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CHAPITRE I

La traversée, Southampton, Arrivée à Londres.

Alea Jacta est! Le sort en est jeté.

Je me décide à visiter Londres et à passer une quinzaine à Oxford chez une vieille amie de ma mère qui m’invite depuis vingt ans... Je ne l’ai pas vue depuis mon enfance, mais nous avons conservé ensemble d’affectueuses relations épistolaires.

Ce projet était bien au fond de ma pensée, mais je n’en avais pas parlé à Suzette, de peur de l’effrayer; elle se montre très émotionnée.

Le temps s’est remis, il est superbe, l’eau est aussi calme que l’air. All right! comme disent les Anglais. Nous naviguons dans une sécurité parfaite. Vers trois heures de l’après-midi nous apercevons une ligne grisâtre qui va grandissant: c’est l’Angleterre. Au fur et à mesure que nous nous approchons, les côtes se détachent, la terre apparaît; nous distinguons maintenant les habitations. Beaucoup de ces jolis cottages sont en briques rouges, ce qui assombrit bien plus le paysage que des maisons blanches. Quand le soleil allume des flammes sur ces maisons-là, on croit voir un incendie. L’ensemble est riche et mélancolique; c’est peut-être beau, mais ce n’est pas coquet.

Voilà cependant des arbres superbes, de belles demeures, de magnifiques châteaux, au premier rang celui de la Reine, beaucoup de verdure, peu de fleurs.

Nous débarquons à Southampton. La Douane fait son devoir avec un zèle remarquable. Southampton m’a paru une ville déserte. Nous n’avons pas rencontré vingt personnes dans les rues à cause du dimanche, et cependant, c’est une ville intéressante à visiter: elle possède d’anciens monuments, de belles églises, un commerce marchand très actif et des chantiers de constructions considérables. Plusieurs quartiers sont neufs, mais c’est une très vieille ville qui fut bâtie par les Romains et se développa sous les Saxons. En 1339 elle subit un rude assaut: une flotte française l’envahit et la pilla.

Nous arrivons à Londres à dix heures du soir. Ah! mon Dieu, quelle gare, quel dédale de trains! comment sortir de là? C’est à perdre la tête et l’on m’assure qu’à elle seule la ville de Londres compte cinq cent soixante-huit gares ou stations de chemin de fer. Il passe par jour à Clapham mille trois cent soixante-quatorze trains; en 1881 le métropolitain a voituré cent dix millions de voyageurs!

JOURNAL DE SUZETTE

Nous voilà donc embarquées pour l’Angleterre...

Ah! quel beau bateau. Je monte sur le pont, il n’y a personne, tout est silencieux, on dirait que notre navire marche tout seul, en apparence du moins; c’est un grand spectacle que celui de la mer: se croire perdu dans l’infini, quelle sensation étrange et nouvelle pour moi, le doux balancement des vagues endort mon corps et ma pensée. Combien de temps vais-je rêver ainsi? je ne sais, mais le vent fraîchit beaucoup, je vais chercher mon châle...

A midi j’ai servi le déjeuner de Madame: du jambon, des œufs et du thé. Pas d’apparence de mal de mer. Notre navire glisse gracieusement sur l’onde comme un oiseau; décidément je m’imaginais ce voyage plus terrible... Nous croisons plusieurs bateaux qui vont en France. Ah! les veinards! Vers quatre heures nous apercevons les côtes d’Angleterre; presque toutes les maisons sont rouges, quand le soleil les embrase elle font penser à messir Satanas. C’est comme une vision flamboyante de ses palais...

Les douaniers de Southampton visitent les malles avec une âpreté sans pareille. Les nôtres sont sens dessus dessous et l’une des serrures est brisée. Comment la réparer? nous réclamons vainement un serrurier, c’est aujourd’hui dimanche. Il faut se rabattre sur des cordes et fermer nos caisses à la diable.

Nous avons le temps de donner un coup d'œil à la ville; plus tard nous prendrons le train pour Clapham, faubourg de Londres, où nous devons nous arrêter quelques jours. Je serai très fière à mon retour de pouvoir dire que j’ai visité la capitale de la grande Angleterre.

Il ne faut pas visiter Southampton le dimanche: du reste toutes les villes anglaises sont tristes ce jour-là, chacun se retire at home, non pour méditer et prier, mais pour se réfectorer. Les trois principales occupations de cette sainte journée sont d’entendre l’office, de boire et de manger. Du haut au bas de l’échelle sociale tout le monde fête le rosbif. Le jour du Seigneur en Angleterre devrait s’appeler le jour du bœuf.

Ah! comme cinquante lieues de mer changent les habitudes, les choses, les gens! Nous voilà donc errant dans les rues de Southampton; Madame mourait de soif et moi aussi. Nous cherchons un restaurant quelconque, ils sont tous fermés; nous avisons enfin une pâtisserie, son propriétaire parle un peu français; nous lui avons demandé deux verres de bière. «Deux verres de bière, nous répond-il scandalisé, vous ignorez donc que le dimanche jusqu’à six heures il est défendu de boire hors de chez soi.» Par charité il nous apporte une carafe d’eau pour nous aider à avaler ses détestables gâteaux pétris à la graisse au lieu de beurre. Des gâteaux à me dégoûter à jamais d’épouser... un pâtissier anglais.

Enfin nous sommes dans le train pour Clapham. Ce chemin de fer ne vaut pas ceux de France, il est plus bas, moins confortable. On ne crie pas le nom des stations, et le service des bagages laisse beaucoup à désirer. On met son adresse sur ses colis et la gare de destination. C’est aux employés à se débrouiller pour les expédier et à vous de vous débrouiller pour les reconnaître à la gare d’arrivée. Cette perquisition à travers tant de bagages manque de charme. Sans moi je ne sais pas ce que Madame serait devenue... A partir de Londres, nous dit-on, les trains sont plus rapides et plus confortables. C’est à la lueur des lanternes que nous faisons notre entrée à Londres. En arrivant, pas plus d’omnibus que dans ma poche, il faut prendre un cab. Nous descendons dans un des plus beaux hôtels de Londres, Charing Cross. Deux domestiques hommes parlent un peu français, ce qui nous sera commode. Madame a une grande chambre, un grand lit où l’on coucherait quatre à l’aise, une grande cuvette où un enfant de dix-huit mois se noierait facilement, un grand... enfin tout est grand. Un ascenseur fait le service à tous les étages.

Nous voilà donc à Londres. C’est égal, je me sens bien dépaysée, et malgré moi je fredonne: Pauvre exilé sur la terre étrangère, etc. Sans doute je suis bien aise de visiter cette ville énorme, mais je serai encore plus contente quand j’en serai revenue.

J’ai bien dormi, c’est fort heureux, et je rends grâce à Dieu de n’avoir pas eu besoin d’allumettes, car il est défendu aux domestiques d’en avoir dans leur chambre à coucher; on ne saurait prendre trop de précautions contre le feu.

JOURNAL DE MADAME

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