à présent prendre ma part de la première distribution de riz que l’on nous fera.

Une fois que François Combaleau fut bien assuré qu’il ne devait pas se reprocher la perte de la Doris, il redevint, malgré son état d’épuisement et ses souffrances, ce qu’il avait toujours été, c’est-à-dire un bon et joyeux garçon plein de résignation et de courage. il sut, grâce à ses heureuses saillies et en nous donnant l’exemple de la philosophie, remonter notre moral abattu.

— Bah ! mes amis, nous dit-il le second jour de notre incarcération, il ne faut encore désespérer de rien : le Yacout y regardera à deux fois avant de faire décapiter quatre gaillards aussi intéressants que nous… Que diable ! cela finirait tôt ou tard par se savoir, et nuirait énormément à son commerce d’esclaves en éloignant les négriers de Zanzibar…

— Oui, mais si le Yacout sacrifie ses intérêts à sa colère ? s’écria M. Liard.

— Eh bien ! capitaine, reprit Combaleau, nous nous passerons alors le divertissement d’une peignée… Au lieu de nous laisser bêtement couper le cou, nous taperons sur tous ces fainéants-là qui ont eu l’imprudence de nous laisser les membres libres… Prétendre que nous serons vainqueurs, vous ne le croyez pas : non, nous recevrons, au contraire, notre pile ; mais au total, quand on se bat ça vous échauffe, et l’on ne sent plus les atouts. Le quart d’heure sera moins dur à passer que vous ne vous le figurez maintenant. Et puis, après tout, à quoi bon se faire tant de bile ? il est reconnu que l’on ne meurt qu’une fois.

Malgré la riante perspective que nous offrait Combaleau d’un combat acharné et d’une mort sans souffrance, nous étions loin d’envisager l’avenir avec autant de résignation et de tranquillité que lui.

— Capitaine, dis-je à M. Liard, il nous reste encore à peu près vingt-quatre heures à vivre ; ne pourrions-nous pas, en les employant convenablement, simplifier beaucoup notre position ?

— Comment entendez-vous cela ?

— J’entends, capitaine, qu’il ne me semble pas impossible de défoncer cette espèce de porte-fenêtre qui ferme notre cachot, et de prendre la fuite.

— Une évasion ! Au fait, pourquoi pas ?

— Dame, messieurs, si ça peut vous distraire, tentons la chose, dit Combaleau. Seulement, une fois dehors, que le diable m’emporte si je sais ce que nous deviendrons…

— Eh bien ! nous serons libres, François…

— Oh ! libres, capitaine, c’est une façon de parler. Si au lieu de nous trouver dans une île, nous foulions aux pieds un continent, alors oui, nous pourrions conserver quelque espoir ; mais enfermés, comme nous le sommes, de tous les côtés par la mer…

— Qui sait si nous ne parviendrons pas à nous embarquer sur quelque navire européen ?

— Tiens, c’est vrai ; je ne pensais pas à cela ! d’autant mieux qu’au moment où ces gredins d’Arabes se sont jetés sur nous, il y avait justement un petit bâtiment en vue… Allons ! à l’ouvrage !

Cette pensée d’évasion adoptée, nous nous précipitâmes vers la porte-fenêtre qui fermait l’entrée de notre donjon. Hélas ! la vue de quelques verrous énormes, en fort bon état, et scellés dans le mur, nous arracha un soupir de découragement et de regret.

— Eh bien ! quoi ? s’écria François, vous figuriez-vous bonnement que ça allait s’ouvrir tout seul, comme dans un conte des fées ? Allons ! je le répète, à l’ouvrage !

— Mais, François, regarde donc ces verrous, ils sont énormes !

— En effet, capitaine, cette ferraille m’a l’air assez soignée, mais au total, ça ne prouve pas, parce qu’elle est épaisse, qu’elle tienne bien solidement à la muraille ! Qui nous empêche de gratter un peu les briques, histoire de nous aiguiser les ongles ?

— Parbleu ! tu as raison, essayons !

Nous nous mîmes aussitôt à l’œuvre, et nous ne tardâmes pas à acquérir l’heureuse certitude qu’il nous serait, sinon facile, du moins possible de déchausser les tiges de fer qui retenaient la porte dans la muraille. Par malheur, nous ne possédions, pour tout instrument et pour tout outil, qu’un seul et unique couteau. Nous convînmes de ne l’employer qu’avec beaucoup de précautions, afin de ne pas le briser, et de travailler, chacun à tour de rôle, pendant environ une demi-heure. Ce fut François qui commença.

— Allons ! par ici, dil-il à celui désigné pour le remplacer, lorsque sa tâche fut finie, à toi à présent ! Tiens, voilà le couteau, fais bien attention à ne pas en casser la lame.

Il était à peu près dix heures du matin lorsque nous commençâmes à attaquer la muraille, et encore le taciturne Arabe qui nous servait de geôlier venait justement de nous apporter nos maigres provisions pour jusqu’au lendemain ; nous avions toute la journée et toute la nuit devant nous : notre entreprise devenait possible, les briques étant assez molles.

A cinq heures du soir, un petit monceau de poussière qui s’élevait par terre au bas de la porte-fenêtre, prouvait, comme cela était en effet vrai, que notre travail s’avançait, lorsque par malheur le capitaine Liard, à qui je venais de remettre le couteau, après m’en être servi à mon tour pendant la demi-heure convenue, brisa maladroitement la lame presque au ras du manche.

Le capitaine parut si désolé de cet accident, qui, après tout, ne provenait peut-être que de la mauvaise qualité du couteau, que nous n’eûmes pas la force de le lui reprocher, cependant, Dieu sait combien le désespoir que nous en éprouvions était cruel.

— Faut de la philosophie, comme vous dites, mes amis, nous dit Combaleau en rompant le premier le silence. Après tout, à quoi bon nous désoler : la lame nous reste quasi entière ; nous n’avons que faire, pour travailler, du manche…

— Oui, mon bon François, tu as raison, s’écria M. Liard, qui prenant la lame brisée, se mit à creuser la brique avec tant de zèle, pour ne pas dire tant de fureur, qu’il eut bientôt les mains en sang,et qu’il dut s’arrêter.

Malgré la difficulté que nous présentait la continuation de notre travail, nous le reprîmes cependant et le poursuivîmes sans relâche jusqu’au lendemain matin ; le bruit seul des verrous que l’on tirait en dehors nous le fit cesser. C’était notre geôlier qui entrait : nous remarquâmes qu’il ne nous apportait pas de provisions.

— Chiens d’infidèles, nous dit-il, l’illustre Yacout m’envoie vous demander si vous êtes en mesure de lui payer les cinq mille piastres exigées pour votre rançon ?

— Yacout sait bien, répondit le capitaine, que nous sommes de malheureux naufragés, et que par conséquent nous ne possédons pas même une pièce de menue monnaie.

— Très bien ! s’écria l’Arabe en ne pouvant dissimuler la joie que lui causa cette réponse. Dieu est grand, et Mahomet est son prophète ! Dans une heure on vous coupera le cou…

Après avoir prononcé cette phrase d’un air joyeux, l’Arabe se retourna vers la porte pour s’en aller ; mais Combaleau lui barra le passage.

— Que me veux-tu ? demanda-t-il au matelot.

— T’empoigner en otage, canaille ! s’écria le brave François, qui, oubliant sa blessure et sa faiblesse, se jeta sur l’envoyé de Yacout et le saisit à bras-le-corps.

Ma foi, le temps pour réfléchir nous manquant, nous n’avions naturellement qu’un seul parti à prendre : seconder et aider François ; ce fut ce que nous fîmes. En beaucoup moins de temps encore que je n’en mets à raconter le fait, l’habitant de Zanzibar tomba terrassé à nos pieds.

— Tenez ferme ! nous dit François, je me charge de l’arrimage. Notre brave compagnon s’empressa de retirer le turban de l’Arabe ; puis le dépliant avec promptitude et s’en servant comme d’un cordage, il attacha solidement le représentant de Yacout, à partir des yeux jusqu’aux pieds, ainsi que l’on arrange les carottes de tabac.

