Chapitre 22
Un grand nombre de camarades et de blessés restèrent à Gosselies, mais la masse poursuivit sa route, et vers neuf heures on commençait à découvrir tout au loin les clochers de Charleroi, quand tout à coup des cris, des plaintes et des coups de feu s’entendirent en avant de nous à plus d’une demi-lieue. Toute l’immense colonne de misérables fit halte en criant :
— La ville ferme ses portes ! nous sommes arrêtés ici…
La désolation et le désespoir se peignaient sur toutes les figures. Mais un instant après, le bruit courut que des convois de vivres approchaient et qu’on ne voulait pas faire les distributions. Alors la fureur remplaça l’épouvante, et tout le long de la route on entendait qu’un cri :
— Tombons dessus ! Assommons les gueux qui nous affament !… Nous sommes trahis !
Les plus craintifs, les plus abattus se mirent à presser le pas en levant le sabre, ou en chargeant leur fusil.
On voyait d’avance que ce serait une véritable boucherie, si les conducteurs et l’escorte ne se rendaient pas. – Buche lui-même criait :
— Il faut tout massacrer… nous sommes trahis !… Arrive, Joseph !… vengeons-nous !…
Mais, je le retenais par le collet en lui criant :
— Non, Jean, non ! nous avons déjà bien assez de massacres… Nous sommes réchappés de tout ; ce n’est pas ici qu’il faut nous faire tuer par des Français. Arrive !…
Il se débattait. Pourtant, à la fin, comme je lui montrais un village à gauche de la route, en lui disant :
— Tiens ! voilà le chemin du Harberg, voilà des maisons comme aux Quatre-Vents ! Allons plutôt là, demander du pain. J’ai de l’argent, nous en aurons pour sûr. Arrive ! Cela vaudra mieux que d’attaquer les convois comme une bande de loups.
Il finit par se laisser entraîner. Nous traversâmes encore une fois les récoltes. Sans la faim qui nous pressait, nous nous serions assis au bord du sentier à chaque pas. Mais au bout d’une demi-heure nous arrivâmes, grâce à Dieu, devant une espèce de ferme abandonnée, les fenêtres cassées, la porte ouverte au large, et de gros tas de terre noire autour. Nous entrâmes en criant :
— Est-ce qu’il n’y a personne ?
Nous tapions contre les meubles avec nos crosses, pas une âme ne répondait. Notre fureur s’augmentait d’autant plus, que nous voyions quelques misérables venir par le même chemin que nous, et que nous pensions :
« Ils viennent manger notre pain ! »
Ah ! ceux qui n’ont pas souffert des privations pareilles ne connaissent pas la fureur des hommes. C’est horrible !… horrible !… Nous avions déjà cassé la porte d’une armoire pleine de linge, et nous bouleversions tout avec nos baïonnettes, quand une vieille femme sortit de dessous une table de cuisine, qui couvrait l’entrée de la cave ; elle sanglotait et disait :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de nous !
Cette maison avait été pillée au petit jour. On avait emmené les chevaux ; l’homme avait disparu, les domestiques s’étaient sauvés. Malgré notre fureur, la vue de la pauvre vieille nous fit honte de nous-mêmes, et je lui dis :
— N’ayez pas peur… nous ne sommes pas des monstres. Seulement donnez-nous du pain, ou nous allons périr.
Elle, assise sur une vieille chaise, ses mains sèches croisées sur les genoux, disait :
— Je n’ai plus rien… Ils ont tout pris, mon Dieu !… tout… tout.
Ses cheveux gris lui pendaient sur les joues. J’aurais voulu pleurer pour elle et pour nous.
— Ah ! nous allons chercher nous-mêmes, dis-je à Buche.
Et nous passâmes dans toutes les chambres, nous entrâmes dans l’écurie. Nous ne voyions rien, tout avait été pillé, cassé.