— Voilà qui me semble assez proprement ficelé, dit-il avec un air de parfait contentement lorsque sa besogne fut achevée. A présent, cher ami de mon cœur, ronge ton frein et rage tout à ton aise, je te le permets.

Cette action, je le répète, s’était passée si rapidement, que nous avions agi sans réfléchir. Ce ne fut qu’après notre triomphe que nous commençâmes à nous demander si nous ne venions pas de commettre une imprudence irréparable, et dont les conséquences pourraient être terribles pour nous.

— Ce qui est fait n’est plus à discuter, s’écria François. Et puis, où voyez-vous le mal ? en quoi cette plaisanterie aggrave-t-elle notre position ? D’abord elle nous donne des armes, et le sabre de cet Arabe me semble même assez bien aiguisé ; ensuite elle nous permet de ficher notre camp… Au total, elle ne peut nous faire couper le cou deux fois…

— Pourvu que la plage ne soit point gardée ! dit le capitaine, qui se dirigea aussitôt vers la porte-fenêtre.

— Ouvrez avec précaution et de façon que l’on ne vous aperçoive pas au dehors, lui dis-je.

M. Liard, pour se conformer à ma recommandation, tirait doucement la porte-fenêtre à lui, lorsque cette porte, poussée brutalement du dehors, le frappa avec violence en pleine poitrine : à peine eut-il le temps de se jeter contre elle en pesant dessus de tout le poids de son corps.

— On vient ! nous dit-il vivement à voix basse, nous sommes perdus ! Les quelques secondes qui suivirent cette exclamation furent pour nous pleines d’angoisses ; nous étions bien préparés à la mort, mais un secret espoir se mêlant à notre résignation la rendait moins puissante et l’affaiblissait : nous ne pouvions accepter l’idée d’une défaite sans lutte et sans vengeance.

— Capitaine, dit vivement Combaleau, qui dans les circonstances imprévues et critiques prenait, on a déjà dû le remarquer, presque toujours l’initiative de la parole ou de l’action, capitaine, retirez-vous et laissez ouvrir cette porte ! Nos ennemis ne pouvant nous attaquer qu’un à un par cet étroit passage, il nous sera toujours plus facile de nous défendre ici qu’en rase campagne… l’important pour nous est de gagner du temps, et de vendre chèrement notre vie…

M. Liard, soit que le raisonnement de François lui parût logique, soit que la pression exercée du dehors fût au-dessus de ses forces, se jeta vivement de côté.

Aussitôt la porte-fenêtre s’ouvrit avec bruit en battant la muraille, et un Arabe, celui qui la poussait, entraîné par son élan, vint rouler à nos pieds.

— Et de deux ! s’écria Combaleau, qui se précipita vivement sur le nouveau venu avant que celui-ci eût pu se relever.

Que l’on juge de notre surprise, car, quant à moi, je renonce à la peindre, lorsqu’au même instant nous entendîmes l’Arabe s’écrier :

— Ah çà ! François, pas de bêtises, vous me faites mal !

Cet Arabe n’était autre que le novice Fignolet. La stupéfaction que nous causa cette apparition si inattendue fut telle que nous restâmes à nous regarder sans prononcer une parole : nous n’étions pas bien assurés d’être éveillés, et ce fut l’illustre Fignolet qui le premier rompit le silence.

— Capitaine, dit-il en s’adressant à M. Liard, je vous demande bien des excuses d’avoir poussé si fort ; mais comme, au total, c’est moi qui suis tombé, ce qui n’a pas dû vous faire grand mal, j’espère que vous ne m’en voudrez pas.

— T’en vouloir, mon ami ! s’écria M. Liard, qui, oubliant sa dignité et sortant de sa morgue habituelle, serra le novice dans ses bras ; t’en vouloir, lorsque tu t’exposes pour nous, lorsque tu joues volontairement ta tête pour nous sauver !

— Le fait est, capitaine, que si j’étais pigé en ce moment, il pourrait m’en cuire… Quant à jouer volontairement ma tête, ajouta Fignolet en rougissant d’un air modeste, je ne voudrais pas, capitaine, vous faire avaler cette craque-là… d’autant mieux que tôt ou tard vous sauriez la vérité. Prrr… je suis ici, c’est vrai, mais c’est pas ma faute…

— Comment ! ce n’est pas ta faute, explique-toi.

— Ça ne sera pas long, capitaine.

— Un mot auparavant, ne sommes-nous pas exposés, pour le moment, à quelque grand malheur ? et ne vaudrait-il pas mieux commencer d’abord par jouer des jambes, quitte à s’expliquer ensuite ? dit François en interrompant le novice.

— Y a pas de danger pour la minute, répondit Fignolet d’un air impertinent ; je réponds de vous !

— Alors, parle, petit, nous t’écoutons, dit Combaleau.

— Voici la chose, reprit Fignolet en arrangeant son turban qui s’était déplié dans sa chute. Vous savez, ou vous ne savez pas, n’importe, car qui diable aurait songé à un pauvre novice comme moi, que lorsque vous fûtes empoignés, j’étais occupé à dénicher des œufs de tortue, ce qui est une chose crânement bonne tout de même.

Bon ! que je me dis, mes provisions de ce matin ne serviront pas à grand’chose à ces messieurs ; je crois que ce que j’ai de mieux à faire c’est de les consommer moi-même, car si je les garde plus longtemps, elles pourraient se gâter… Eh bien ! c’est bon, on va les consommer. Je me cache alors au milieu d’un pâté de rochers, et une fois à l’abri je me mets à avaler mes œufs… J’en avale, j’en avale ; ça ne finissait plus ! J’en étais je ne sais plus à quelle douzaine, lorsque tout à coup j’entends plusieurs personnes qui causaient entre elles… J’écoute. Ah ben ! v’là une chance ! on parlait français.

— C’étaient sans doute des matelots appartenant au navire que nous avions vu courant vers la terre, dis-je. en interrompant l’intéressant récit de Fignolet.

— Oui, lieutenant. Je ne fais ni une ni deux, je sors de ma cachette, et je cours à leur rencontre, en pensant avec bonheur que je vais enfin remanger de la viande et des biscuits…

— Et de quel équipage faisaient partie ces hommes ? dit M. Liard.

— Du corsaire le Tigre-du-Bengale, capitaine Cousinerie.

— Comment ! le capitaine Cousinerie est en ce moment à Zanzibar ? m’écriai-je. Ah ! mes amis, nous sommes sauvés. Vous avez tous entendu parler de Cousinerie ; mais moi je le connais personnellement, car j’ai servi sous ses ordres, en qualité de lieutenant, à bord du Mathurin, qui fut envoyé dans le temps à Bombetoc. C’est un dur à cuire, solide au poste, bon enfant, et qui n’a pas froid aux yeux… il ne nous abandonnera pas.

— C’est-à-dire, lieutenant, reprit Fignolet, qu’il s’est joliment occupé de nous depuis hier. Il a déjà rendu deux visites au gouverneur, et m’a fait déguiser en Osmanlis.

— Ah bah ! cette invention n’est donc pas de Fignolet ?

— Non, capitaine… C’est M. Cousinerie qui en est l’auteur, reprit le novice avec un soupir. Il m’a fait avant-hier endosser ce costume, en m’ordonnant de rôder sur la plage pour tâcher de découvrir ce que vous étiez tous devenus…

— Enfin, n’importe… si l’idée n’est pas de toi, du moins n’as-tu pas reculé devant son exécution…

— Capitaine, murmura Fignolet après un moment d’indécision, vous êtes bien bon de penser cela de moi ; mais ce n’est pas ma faute si je n’ai pas reculé… M. Cousinerie, en me voyant hésiter, me dit que si je ne me conformais pas à son ordre, il me ferait flanquer des coups de corde jusqu’à disparition totale de ma peau C’est là le seul motif qui m’a décidé à tenter l’entreprise… Après tout, je ne m’en repens plus puisque j’ai réussi…

— Ça ne fait rien, Fignolet, nous ne t’en sommes pas moins reconnaissants pour cela. Mais, dis-moi, comment as-tu fait pour pénétrer jusqu’ici ?

— C’est pas malin, capitaine : j’ai appris ce matin d’un renégat, un de vos anciens courtiers d’ébène, que vous étiez enfermés dans cette tour ; et je me suis mis à faire le quart sur la plage, qui est déserte en ce moment, vu que tout le monde est à la ville, où y a du vilain…

— Et tout à l’heure en voyant entrer ici cet Arabe que Combaleau a si bien garrotté, tu l’as suivi…

— C’est cela même, capitaine… et me voilà !

— Eh bien, mes amis, reprit M. Liard en se tournant vers nous, que devons-nous faire à présent ?

— Si vous voulez, capitaine, que j’aille avertir M. Cousinerie, qui est en ce moment en visite, toujours par rapport à vous, chez le gouverneur, que je vous ai parlé, je viendrai ensuite vous rapporter sa réponse…

— Cousinerie est chez le gouverneur ! m’écriai-je. Et a-t-il quelques hommes de son équipage avec lui ?

— Pardi, lieutenant, vous figurez-vous bonnement qu’il se serait amusé à descendre à terre tout seul ? Il est accompagné de vingt-cinq matelots armés jusqu’aux dents.

— Vingt-cinq et cinq que nous sommes ici, y compris ce singe de Fignolet, ça fait trente, s’écria Combaleau. Mes amis, en avant !

Combaleau, malgré ses béquilles, s’élança vivement vers la porte après avoir prononcé ces paroles, et sortit le premier. Nous ne trouvâmes, par bonheur, personne sur notre chemin. En dix minutes, nous arrivâmes devant le palais du gouverneur Yacout.

Une foule assez nombreuse d’Arabes stationnait devant ce palais, qui, soit dit en passant, était tout simplement une grande maison d’une assez belle apparence. Quoique notre arrivée produisît une certaine émotion parmi la foule, personne ne nous adressa ni une provocation ni une injure ; et il nous fut permis de pénétrer librement dans la salle d’audience, où se tenait le gouverneur.

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Assis sur un divan vieux et crasseux, et fumant, ou du moins tenant à la main une pipe allumée, Yacout, lorsque nous entrâmes, était en grande conférence, au moyen d’un interprète, avec le capitaine Cousinerie. Notre apparition inattendue produisit un véritable coup de théâtre. Yacout pâlit, et Cousinerie se précipita vers nous en s’écriant d’un air joyeux et triomphant :

— Les voici ! ce sont eux ! Je savais bien, moi, que ce gredin-là me trompait en m’assurant qu’il ignorait ce qu’ils étaient devenus.

Comme nous étions tous les cinq, grâce à notre naufrage, aussi mal vêtus les uns que les autres, notre libérateur nous demanda aussitôt quel était le capitaine de la Doris.

M. Liard se présenta et se fit connaître.

— Ma foi, mon cher collègue, s’écria Cousinerie, charmé de vous trouver vivant, je craignais, votre devoir vous ordonnant de n’abandonner votre navire que le dernier de tous, que vous n’eussiez succombé… Grâce à Dieu, je m’étais trompé…

A ce reproche involontaire et si direct, M. Liard rougit et se hâta de changer de conversation.

— Capitaine, dit-il, recevez tous nos remercîments les plus sincères pour le généreux appui que vous nous portez… Sans vous, c’en était fait de nous ! On devait nous couper la tête aujourd’hui.

— Vous couper la tête ! s’écria Cousinerie furieux ; qui est-ce qui coupe comme cela les têtes, ici ? Ce macaque de Yacout ? Pardieu, je suis charmé de ce que vous m’apprenez là ! je vais me donner le plaisir de faire empaler cet aimable mignon… Ça procurera un moment de distraction à mon équipage, et ça servira d’exemple au successeur que l’iman de Mascate…

— Nous ne demandons pas tant, capitaine. Que l’on nous permette seulement de nous embarquer à bord de votre navire.

— Parbleu, je voudrais bien voir que quelqu’un s’y opposât, interrompit Cousinerie. Savez-vous ce que je déclarais à Yacout lorsque vous êtes arrivé ? Qu’il était mon prisonnier, et qu’il eût à me suivre ! Enfin, puisque vous voilà, et que vous ne tenez pas absolument à ce qu’il soit empalé, nous pouvons nous en aller.

— Oh ! avec le plus grand plaisir.

— Attendez un instant ; je veux auparavant présenter mes respects à ce faquin de Yacout.

Cousinerie, se tournant alors vers l’interprète, lui ordonna de traduire mot à mot ce qu’il allait dire au gouverneur ; puis, cette recommandation faite, il prononça tout d’une haleine le discours le plus pittoresque et le plus abominable que l’on puisse s’imaginer. Je parlais et je comprenais assez l’arabe pour m’apercevoir que l’interprète adoucissait, de façon à en changer un peu le sens, le beau morceau d’éloquence confié à sa loyauté ; toutefois, comme mon plus vif désir était d’abandonner au plus vite Zanzibar, je ne jugeai pas à propos de révéler cette infidélité à Cousinerie : je préférais m’en aller avec lui…

— Eh bien ! capitaine, lui dit Fignolet lorsque nous nous embarquâmes dans les deux canots du Tigre-du-Bengale qui nous attendaient sur la plage ; j’espère que je me suis acquitté un peu proprement de ma commission… C’est moi qui ai découvert la prison où ces messieurs étaient enfermés.

— Le fait est, petit, que la peur de maître filin (bout de corde) t’a fait faire merveille. N’importe ! Demande-moi ce que tu voudras, et, foi de Cousinerie, si ça peut s’accorder, je ne te refuserai pas…

— C’est pour de bon que vous parlez, capitaine, s’écria Fignolet en ouvrant les yeux d’une façon démesurée, vous ne vous gaussez pas de moi ?

— Allons, petit, parle vite…

— Eh bien, capitaine, je voudrais… Fignolet hésita. Je voudrais avoir triple ration pendant deux jours.

— Accordé ! dit le capitaine en riant.

— Accordé ! répéta Fignolet, dont l’émotion et la joie empourprèrent les joues. Ah ! Dieu de Dieu ! j’suis t’y content ! J’vas donc manger une fois dans ma vie presque mon soûl…

Cinq minutes plus tard les deux embarcations voguaient à toutes rames, se dirigeant vers le Tigre-du-Bengale, charmant brick, montant seize canons, que nous apercevions devant nous se balançant gracieusement à un demi-mille de distance de la plage.

Préoccupé jusqu’alors par l’idée de quitter Zanzibar au plus vite, je ne m’étais pas fait reconnaître par le capitaine Cousinerie ; je ne lui adressai la parole qu’une fois que je me trouvai en sûreté dans le canot.

— Vraiment, mon cher ami, je ne vous aurais pas reconnu, me dit-il en me serrant convulsivement les mains à plusieurs reprises. Combien vous êtes changé ! Je vous avais quitté presque un enfant et je vous retrouve un homme.

Pendant le court trajet de la plage au Tigre-du-Bengale, les questions que l’on nous adressa sur le naufrage de la Doris furent si nombreuses, qu’il nous fut impossible d’y répondre ; nous remîmes les explications à notre arrivée à bord.

— Comment donc se fait-il, capitaine, demandai-je à Cousinerie en mettant le pied sur le pont et en apercevant un nombreux équipage, que votre navire soit armé en guerre et porte seize canons ?

— Parbleu ! cela n’a rien d’étonnant ; voudriez-vous me voir chasser les Anglais avec dix hommes et un petit caboteur ?

— Mais ne sommes-nous pas en paix, capitaine ?