J’allais ressortir, quand, derrière la vieille porte, dans l’ombre, je vis un placard blanchâtre contre le mur. Je m’arrêtai, j’étendis la main ; c’était un sac de toile avec une bretelle, que je décrochai bien vite en tremblant.
Buche me regardait… Le sac était lourd… je l’ouvris… il y avait deux grosses raves noires, une demi-miche de pain sec et dur comme de la pierre, une grosse paire de ciseaux pour tailler les haies, et tout au fond, quelques oignons et du sel gris dans un papier.
En voyant cela, nous poussâmes un cri ; la peur de voir arriver les autres nous fit courir derrière, bien loin dans les seigles, en nous cachant et nous courbant comme des voleurs. Nous avions repris toutes nos forces, et nous nous assîmes au bord d’un petit ruisseau. Buche me disait :
— Écoute, j’ai ma part !
— Oui… la moitié de tout, lui dis-je ; tu m’as aussi laissé boire à ta gourde… Je veux partager.
Alors il se calma.
Je coupai le pain avec mon sabre, disant :
— Choisis, Jean, voici ta rave… voici la moitié des oignons, et le sel dans le sac entre nous.
Nous mangeâmes le pain sans le tremper dans l’eau, nous mangeâmes notre rave, les oignons et le sel. Nous aurions voulu continuer de manger toujours ; pourtant nous étions rassasiés ! Nous nous agenouillâmes au bord du ruisseau les mains dans l’eau, et nous bûmes.
— Maintenant, allons-nous-en, dit Buche, et laissons le sac !
Malgré la fatigue qui nous cassait les jambes, nous repartîmes à gauche, pendant que sur la droite, derrière nous du côté de Charleroi, les cris, les coups de fusil redoublaient, et que tout le long de la route on ne voyait que des gens se battre. Mais c’était déjà loin. Nous tournions la tête de temps en temps, et Buche me disait :
— Joseph, tu as bien fait de m’entraîner… Sans toi, je serais peut-être étendu là-bas, au bord de cette route, assommé par un Français. J’avais trop faim. Mais où nous sauver, à cette heure ?
Je lui répondais :
— Suis-moi !
Nous traversâmes bientôt un grand et beau village, aussi pillé et abandonné. Plus loin, nous rencontrâmes des paysans, qui nous regardaient d’un air de défiance, en se rangeant au bord du chemin. Nous devions avoir de mauvaises mines, surtout Buche avec sa tête bandée et sa barbe de huit jours, épaisse et dure comme les soies d’un sanglier.
Vers une heure de l’après-midi, nous avions déjà repassé la Sambre sur le pont du Châtelet ; mais comme les Prussiens étaient en route, nous ne fîmes pas encore halte dans cet endroit. J’avais pourtant déjà bonne confiance, je pensais :
« Si les Prussiens continuent leur poursuite, ils suivront certainement la grande masse, pour faire plus de prisonniers, et recueillir des canons, des caissons et des bagages. »
Voilà comment étaient forcés de raisonner des hommes qui trois jours auparavant faisaient trembler le monde !
Je me souviens qu’en arrivant, sur les trois heures, dans un petit village, nous nous arrêtâmes devant une forge pour demander à boire. Aussitôt les gens du pays nous entourèrent, et le forgeron, un homme grand et brun, nous dit d’entrer dans l’auberge en face, qu’il allait venir, et que nous prendrions une cruche de bière avec lui.
Naturellement cela nous fit plaisir, car nous avions peur d’être arrêtés, et nous voyions que ces gens étaient pour nous.
L’idée me vint aussi qu’il me restait de l’argent dans mon sac, et que j’allais pouvoir m’en servir.
Nous entrâmes donc dans cette auberge, qui n’était qu’un bouchon, les deux petites fenêtres sur la rue, et la porte ronde s’ouvrant à deux battants, comme dans les villages de chez nous. Quand nous fûmes assis, la salle se remplit tellement de monde, hommes et femmes, pour avoir des nouvelles, que nous pouvions à peine respirer.