— Ah ! c’est vrai, vous ignorez la nouvelle. Eh bien ! heureusement non, mon cher Louis, nous ne sommes plus en paix. Nous avons appris pendant votre absence la rupture du traité d’Amiens, et les hostilités ont recommencé avec plus de vigueur que jamais. C’est même par suite d’une rencontre que j’ai eue ces jours derniers avec un navire anglais que j’ai capturé et dirigé vers l’île de France, que l’idée m’est venue, me trouvant près de Zanzibar, d’atterrir afin de réparer mes avaries.

— Alors, trois hurras pour l’anglais qui vous a causé ces avaries, capitaine, car sans votre arrivée ici nous passions un mauvais moment.

— A propos, racontez-moi donc en détail et votre naufrage et vos aventures.

— Volontiers ; d’abord, nous mourons de faim…

— Ah ! c’est juste, dit en riant Cousinerie ; descendez dans la chambre, je vais vous faire servir à déjeuner.

Cinq minutes plus tard, attablé avec le capitaine Liard, tandis que nos hommes étaient servis à l’avant, je faisais à mon ancien chef le récit de notre catastrophe. La fuite de M. Liard dans le canot, son abandon de la Doris, me donnèrent assez de mal à raconter ; mais cependant, en insistant sur l’urgence qu’il y avait à aller chercher des secours, sur l’impossibilité de construire un radeau, sur la crainte de voir les nègres s’emparer du canot, crainte qui nous avait empêchés de retourner à bord, je parvins à franchir ce passage difficile de ma narration sans que le capitaine Liard eût à rougir devant son collègue.

Mon récit terminé, et il dura aussi longtemps que le repas, c’est-à-dire deux heures, je remarquai que le capitaine Cousinerie était devenu tout soucieux. J’attribuai naturellement sa tristesse aux lugubres tableaux que j’achevais de faire passer sous ses yeux : je me trompais.

— Tout ce que vous venez de me raconter, me dit-il, n’est pas positivement gai, mais enfin, comme il n’y a plus à y revenir, n’en parlons plus. Nous ne pouvons rien pour les morts : occupons-nous des vivants. Savez-vous de quel pays est natif ce malheureux Ducasse, qui s’est si sottement perdu dans la forêt que vous avez traversée ?

— Oui, capitaine, il est de Bordeaux.

— Ah ! de Bordeaux ! répéta Cousinerie en réfléchissant ; vous êtes bien sûr ?

— Parfaitement sûr, capitaine.

Ma réponse parut causer une assez vive impression à Cousinerie. Pendant quelques secondes, son bras appuyé sur la table et sa tête sur sa main, il parut absorbé par de graves pensées ; enfin, m’adressant de nouveau la parole :

— Ce Ducasse ne vous a-t-il jamais parlé de son frère aîné ? me demanda-t-il.

— Oui, souvent. Il tirait même assez de vanité de cette parenté, car son frère est capitaine au long cours et commande à présent un trois-mâts qui fait le voyage des Antilles.

— Allons, il n’y a pas à en douter, c’est bien cela ! s’écria Cousinerie. Sachez, mon cher Garneray, que ce Ducasse, je parle du capitaine au long cours, a été mon ancien matelot et m’a rendu dans le temps un petit service que je ne puis guère oublier : il s’est jeté entre une hache anglaise et moi, au moment où cette hache allait me fendre la tête ; ce qui lui a valu d’avoir l’épaule à moitié coupée…

— Eh bien ! capitaine, que concluez-vous de cela ?

— Je conclus que c’est diabolique de savoir que le frère de celui à qui je dois en ce moment l’honneur de commander un joli et fringant corsaire de seize canons, se trouve exposé, dans une forêt, aux horreurs de la faim et aux attaques des bêtes… A propos, savez-vous si les deux frères Ducasse étaient bien ensemble ?

— Très bien, capitaine : ils s’aimaient beaucoup.

— Alors ça devient de plus en plus intéressant. Je ne puis abandonner ce garçon !

— Hélas ! il est malheureusement bien à craindre qu’il ait succombé.

— C’est possible ; mais, comme rien ne me le prouve, je ne puis me dispenser de tenter quelque chose en sa faveur. Ça va me faire perdre un temps précieux ! Cet animal de Pierre, c’est le nom du capitaine au long cours, avait bien besoin aussi de me sauver la vie ! Ah ! j’oubliais, depuis combien de jours Ducasse est-il dans la forêt ?

— Depuis aujourd’hui cinq jours, capitaine !

— Cinq jours au régime des racines ! il est probable qu’il a dû mourir de faim… à moins, toutefois, qu’il n’ait servi lui-même de déjeuner à quelque tigre ou à quelque serpent… Mais, au total, comme il peut se faire que les racines conviennent à son estomac, que les tigres l’aient trouvé trop maigre pour leur appétit, et qu’il soit encore vivant, je dois et je veux envoyer à sa recherche…

— Oh ! capitaine, m’écriai-je ravi de joie à l’idée de retrouver notre malheureux compagnon, ce serait là une bien bonne action.

— Je m’moque pas mal des bonnes actions, moi ! s’écria Cousinerie : c’est une dette que je dois et que je paye, pas autre chose. Maudit Pierre, va ! Il avait bien besoin de se mêler de mes affaires ! Mais ne perdons pas de temps et agissons. Voulez-vous, Garneray, vous charger de conduire l’expédition que je vais envoyer à la recherche de Ducasse ?

— De tout mon cœur, capitaine.

— C’est qu’il faudrait partir de suite…

— J’ai mangé pour trois jours, et je suis prêt.

— Eh bien ! voilà qui est entendu. Je m’en vais vous choisir vos hommes.

Une demi-heure après cette conversation, je m’embarquais dans un des canots du Tigre-du-Bengale avec dix des meilleurs matelots de ce corsaire. Trois heures plus tard, nous touchions terre à l’endroit même où deux jours auparavant nous avions retrouvé Combaleau. Le capitaine Cousinerie, en me disant qu’il allait me choisir mes hommes, ne m’avait pas trompé, ma petite troupe était composée de l’élite de son équipage.

Au reste, l’idée qu’ils allaient au secours d’un camarade eût seule suffi pour faire braver à ces hommes toutes les fatigues et tous les dangers. Inutile d’ajouter que nous étions munis d’abondantes provisions de bouche et de munitions de guerre. Chaque matelot, armé d’une hache, d’un fusil et d’une paire de pistolets, portait trente cartouches : avec de pareils éléments d’attaque et de défense, nous n’avions pas grand’chose à craindre de la part des tigres et des serpents.

Après avoir pris terre, nous laissâmes le canot sous la garde des Arabes de la côte, ainsi que nous en étions convenus avec le capitaine, qui devait l’envoyer chercher le lendemain, et nous nous mîmes de suite en route.

Comme la journée était déjà avancée, la nuit nous surprit après une marche de deux lieues au plus ; nous bivouaquâmes dans un petit village arabe, et le lendemain, au point du jour, après avoir gagé un guide, nous reprîmes notre course.

A la fin de la journée suivante, un peu avant le coucher du soleil, nous atteignîmes une bourgade située à une lieue seulement de la forêt, et nous y passâmes la nuit : toutefois, avant de songer à nous reposer, nous interrogeâmes un à un tous les Arabes, pour tâcher d’obtenir quelques renseignements sur le sort du malheureux Ducasse : cette enquête n’aboutit à aucun résultat ; personne n’avait entendu parler de notre pauvre camarade.

Levés le lendemain avant le soleil, nous allions nous remettre en route, lorsque notre guide vint nous réclamer le salaire qui lui était dû, en nous déclarant qu’il ne voulait pas nous accompagner plus loin. En vain essayâmes-nous de vaincre sa détermination : ni menaces, ni prières, ni promesses, rien n’y fit ; il resta inébranlable dans son refus.

A n’importe quel prix, nous dit-il, il ne consentirait à nous suivre dans l’exploration que nous allions tenter, tant la mystérieuse et redoutable forêt lui inspirait une crainte insurmontable. En vain lui fîmes-nous observer encore que nous étions assez nombreux et trop bien armés pour avoir à craindre un danger, aucun raisonnement ne put vaincre son obstination.

— Monsieur, me dit un des matelots qui m’accompagnaient, un Espagnol de trente-cinq à trente-sept ans, nommé Diaz, qui avait longtemps séjourné dans l’Inde, et parlait assez bien arabe, vous êtes trop bon d’insister auprès de ce chien ! Qu’avons-nous besoin de lui, et de quelle utilité pourrait nous être sa présence ? J’ai, à la suite d’un accident, dont je ne vous ferai pas le récit, et qui me força, il y a de cela quelques années, à déserter mon navire et à m’enfoncer dans l’intérieur des terres ; j’ai, dis-je, mené pendant longtemps la vie de boucanier, et je puis me vanter de connaître, aussi bien qu’homme au monde, les mœurs des animaux et les mystères des bois. Fiez-vous-en à mon expérience ; je vous serai cent fois plus utile que ne pourrait l’être cet Arabe peureux et imbécile : je réponds de tout.

Le matelot Diaz, qui, soit dit en passant, avait de fort bonnes manières, et dont nous ne connûmes jamais l’histoire, semblait si sûr de son fait, que je n’hésitai plus à congédier notre guide arabe. Je regrettai même mes instances auprès de ce dernier, car son obstination à les repousser avait fini par jeter, sinon un découragement complet, du moins une certaine indécision dans l’esprit des hommes de l’expédition.

Aussi ne fus-je pas fâché, une fois que nous eûmes abandonné la bourgade, d’entendre Diaz soutenir avec une conviction qui paraissait profonde, que jamais, à sa connaissance, les animaux féroces n’avaient pris l’initiative de l’attaque envers les hommes. Mes matelots me parurent accueillir cette assurance avec un certain plaisir. Toutefois, lorsque deux heures plus tard, c’est-à-dire un peu après le lever du soleil, nous aperçûmes, à quelques centaines de pas devant nous, se dresser la masse sombre et épaisse de la forêt, je compris, en voyant ma petite troupe ralentir le pas et jeter des regards effarés devant elle, que les sottes craintes manifestées par notre guide arabe avaient produit sur le moral de mes hommes un mauvais effet. J’eus l’air de ne pas m’en apercevoir, et je me contentai d’accélérer ma marche.

Au reste, cette indécision, comme je m’y attendais, dura peu : une fois que notre petite troupe eut franchi la lisière de la forêt, l’espèce de fantasmagorie qui l’impressionnait disparut à ses yeux : nous ne songeâmes plus qu’au malheureux Ducasse. Rien n’était, après tout, moins propre à inspirer la crainte que l’admirable spectacle que nous avions devant nous, car il est impossible de se faire une idée, même approximative, de la magnificence des forêts vierges de l’Afrique à leur réveil.

A peine le soleil se montre-t-il-à l’horizon que le silence immense et imposant de la nuit fait place à un hymne étrange et saisissant : ramages d’oiseaux, bruissements d’insectes, frôlements de serpents et d’iguanes, élans de tigres, courses rapides de daims et de chevreuils, branches d’arbres détendues par l’humidité et se tordant, semblables à des reptiles, sous les ardentes caresses du soleil, ce sont partout des bruits bizarres, confus, divers, des murmures plaintifs et voluptueux dont on ne comprend pas les causes, et qui, réglés pour ainsi dire par un maestro invisible, se fondent cependant en un ensemble parfait et forment un orchestre divin.

Des arbres gigantesques, dont les premières branches avides de sève se sont inclinées vers le sol et ont fini par y prendre racine et par produire autant de nouveaux troncs, offrent au regard une prodigieuse diversité de formes dans leur pittoresque et fantastique grandeur. Leurs feuilles larges et épaisses, pointillées par la rosée de la nuit, ressemblent à d’inestimables écrins de diamants, et forment une voûte féerique et éblouissante qui dépasse en éclat et en magnificence les descriptions les plus outrées des conteurs orientaux. Le sol, garanti par cette voûte du contact dévorant du soleil, est recouvert par un gazon épais d’un vert d’émeraude ; ce sol composé de détritus provenant du règne animal et végétal présente une grande élasticité, ne reçoit aucune empreinte, ne rend aucun son et procure au piéton une illusion charmante : on croit marcher sur un interminable tapis de velours.

Arrivés à l’endroit où nous avions perdu Ducasse, nous fatiguions en vain depuis plus d’une heure les échos de la forêt de son nom mille fois répété, soit isolément, soit en chœur, lorsque le matelot Diaz abandonna la tête de la troupe pour venir me trouver.

— Lieutenant, me dit-il, tous ces cris-là, si je ne me trompe, ne sont bons qu’à effrayer les oiseaux, mais ne nous aideront en rien à retrouver Ducasse. Si vous voulez que notre expédition puisse avoir quelque chance de succès, il faut absolument que nous abandonnions le sentier battu où nous sommes, et que nous pénétrions dans l’intérieur de la forêt.

— Je ne m’y oppose pas, Diaz, mais si nous allions nous perdre nous-mêmes ?

— Qu’importe, lieutenant, nous sommes en nombre, nous avons des armes, des munitions et des vivres, la faim ne peut nous atteindre. Et puis, au reste, ne craignez rien, je vous réponds que nous ne nous égarerons pas. La mousse étendue sur les troncs des arbres est pour un œil exercé un indice certain ; cette mousse, qui indique le côté du nord, est aussi infaillible à consulter qu’une boussole. Je me charge de vous ramener, dès que vous me l’ordonnerez, à l’endroit précis du sentier où nous nous trouvons en ce moment !

— Ma foi, Diaz, j’ai toute confiance en vous, faites comme vous l’entendrez.

Diaz, fort de mon assentiment, s’en fut retrouver ses camarades et leur proposa d’entrer plus avant dans la forêt ; je dois ajouter, à la louange de ceux-ci, qu’ils acceptèrent avec empressement cette proposition, et que, le moment de la panique passé, l’espoir de secourir ou sauver Ducasse parut un mobile tout puissant auprès d’eux : dans aucune autre classe de la société, on ne trouve un sentiment de camaraderie plus prononcé que celui qui existe dans le cœur des matelots.

Diaz, avant d’abandonner le sentier que nous parcourions, examina la position et la hauteur du soleil, puis allumant ensuite une cigarette :

— Allons, mes amis, nous dit-il, suivez-moi. Que le ciel mette sur mon chemin un indice, quelque léger qu’il soit, du passage de Ducasse, et je vous jure que mort ou vivant je le retrouverai.

Stimulés par ces paroles, nous entrâmes avec enthousiasme dans la forêt. Aux premiers pas que je fis, je compris sans peine comment Ducasse avait pu se perdre malgré nos cris : car la végétation qui nous enveloppait pour ainsi dire dans ses liens de verdure était si épaisse, si luxuriante, si inextricable, qu’il était impossible de voir à deux pas devant soi. A chaque instant nous disparaissions, comme si c’eût été un sable mouvant, dans de hautes touffes d’herbes qui semblaient s’enfoncer sous nos pieds. Des lianes nombreuses et hérissées d’épines nous déchiraient le visage et les mains, s’enroulaient comme des serpents autour de nous et nous forçaient, pour nous dégager de leurs étreintes, à de brusques mouvements qui nous empêchaient d’observer et la direction que nous suivions et la position du sentier que nous venions d’abandonner.

Les haches dont nous étions munis apportaient heureusement un grand secours à notre marche ; nous abattions les obstacles que nous ne pouvions franchir. Grâce à Dieu, cependant, l’intérieur de la forêt ne tarda pas à s’éclaircir, et nous pûmes enfin nous voir et nous compter : pas un de nous ne manquait à l’appel.

— Eh bien, Diaz, dis-je à notre guide improvisé, où nous dirigeons-nous maintenant ?

— Faisons d’abord une halte pour laisser respirer un peu les camarades, me répondit-il à haute voix, nous verrons ensuite.