Le forgeron vint. Il avait ôté son tablier de cuir, et mis une petite blouse bleue ; et tout de suite, lorsqu’il entra, nous reconnûmes que cinq ou six autres honnêtes bourgeois le suivaient : c’était le maire, l’adjoint et les conseillers municipaux de cet endroit.
Ils s’assirent sur les bancs en face de nous, et nous firent servir de la bière aigre, comme on l’aime en ce pays. Buche ayant demandé du pain, la femme de l’aubergiste nous apporta la miche et un gros morceau de bœuf dans une écuelle. Tous nous disaient :
— Mangez ! mangez.
Quand l’un ou l’autre nous adressait des questions sur la bataille, le maire ou le forgeron s’écriait :
— Laissez donc ces hommes finir… vous voyez bien qu’ils arrivent de loin.
Et seulement à la fin ils nous interrogèrent, nous demandant s’il était vrai que les Français venaient de perdre une grande bataille. On leur avait rapporté d’abord que nous étions vainqueurs, et maintenant un bruit se répandait que nous étions en déroute.
Nous comprîmes bien qu’ils avaient entendu parler de Ligny, et que cela leur troublait les idées.
J’étais honteux de leur avouer notre débâcle ; je regardais Buche, qui dit :
— Nous avons été trahis !… Les traîtres ont livré nos plans… L’armée était pleine de traîtres chargés de crier : « Sauve qui peut ! » Comment voulez-vous que par ce moyen nous n’ayons pas perdu ?
C’était la première fois que j’entendais parler de cette trahison ; quelques blessés criaient bien : « Nous sommes trahis ! » mais je n’avais pas fait attention à leurs paroles ; et quand Buche nous tira d’embarras par ce moyen j’en fus content et même étonné.
Ces gens alors s’indignèrent avec nous contre les traîtres. Il fallut leur expliquer la bataille et la trahison. Buche disait que les Prussiens étaient arrivés par la trahison du maréchal Grouchy. Cela me paraissait tout de même trop fort ; mais les paysans, remplis d’attendrissement, nous ayant encore fait boire de la bière et même donné du tabac et des pipes, je finis par dire comme Buche. Ce n’est que plus tard, après être partis de là, que l’idée de nos mensonges abominables me fit honte à moi-même, et que je m’écriai :
— Sais-tu bien, Jean, que nos mensonges sur les traîtres ne sont pas beaux ? Si chacun en raconte autant, finalement, nous serons tous des traîtres, et l’Empereur seul sera un honnête homme. C’est honteux pour notre pays, de dire que nous avons tant de traîtres parmi nous… Ce n’est pas vrai !
— Bah ! bah !… disait-il, nous avons été trahis ; sans cela, jamais des Anglais et des Prussiens ne nous auraient forcés de battre en retraite.
Et jusqu’à huit heures du soir nous ne fîmes que nous disputer. Nous arrivâmes alors dans un autre village appelé Bouvigny. Nous étions tellement fatigués que nos jambes étaient roides comme des piquets, et que depuis longtemps il nous fallait un grand courage pour faire un pas.
Nous croyions être bien loin des Prussiens. Comme j’avais de l’argent, nous entrâmes dans une auberge en demandant à coucher.
Je sortis une pièce de six livres, pour montrer que nous pouvions payer. J’avais résolu de changer d’habits le lendemain, de planter là mon fusil, mon sac, ma giberne, et de retourner chez nous ; car je croyais la guerre finie, et je me réjouissais, au milieu de tous ces grands malheurs, d’avoir retiré mes bras et mes jambes de l’affaire.
Buche et moi, ce soir-là, couchés dans une petite chambre, la sainte Vierge et l’enfant Jésus dans une niche au-dessus de nous, entre les rideaux, nous dormîmes comme des bienheureux.
Le lendemain, au lieu de continuer notre route, nous étions si contents de rester assis sur une bonne chaise dans la cuisine, d’allonger nos jambes et de fumer notre pipe, en regardant bouillir la marmite, que nous dîmes :
— Restons ici tranquillement ! Demain nous serons bien reposés ; nous achèterons deux pantalons de toile, deux blouses, nous couperons deux bons bâtons dans une haie, et nous retournerons par petites étapes à la maison.
Cela nous attendrissait de penser à ces choses agréables.
C’est aussi de cette auberge que j’écrivis à Catherine, à la tante Grédel et à M. Goulden. Je ne leur dis qu’un mot :
« Je suis sauvé… Remercions Dieu !… J’arrive… Je vous embrasse de tout mon cœur mille et mille fois !
» Joseph Bertha. »
En écrivant, je louais le Seigneur ; mais bien des choses devaient encore m’arriver avant de monter notre escalier, au coin de Fouquet en face du Bœuf-Rouge. Quand on est pris par la conscription, il ne faut pas se presser d’écrire qu’on est relâché. Ce bonheur ne dépend pas de nous, et la bonne volonté de s’en aller ne sert de rien.
Enfin ma lettre partit par la poste, et de toute cette journée nous restâmes à l’auberge du Mouton-d’Or.
Après avoir bien soupé, nous montâmes dormir. Je disais à Buche :
— Hé ! Jean ! c’est autre chose de faire ce qu’on veut, ou d’être forcé de répondre à l’appel.
Nous riions tous les deux, malgré les malheurs de la patrie, – sans y penser, bien entendu, car nous aurions été de véritables gueux.
Enfin, pour la seconde fois, nous étions couchés dans notre lit, lorsque, vers une heure du matin, nous fûmes éveillés d’une façon extraordinaire : – le tambour battait… on entendait marcher dans tout le village. – Je poussai Buche, qui me dit :
— J’entends bien… Les Prussiens sont dehors !
On peut se figurer notre épouvante. Mais au bout d’un instant, ce fut bien pire, car on frappait à la porte de l’auberge, qui s’ouvrit, et deux secondes après la grande salle était pleine de monde. On montait l’escalier. Buche et moi nous nous étions levés ; il disait :
— Je me défends, si l’on veut me prendre !
Moi je n’osais pas songer à ce que j’allais faire.
Nous étions déjà presque habillés, et j’espérais pouvoir me sauver pendant la nuit, avant d’être reconnu, quand des coups retentirent à notre porte ; on criait :
— Ouvrez !
Il fallut bien ouvrir.
Un officier d’infanterie, trempé par la pluie, son gros manteau bleu collé sur les épaulettes, et suivi d’un vieux sergent qui tenait une lanterne, entra. Nous reconnûmes que c’étaient des Français. L’officier nous dit brusquement :
— D’où venez-vous ?
— Du Mont-Saint-Jean, mon lieutenant, lui répondis-je.
— De quel régiment êtes-vous ?
— Du 6e léger.
Il regarda le numéro de mon shako sur la table, et je vis en même temps le sien : c’était aussi du 6e léger. De quel bataillon ? fit-il en fronçant le sourcil.
— Du 3 ».
Buche, tout pâle, ne disait rien. L’officier regardait nos fusils, nos sacs, nos gibernes, derrière le lit, dans un coin.
— Vous avez déserté ! fit-il.
— Non, mon lieutenant, nous sommes partis les derniers, sur les huit heures, du Mont-Saint-Jean…
— Descendez, nous allons voir cela. Nous descendîmes.
L’officier nous suivait, le sergent marchait devant avec la lanterne.
La grande salle en bas était pleine d’officiers du 12echasseurs à cheval et du 6e léger. Le commandant du 4e bataillon du 6e se promenait de long en large, en fumant une petite pipe de bois. Tous ces gens étaient trempés et couverts de boue.