— Comme vous voudrez, Diaz !

L’Espagnol roula alors deux cigarettes, m’en offrit une, et battant le briquet me présenta du feu.

— J’ai à vous parler en secret, éloignez-vous un peu de vos hommes ! me dit-il rapidement à voix basse en allumant son tabac au mien.

Quoique fort surpris par cette demande, j’eus assez de présence d’esprit pour n’en rien laisser paraître ; seulement je me hâtai de me rendre au désir de l’Espagnol.

Mes hommes fatigués s’étant couchés par terre, je rejoignis aussitôt Diaz à dix pas plus loin.

— Prenez un air indifférent et promenez-vous à mes côtés en fumant votre cigarette, me dit-il toujours à voix basse… C’est cela… Monsieur, j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre. Nous courons un grand danger. Pas de marque d’étonnement, je vous en conjure… On nous observe peut-être… et il ne faut pas décourager les amis

— Et quel est ce danger, Diaz ? lui demandai-je en pensant qu’il pourrait bien être question du nègre Macao.

— Un vilain danger, lieutenant. Mais ne sentez-vous pas comme une odeur nauséabonde et fade, quoique pénétrante, que nous apporte le vent ?

— Oui, en effet, et que signifie cette odeur ?

— Elle nous annonce le danger dont je vous parle, et signifie que nous nous trouvons dans le voisinage de quelque serpent boa…

— Ah ! diable ! Et sont-ils grands et méchants, les serpents de Zanzibar ?

— Leur longueur varie de vingt-cinq à quarante-cinq pieds ; quoique, à vrai dire, ceux de la première dimension soient beaucoup plus communs que ceux de la seconde, ceux-là, vus en liberté ne laissent pas encore que de paraître d’une taille fort respectable… Quant à être méchants, non, ils ne le sont pas, seulement quand ils ont faim, ils attaquent, et ce n’est pas chose facile que de leur résister, le premier être vivant, fût-ce même un éléphant, qu’ils rencontrent…

— Voilà d’accablants renseignements, Diaz, que faire ? Croyez-vous que le danger nous presse ? n’aurions-nous pas encore le temps de nous éloigner ?

— Le temps nous manquerait. Vous êtes averti, le reste vous regarde. Quant à moi, si vous voulez me permettre de vous donner un conseil, je crois que la seule chose raisonnable serait, usant de l’autorité morale que vous donne votre position auprès de mes camarades, de les avertir avec adresse, et de façon à ne pas affaiblir leur courage, du danger auquel nous sommes exposés.

— Oui, en effet, nous ne pouvons nous laisser surprendre. Je vais suivre votre conseil.

Cette odeur nauséabonde dont je viens de parler, et qui d’après Diaz était un indice certain de la présence d’un serpent boa, ayant encore augmenté de force pendant que je causais avec l’Espagnol, je me décidai à aborder franchement la question, et sans perdre de temps, auprès de mes hommes :

— Holà ! debout tout le monde, mes amis, leur dis-je en élevant la voix ; l’ennemi approche !

Quoique j’eusse pris soin d’affecter un certain air de gaieté en prononçant ces paroles, il paraît que malgré moi je laissais percer dans ma voix une partie de l’émotion qui m’agitait ; car nos matelots se jetèrent tout aussitôt sur leurs fusils et se levèrent avec précipitation.

— Qu’est-ce qu’il y a donc, monsieur ? me demandèrent quelques-uns d’entre eux.

— Oh ! rien de bien effrayant, répondis-je en souriant. Il paraît qu’un serpent boa rôde dans les environs. Pourvu qu’il veuille bien nous rendre visite, je ne me plaindrai pas ; car je vous avouerai, mes amis, que je n’ai jamais encore vu de près un de ces messieurs, et que je ne serais pas fâché de pouvoir chasser celui-ci. Seulement, j’ai dû vous avertir pour que vous vous teniez sur vos gardes.

L’annonce de l’approche du monstre, ainsi mitigée par ma feinte gaieté, fut accueillie avec plus de curiosité que d’effroi par ma troupe. Toutefois chacun vérifia si l’amorce de son fusil était en bon état.

— Lieutenant, me dit Diaz en s’approchant de moi, je crois qu’il arrive… N’entendez-vous pas ces craquements de branches ? Il ne doit plus être bien loin.

L’Espagnol achevait à peine de prononcer ces paroles, que nous aperçûmes, à environ trente-cinq ou quarante pas devant nous, le monstre qui rampait à notre rencontre. Sa tête plate s’élevait d’à peu près cinq à six pieds au-dessus du sol. On devinait à une espèce d’ondulation des broussailles, que son corps, que nous ne pouvions voir, caché comme il l’était par les hautes herbes, devait présenter un respectable développement.

Le boa, soit qu’il nous eût aperçus, soit tout autre motif, s’arrêta, et resta un moment immobile devant nous : on eût dit qu’avant de commencer le combat, il voulait savoir à quoi s’en tenir sur nos forces.

— Tirez à la tête ! tirez à la tête ! nous cria Diaz en mettant lui-même le monstre en joue. Nous allions obéir à cet ordre qui répondait parfaitement à nos désirs, quand le reptile, comme s’il eût compris notre intention, disparut aussitôt dans les broussailles.

Quoique nous fussions trop nombreux pour être effrayés, nous ne pouvions cependant nous défendre d’une certaine émotion bien naturelle en pensant que le boa n’était plus guère qu’à quelques toises de nous ; sa disparition subite nous impressionna plus vivement que ne l’avait fait sa présence, car, comme les broussailles où il s’était enfui s’étendaient jusqu’à quelques pas seulement de l’endroit où nous nous trouvions, nous étions sous l’appréhension de le voir apparaître tout à coup au milieu de nos rangs.

Grâce à Dieu, cependant, il n’en fut rien ; car à peine une minute s’était-elle écoulée que nous vîmes de nouveau le monstrueux reptile : le corps à moitié roulé autour d’un arbre, il dardait vers nous sa langue fourchue et ouvrait sa bouche en nous montrant les deux doubles rangées de dents fines, blanches et aiguës qui la garnissaient.

Cette fois, ayant pour nous l’expérience, nous ne lui donnâmes plus le temps de disparaître impunément, ou du moins sans courir de danger, car cinq ou six coups de fusil tirés à la hâte contre lui retentirent à la fois.

— Il est touché, bravo ! s’écria l’Espagnol Diaz. Attention !

En effet, des craquements affreux produits par les arbustes qu’il broyait sous le poids de son corps en se débattant, et une pluie de feuilles qu’il soulevait autour de lui, nous prouvèrent bientôt que l’Espagnol ne se trompait pas.

— Allons, mes amis, en avant ! m’écriai-je.

— Au contraire ! s’écria Diaz, que personne ne bouge. Je vous demande pardon, monsieur, continua l’Espagnol ; mais j’ai l’habitude de ces sortes de bêtes… Rien n’est aussi dangereux que de les approcher pendant leur furieuse agonie… Laissez-moi faire.

Diaz, après avoir ainsi parlé, arma sa carabine, et le corps plié en deux s’éloigna presque en rampant dans la direction du monstre, Vingt secondes plus tard un coup de feu retentit.

— Vous pouvez venir à présent ! nous cria l’Espagnol. La besogne est faite.

Nous rejoignîmes aussitôt, en courant, l’intrépide chasseur : le serpent boa, la tête percée d’une balle, gisait à ses pieds.

Ma foi, à quoi bon dissimuler la vérité, et pourquoi n’avouerais-je pas que la vue du monstrueux reptile me causa, sinon un vif effroi, du moins une émotion profonde ? Son corps, d’un jaune sale et terreux, bariolé de lignes noires, pouvait bien avoir de vingt-cinq à vingt-sept pieds et était d’une grosseur proportionnée à sa longueur. Je compris alors la résistance insurmontable qu’avait opposée notre guide arabe à mes prières et à mes menaces, et je reconnus en moi-même qu’il n’avait pas tout à fait eu tort en refusant de nous accompagner dans la forêt.