L’officier dit quatre mots au commandant qui s’arrêta, ses yeux noirs fixés sur nous, et son nez crochu recourbé dans ses moustaches grises. Il n’avait pas l’air tendre, et nous posa de suite cinq ou six questions sur notre départ de Ligny sur la route des Quatre-Bras et la bataille ; il clignait des yeux en serrant les lèvres. Les autres allaient et venaient, tramant leurs sabres sans écouter. Finalement le commandant dit :
— Sergent… ces deux hommes entrent dans la 2ecompagnie. Allez !
Il reprit sa pipe au bord de la cheminée, et nous sortîmes avec le sergent, bien heureux d’en être quittes à si bon marché, car on aurait pu nous fusiller comme déserteurs devant l’ennemi. Le sergent nous conduisit à deux cents pas, au bout du village, près d’un hangar.
On avait allumé des feux plus loin dans les champs ; des hommes dormaient sous le hangar, contre les portes d’écurie et les piliers. Il tombait une petite pluie fine dans la rue ; toutes les flaques d’eau tremblotaient à la lune grise et brouillée. Nous restâmes debout sous un pan de toit, au coin de la vieille maison, songeant à nos misères.
Au bout d’une heure, le tambour se mit à rouler sourdement, les hommes secouèrent la paille et le foin de leurs habits, et nous repartîmes. Il faisait encore nuit sombre ; derrière nous, les chasseurs sonnaient le boute-selle.
Entre trois et quatre heures, au petit jour, nous vîmes un grand nombre d’autres régiments, cavalerie, infanterie et artillerie, en marche comme nous, par différents chemins : – tout le corps du maréchal Grouchy en retraite ! Le temps mouillé, le ciel sombre, ces longues files d’hommes accablés de lassitude, le chagrin d’être repris et de penser que tant d’efforts, tant de sang répandu n’aboutissaient pour la seconde fois qu’à l’invasion, tout cela nous faisait pencher la tête. On n’entendait que le bruit des pas dans la boue.
Cette tristesse durait depuis longtemps, lorsqu’une voix me dit :
— Bonjour, Joseph !
Je m’éveillai, regardant celui qui me parlait, et je reconnus le fils du tourneur Martin, notre voisin de Phalsbourg ; il était caporal au 6e, et marchait en serre-file, l’arme à volonté. Nous nous serrâmes la main. Ce fut une véritable consolation pour moi de voir quelqu’un du pays.
Malgré la pluie qui tombait toujours, et la grande fatigue, nous ne fîmes que parler de cette terrible campagne. – Je lui racontai la bataille de Waterloo ; lui me dit que le 4e bataillon, à partir de Fleurus, avait fait route sur Wavre avec tout le corps d’armée de Grouchy ; que, dans l’après-midi du lendemain 18, on entendait le canon sur la gauche, et que tout le monde voulait marcher dans cette direction ; que c’était aussi l’avis des généraux, mais que le maréchal, ayant reçu des ordres positifs, avait continué sa route sur Wavre. Ce n’est qu’entre six et sept heures, et quand il fut clair que les Prussiens s’étaient échappés, qu’on avait changé de direction à gauche, pour aller rejoindre l’Empereur ; malheureusement il était trop tard, et vers minuit il avait fallu prendre position dans les champs. Chaque bataillon avait formé le carré. À trois heures du matin, le canon des Prussiens avait réveillé les bivouacs, et l’on s’était tiraillé jusqu’à deux heures de l’après-midi, moment où l’ordre était venu de se mettre en retraite. C’était encore une fois bien tard, disait Martin, car une partie de l’armée qui venait de battre celle de l’Empereur, se trouvait déjà sur nos derrières, et cela nous força de marcher tout le restant du jour et la nuit suivante jusqu’à six heures du matin, pour nous en dégager. – À six heures, le bataillon avait pris position près du village de Temploux ; à dix, les Prussiens arrivaient en forces supérieures, on leur avait opposé la plus vigoureuse résistance, pour donner le temps à l’artillerie et aux bagages de passer le pont à Namur. Tout le corps d’armée avait heureusement défilé par la ville, excepté le 4e bataillon, par la faute du commandant Delong, qui s’était laissé tourner à droite de la route, et qui dut se jeter dans la Sambre pour n’être pas coupé. Plusieurs hommes avaient été faits prisonniers, d’autres s’étaient noyés en essayant de passer la rivière à la nage. – C’est tout ce que me raconta Martin ; il n’avait aucune nouvelle de chez nous.
Ce même jour, nous passâmes par Givet ; le bataillon bivouaqua près du village de Hierches, une demi-lieue plus loin. Le lendemain, après avoir passé par Fumay et Rocroy, nous couchâmes à Bourg-Fidèle, le 23 juin à Blombay, le 24 à Saulse-Lenoy, – où l’on apprit l’abdication de l’Empereur, – et les jours suivants à Vitry, près de Reims, à Jonchery, à Soissons ; de là le bataillon prit la route de Villers-Cotterets ; mais l’ennemi nous ayant déjà devancés, nous changeâmes de direction par La Ferté-Milon, et nous allâmes bivouaquer à Neuchelles, village ruiné par l’invasion de 1814, et qui n’avait pas encore été rebâti.
Nous partîmes de cet endroit le 29, vers une heure du matin, et nous passâmes par Meaux. Il fallut prendre la route de Lagny, parce que les Prussiens occupaient celle de Claye ; nous poursuivîmes notre route tout le jour et la nuit suivante.
Le 30, à cinq heures du matin, nous étions au pont de Saint-Maur. Le même jour, à trois heures du soir, nous avions passé hors de Paris, et nous bivouaquions près d’un endroit riche en toutes choses, appelé Vaugirard, sur la route de Versailles. Le 1er juillet, nous étions allés bivouaquer près d’un endroit superbe appelé Meudon. On voyait, aux jardins, aux vergers entourés de murs, à la grandeur extraordinaire des maisons, à leur bon entretien, que c’étaient les environs de la plus belle ville du monde, et pourtant nous vivions au milieu de la misère et des dangers ; le cœur nous en saignait ! Les gens sont bons, ils aiment les soldats ; on nous appelait défenseurs de la patrie, et les plus pauvres voulaient se battre avec nous.
Le 1er juillet, nous quittâmes la position à onze heures du soir, pour aller à Saint-Cloud, qui n’est que palais sur palais, jardins sur jardins, grands arbres, allées magnifiques ; tout ce qu’on peut se figurer d’admirable. À six heures, nous partîmes de Saint-Cloud, pour revenir prendre position à Vaugirard. Des rumeurs terribles couraient dans la ville… L’Empereur était parti pour Rochefort… On disait :
— Le roi de Rome va revenir… Louis XVIII est en route…
On ne savait rien dans cette ville, où l’on devrait tout savoir d’abord.
À Vaugirard, l’ennemi vint nous attaquer vers une heure de l’après-midi, dans les environs du village d’Issy. Nous nous battîmes jusqu’à minuit pour notre capitale.
Le peuple nous aidait, il venait relever nos blessés sous le feu des Prussiens ; les femmes avaient pitié de nous.
Notre souffrance d’avoir été menés jusque-là par la force ne peut pas se dire… J’ai vu Buche lui-même pleurer, parce que nous étions en quelque sorte déshonorés. – J’aurais bien voulu ne pas voir cela ! – Douze jours auparavant, je ne me figurais pas si bien la France. En voyant Paris avec ses clochers et ses palais innombrables, qui s’étendent aussi loin que va le ciel, je pensais :
« C’est la France !… Voilà ce que depuis des centaines et des centaines d’années nos anciens ont amassé. Quel malheur de dire que les Anglais et que les Prussiens arrivent jusqu’ici. »
À quatre heures du matin, nous attaquâmes les Prussiens avec une nouvelle fureur, et nous leur reprîmes les positions perdues la veille. – C’est alors que des généraux vinrent nous annoncer une suspension d’armes. – Ces choses se passaient le 3 juillet 1815. Nous pensions que cette suspension d’armes était pour prévenir l’ennemi que, s’il ne se retirait pas, la France se lèverait comme en 92 et qu’elle l’écraserait ! Nous avions des idées pareilles ; et moi, voyant ce peuple qui nous soutenait, je me rappelais les levées en masse dont le père Goulden me parlait toujours.