Notre chasse, pour ne pas dire notre combat, terminée, nous nous remîmes en route. Seulement, quels que fussent les obstacles que nous rencontrions, nous avions soin de nous tenir serrés les uns contre les autres, et nous n’avancions qu’avec une extrême circonspection.

Tous les arbres inclinés ou tordus que nous apercevions devant nous nous semblaient autant de serpents boas ; la forêt reprenait à nos yeux son premier aspect fantastique. Quant au malheureux Ducasse, nous n’avions encore trouvé aucun indice qui pût nous mettre sur sa piste.

Harassés de fatigue, nous nous déterminâmes, vers la fin de la journée, à faire une halte dans une espèce de clairière que nous trouvâmes. Cette clairière, produite par quelque trombe qui s’était abattue dans cet endroit de la forêt, pouvait avoir environ cinq cents pas de circonférence. Nous réunîmes en un tas toutes les branches mortes qui jonchaient le sol ; puis, après avoir mis le feu à ce bûcher improvisé, nous nous occupâmes de notre souper, qui, grâce aux provisions dont nous étions munis, fut excellent et nous dédommagea des fatigues de la journée.

Enfin, notre repas terminé, nous abattîmes à coups de hache quelques jeunes arbres que nous jetâmes sur notre bûcher afin de ne nas manquer de feu pendant la nuit ; puis, étant convenus que cinq d’entre nous veilleraient à tour de rôle, nous nous arrangeâmes du mieux que nous pûmes pour nous reposer jusqu’au lendemain matin.

Je dormais depuis longtemps, lorsqu’une pression assez forte opérée sur mon bras me réveilla en sursaut : il faisait une nuit profonde

— Lieutenant ! me dit une voix que je reconnus pour être celle de l’Espagnol Diaz.

— Qu’y a-t-il ? m’écriai-je en me mettant d’un bond sur mes pieds. Un nouveau serpent boa ?

— Non, lieutenant ; mais, regardez là, devant vous… c’est cela, n’apercevez-vous rien ?

— Non, rien… Attendez donc, on dirait comme deux lumières qui changent de place.

— Ce que vous prenez pour des lumières, lieutenant, ce sont deux yeux de tigre qui reluisent dans l’obscurité.

— Ah diable ! le jour, des serpents ! la nuit, des tigres ! Le séjour de cette forêt manque définitivement de gaieté. Eh bien ! qu’est-ce qu’il nous veut, ce tigre ?

— Je ne le lui ai pas demandé, répondit l’Espagnol en souriant. Tout ce que je puis vous dire, c’est que les camarades n’attendent plus qu’un signal de ma part pour faire feu dessus. Si vous voulez joindre la balle de votre carabine à cette décharge, lieutenant dépêchez-vous… C’est pour vous procurer ce plaisir que je me suis permis de vous réveiller…

— Je vous remercie, Diaz… fort volontiers.

Je saisis aussitôt avec empressement mon arme, et je visai le monstre au juger.

— Attention ! y êtes-vous ? nous demanda presque aussitôt Diaz à voix basse.

— Oui, répondîmes-nous sur le même ton.

— Une, deux, trois, feu ! reprit l’Espagnol.

Nos dix coups partirent avec une telle spontanéité, qu’une seule détonation retentit.

— Victoire ! m’écriai-je peu après en entendant le tigre pousser des rugissements de douleur. Rechargeons nos armes, mes amis, et achevons ce rôdeur importun.

Je fus obéi avec un empressement que le lecteur concevra sans peine ; pendant dix minutes, ce fut un feu roulant de peloton.

— Parbleu ! s’il n’est pas mort, je consens à me colleter avec le plus gros boa de cette charmante forêt qui nous vaut de si agréables surprises ! m’écriai-je ce laps de temps écoulé. Inutile, mes amis, d’user vos cartouches. Le tigre doit être réduit à l’état de tamis.

Je retirai alors un tison enflammé de notre foyer, et je le lançai de toutes mes forces dans la direction où la terrible bête nous était apparue ; les étincelles qui rejaillirent du tison lorsqu’il rebondit par terre nous permirent, en effet, d’entrevoir le tigre étendu au milieu d’une mare de sang et ne donnant plus signe de vie.

Cette nouvelle réussite si complète et ce second triomphe si facile produisirent le meilleur effet sur les hommes de notre expédition. Non seulement ils oublièrent leur première panique, mais ils commencèrent même à prendre goût à la chose ; je suis persuadé que si je leur eusse proposé en ce moment de nous établir boucaniers, ma motion eût été acceptée avec enthousiasme, et qu’ils eussent volontiers déserté leur joli corsaire pour s’adonner à la vie des bois !

— Si nous allions ramasser le gibier ! s’écria un Havrais nommé Petit-Jean, qui, joignant aussitôt l’action à la parole, se mit à courir vers le tigre tué.

— Petit-Jean ! Petit-Jean ! reviens de suite, dit vivement Diaz. Hélas ! l’Espagnol n’avait pas achevé de prononcer ces paroles qu’un cri plein d’angoisse, de douleur et d’effroi, un cri que je n’oublierai jamais et que j’entends encore en écrivant ces lignes, un cri qui n’avait rien d’humain, retentit lamentable au milieu du silence de la nuit.

— A moi ! un tigre !

— Petit-Jean n’est plus ! me dit tristement Diaz en nous voyant nous disposer à courir au secours du malheureux matelot. N’importe, faisons notre devoir.

L’Espagnol, après avoir ainsi parlé, d’une main saisit un tison enflammé, de l’autre un pistolet armé : nous l’imitâmes.

Quel triste spectacle s’offrit bientôt à notre vue ! L’infortuné Petit-Jean, étendu tout de son long sur le sol, avait, lorsque nous le rejoignîmes, le cou en sang et le crâne brisé. Diaz se pencha vers lui :

— Le tigre, d’un coup de patte, lui a défoncé le crâne, et d’un coup de dent lui a traversé le cou. Pauvre Petit-Jean, il est bien abîmé ! Heureusement qu’il n’a pas eu longtemps à souffrir, sa mort a dû être instantanée.

— Mais je ne conçois rien à cela, Diaz ! m’écriai-je.

Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce que le mâle de la femelle ou la femelle du mâle que nous avons abattu, car les tigres vont ordinairement par couple, ait vengé la mort de sa compagne ou de son compagnon ? me répondit l’Espagnol. N’entendez-vous pas ces bruissements de feuilles et de branches, là, dans ce fourré qui se trouve devant nous ? c’est le tigre vainqueur !

L’idée que le terrible ennemi qui venait de nous donner une si sanglante preuve de sa force et de sa puissance pouvait d’un moment à l’autre se jeter sur nous, nous fit regagner précipitamment l’endroit éclairé par notre bûcher. Une fois en sûreté, nous dirigeâmes à tout hasard une vingtaine de coups de fusil vers le lieu où nous supposions que la bête fauve devait se tenir à l’affût.

J’ignore encore si nous fûmes assez heureux pour l’atteindre. La vue du cadavre défiguré du malheureux Petit-Jean, unie à l’appréhension que nous causait la proximité du tigre qui avait tué notre pauvre camarade, nous empêcha de fermer les yeux jusqu’au lendemain matin.

Les deux heures qui suivirent cette affreuse catastrophe, ou, pour être plus exact, le reste de la nuit, car les premiers rayons du jour ne tardèrent pas à dorer la cime des arbres de la forêt, nous restâmes sur le qui-vive, attentifs au moindre bruit, prêts à tout événement. Ce fut, quant à moi, avec un vif sentiment de reconnaissance envers Dieu que je saluai l’apparition du jour ; car il est difficile de se faire une idée de l’influence qu’exerce la vue du soleil sur le courage, le moral et l’imagination de gens qui pendant toute une nuit ont été exposés aux angoisses produites par l’attente d’une surprise et d’un danger imminent.