Malheureusement un grand nombre étaient si las de Napoléon et des soldats, qu’ils sacrifiaient la patrie elle-même pour en être débarrassés ; ils mettaient tout sur le dos de l’Empereur, et disaient que sans lui les autres n’auraient jamais eu ni la force ni le courage de venir, qu’il nous avait épuisés, et que les Prussiens eux-mêmes nous donneraient plus de liberté.
Le peuple parlait comme M. Goulden, mais il n’avait pas d’armes ni de cartouches ; on avait fait des piques pour lui !…
Et comme on rêvait à ces choses, le 4 on nous annonça l’armistice, par lequel les Prussiens et les Anglais devaient occuper les barrières de Paris, et l’armée française se retirer derrière la Loire.
Alors l’indignation de tous les honnêtes gens fut si grande, que la colère nous rendit furieux ; les uns cassaient leurs fusils, les autres déchiraient leurs uniformes, et tout le monde criait :
— Nous sommes trahis… nous sommes livrés… Les vieux officiers, pâles comme des morts, restaient là… Les larmes leur coulaient sur les joues. Personne ne pouvait nous apaiser. Nous étions tombés au-dessous de rien : – nous étions un peuple conquis !
Dans deux mille ans, on dira que Paris a été pris par les Prussiens et les Anglais… c’est une honte éternelle, mais cette honte ne repose pas sur nous.
Le bataillon partit de Vaugirard à cinq heures du soir, le 5 juillet, pour aller bivouaquer à Montrouge. Comme on voyait que le mouvement du côté de la Loire commençait, chacun se dit :
« Qu’est-ce que nous sommes donc ? Est-ce que nous obéissons aux Prussiens ? Parce que les Prussiens veulent nous voir sur l’autre rive de la Loire, nous sommes forcés d’obéir ? Non ! non ! cela ne peut pas aller. Puisqu’on nous trahit, eh bien ! partons. Tout cela ne nous regarde plus. Nous avons fait notre devoir… Nous ne voulons pas obéir à Blücher ! »
Et ce même soir la désertion commença. Tous les soldats partaient, les uns à droite, les autres à gauche. Des hommes en blouse et de pauvres vieilles femmes voulaient nous emmener dans leurs rues innombrables, et tâcher de nous consoler : mais nous n’avions pas besoin de consolations. – Je dis à Buche :
— Laissons tout cela… retournons à Phalsbourg… au Harberg… reprenons notre état, vivons comme d’honnêtes gens. Si les Prussiens, les Autrichiens ou les Russes arrivent là-bas, les montagnards et ceux de la ville sauront bien se défendre. Nous n’aurons pas besoin de grandes batailles pour en exterminer des mille et des mille. En route !
Nous étions une quinzaine de Lorrains au bataillon ; nous partîmes ensemble de Montrouge, où se trouvait le quartier général, et nous passâmes par Ivry et Bercy, qui sont des endroits de toute beauté ; mais le chagrin nous empêchait de voir le quart de ce qu’il aurait fallu regarder. Les uns conservaient l’uniforme, d’autres n’avaient que la capote, d’autres avaient acheté une blouse.
Derrière Saint-Mandé, tout près d’un bois où l’on voit à gauche de hautes tours, et que l’on nous dit être Vincennes, nous trouvâmes enfin la route de Strasbourg. C’était le 6 au matin, et, depuis cet endroit, nous fîmes régulièrement nos douze lieues par jour.