Après avoir creusé une fosse assez profonde, nous y déposâmes le cadavre de Petit-Jean ; puis nous nous remîmes en route. Le plus grand silence régnait parmi notre petite troupe.

Après une marche de plusieurs heures, je songeais enfin, voyant qu’aucun espoir ne nous restait de retrouver Ducasse, à faire rebrousser chemin à l’expédition et à retourner à bord, quand Diaz vint m’avertir qu’il venait de découvrir un sentier abandonné depuis longtemps, il est vrai, et presque effacé, mais qui prouvait que la partie de la forêt où nous nous trouvions avait déjà été explorée. Cette nouvelle me rendit un peu de courage, et j’ordonnai à l’Espagnol de suivre ce sentier.

Après une nouvelle marche d’une heure, nous pûmes tous remarquer, tant le fait était visible, que la forêt s’éclaircissait de plus en plus ; nous avancions alors de front, sans avoir à combattre aucun de ces mille obstacles que la végétation nous avait présentés jusqu’alors avec tant de profusion : évidemment nous touchions à la plaine.

En effet, nous ne tardâmes pas à apercevoir à cent pas devant nous une vaste et fraîche prairie tout émaillée de fleurs. Nous nous y dirigeâmes avec empressement, car nous avions hâte de quitter la forêt.

— Regardez donc, Diaz, criai-je à l’Espagnol, qui marchait en avant de moi, ne dirait-on pas que derrière ce bouquet de cocotiers s’élève un filet de fumée ?

— Vous ne vous trompez pas, monsieur, c’est bien de la fumée que vous voyez.

— Alors dirigeons-nous de ce côté.

Après avoir suivi pendant encore à peu près vingt minutes le cours d’un limpide ruisseau qui serpentait le long de la prairie, nous atteignîmes enfin le bouquet de cocotiers.

— Une habitation ! m’écriai-je.

— Je hâtai le pas, et je ne tardai pas à arriver, suivi de tout mon monde, devant une misérable hutte enfoncée sous le feuillage. Un Arabe fort âgé et tout déguenillé fumait sa pipe devant la porte. Notre vue ne sembla ni le distraire de ses pensées ni l’étonner, et il continua d’aspirer l’odorant arôme de son tabac avec la même gravité impassible.

— As-tu entendu parler d’un malheureux chrétien perdu dans la forêt voisine ? lui demandai-je.

L’Arabe, pour toute réponse, étendit lentement sa main gauche vers un petit enclos contigu à sa cabane et se remit à fumer sans prononcer une parole.

— Que veut-il dire avec ce geste ? demandai-je à Diaz. Il doit signifier quelque chose. Je ne sais, mais un pressentiment me dit que nous touchons au dénoûment de notre expédition.

— Allons visiter, monsieur, l’endroit que vient de nous désigner cet Arabe ; peut-être y trouverons-nous le mot de l’énigme que nous cherchons.

Nous ne trouvâmes d’abord, en pénétrant dans l’enclos, aucun objet qui se rapportât à Ducasse et fût digne d’éveiller notre attention. Nous allions donc nous éloigner, lorsqu’il me sembla entendre comme une voix d’homme assez rapprochée.

Je retournai vivement sur mes pas, et que l’on juge de la joie et de l’étonnement que j’éprouvai lorsque j’aperçus, couché au pied d’un cocotier et au bord d’une petite mare d’eau produite par les infiltrations de la rivière, le pauvre compagnon que nous avions si vainement cherché jusqu’alors.

— Ducasse ! m’écriai-je en me précipitant les bras ouverts à sa rencontre.

— Que me voulez-vous ? me demanda celui-ci en me regardant d’un œil fixe et un peu hagard.

— Ce que je veux ! répétai-je stupéfait de l’insensibilité et de l’indifférence de cette réception à laquelle j’étais si loin de m’attendre, mais te sauver, mon cher Ducasse, t’emmener de suite avec moi !

— M’emmener ! s’écria le matelot avec tous les signes du plus violent effroi. Oh ! je vous en conjure, laissez-moi ici…

— Es-tu donc fou, Ducasse ? Quoi ! on dirait que tu ne me reconnais pas ?

Hélas ! cette locution familière de « Es-tu donc fou ? » dont je venais de me servir sans y attacher d’importance était cependant une triste vérité. Ducasse, ainsi que ses sanglots, ses paroles incohérentes et ses gestes bizarres ne me le prouvèrent bientôt que trop clairement, avait perdu la raison.

Je ne puis rendre l’état affreux dans lequel se trouvait ce malheureux. Son corps tamisé par les insectes et déchiré par les épines ne présentait qu’une plaie. Sa maigreur était affreuse et faisait mal à voir ; quant à ses vêtements, il n’en restait que quelques lambeaux qui pendaient, semblables à des bouts de ficelle effrangés, le long de ses jambes et de ses bras. J’espérais que, le premier moment de la surprise passé, l’infortuné reviendrait à lui, il n’en fut rien ; nous dûmes employer la force pour l’arracher du gazon où il se cramponnait avec ses ongles en ne cessant de crier :

— Laissez-moi. Si je m’en vais d’ici… je ne retrouverai plus ailleurs des noix de cocos à manger et de l’eau à boire… Laissez-moi ; d’ailleurs je suis dans le paradis. Je veux rester ici jusqu’au jour du jugement dernier.

A la suite d’une crise nerveuse produite par les efforts violents qu’il fit pour nous résister, Ducasse tomba dans un profond sommeil que nous respectâmes religieusement.

A son réveil, qui n’eut lieu que vers la fin du jour, le pauvre garçon recouvra quelques lueurs fugitives de raison qui nous donnèrent un peu d’espoir : il parut même à plusieurs reprises nous reconnaître.

Nous nous empressâmes de lui administrer un cordial que nous avions emporté avec nous, et nous eûmes le bonheur de le voir se rendormir de nouveau. La nuit, car nous le veillâmes jusqu’au lendemain matin, se passa d’une façon assez calme ; quand il se réveilla, un peu après le lever du soleil, il était assez bien remis.

Jamais je n’oublierai la scène attendrissante qui suivit son retour à la raison : ce fut avec de douces larmes de bonheur qu’il nous embrassa tous les uns après les autres.

— Ah ! mes bons amis, nous dit-il la première effusion de la joie passée, que j’ai souffert ! que j’ai souffert ! Pas un mot, je vous en conjure, sur le passé. Ne m’interrogez pas ! Plus tard, si vous l’exigez, je vous ferai le récit de mes aventures… Mais je sens qu’en ce moment cette tâche serait au-dessus de mes forces… Rien qu’à la pensée des maux que j’ai endurés, je sens comme un voile qui s’étend sur mon intelligence.

Vers le milieu de la journée, Ducasse nous ayant déclaré à plusieurs reprises qu’il se sentait assez de force pour nous suivre, car il lui tardait de s’éloigner des lieux où il avait passé de si terribles moments, nous nous remîmes en route pour retourner à bord.

Je passerai sous silence les incidents de peu d’importance et les fatigues fort supportables qui remplirent notre voyage. Nous arrivâmes, après trois jours de marche, à une lieue de la ville de Zanzibar, au point même d’où nous étions partis pour notre expédition.

Nous y trouvâmes une embarcation du Tigre-du-Bengale qui nous attendait par ordre de Cousinerie, et l’on nous apprit que la paix était faite entre le capitaine et le gouverneur.

Ce dernier même, afin de ne pas laisser de trace du passé, avait invité son ex-ennemi à une pêche au souffleur qui devait avoir lieu dans le canal de Zanzibar. Cousinerie avait été assez bon dans cette circonstance pour songer à son ancien lieutenant ; il avait donné l’ordre que l’on mît, si tel était mon désir, une embarcation à mes ordres afin que je pusse le rejoindre. Comme d’assister aux réparations des avaries reçues par le Tigre-du-Bengale dans son dernier combat n’était pas une chose bien récréative et intéressante pour moi, je m’empressai de mettre à profit la complaisance du capitaine en usant de l’embarcation dont je pouvais disposer.

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