Le 8 juillet, on savait déjà que Louis XVIII allait revenir, et que Mgr le comte d’Artois ferait son salut. Toutes les voitures, les pataches, les diligences portaient déjà le drapeau blanc ; dans tous les villages où nous passions, on chantait des Te Deum ; les maires, les adjoints, louaient et glorifiaient le Seigneur du retour de Louis le Bien-Aimé.
Des gueux en nous voyant passer, nous appelaient Bonapartistes ! Ils excitaient même les chiens contre nous… Mais j’aime mieux ne pas parler de cela ; les gens de cette espèce sont la honte du genre humain. Nous ne leur répondions que par un coup d’œil de mépris qui les rendait encore plus insolents et plus furieux. Plusieurs d’entre nous balançaient leur bâton comme pour dire :
« Si nous vous tenions dans un coin, vous seriez doux comme des moutons ! »
Mais les gendarmes soutenaient ces espèces de Pinacles ; dans trois ou quatre endroits, les cris de la mauvaise race nous firent arrêter. Les gendarmes arrivaient nous demander nos papiers ; on nous menait à la mairie, et les gueux nous forçaient de crier : Vive le roi !
C’était une véritable abomination ; les vieux soldats, plutôt que de crier, se laissaient conduire en prison. Buche voulut suivre leur exemple, mais je lui disais :
— Qu’est-ce que cela nous fait de crier : Vive Jean-Claude ou : Vive Jean-Nicolas ? Tous ces rois, ces empereurs, anciens ou nouveaux, ne donneraient pas un seul de leurs cheveux pour nous sauver la vie, et nous irions nous faire échiner pour crier d’une façon ou d’une autre ? Non, cela ne nous regarde pas. Puisque les gens sont si bêtes, et que nous ne sommes pas les plus forts, il faut les satisfaire. Plus tard, ils crieront autre chose, et plus tard encore autre chose… Tout change !… il n’y a que le bon sens et le bon cœur qui restent.
Buche ne voulait pas comprendre ces raisons, mais quand les gendarmes arrivaient, il obéissait tout de même.
À mesure que nous avancions, tantôt l’un, tantôt l’autre se détachait de la troupe et s’arrêtait dans son village ; de sorte qu’après Toul, Buche et moi, nous étions seuls.
C’est nous qui vîmes encore le plus triste spectacle : des Allemands et des Russes en foule, maîtres de la Lorraine et de l’Alsace. Ils faisaient l’exercice à Lunéville, à Blamont, à Sarrebourg, avec des branches de chêne, sur leurs mauvais shakos. – Quel chagrin de voir des sauvages pareils vivre et se goberger au compte de nos paysans !… Ah ! le père Goulden avait bien raison de dire que la gloire des armes coûte cher… Tout ce que je souhaite, c’est que le Seigneur nous en débarrasse pour les siècles des siècles.
Enfin le 16 juillet 1815, vers onze heures du matin, nous arrivâmes à Mittelbronn, le dernier village sur la côte avant Phalsbourg. Le blocus était levé depuis l’armistice, des Cosaques, des landwehrs et des kaiserlicks remplissaient le pays : ils avaient encore leurs batteries en position autour de la place, mais on ne tirait plus ; les portes de la ville étaient ouvertes, les gens sortaient pour faire leurs récoltes.
On avait grand besoin de rentrer les blés et les seigles, car on peut s’imaginer la misère, avec tant de milliers d’êtres inutiles à nourrir, et qui ne se refusaient rien, qui voulaient du schnaps et du lard tous les jours.
Devant toutes les portes, à toutes les fenêtres, on ne voyait que des nez camards, de ces longues barbes jaunes, crasseuses, de ces habits blancs remplis de vermine, et de ces shakos blancs, qui vous regardaient en fumant leur pipe dans la paresse et l’ivrognerie. Il fallait travailler pour eux, et finalement les honnêtes gens furent encore obligés de leur donner deux milliards pour les décider à partir.
Combien de choses on aurait à dire sur tous ces fainéants de la Russie et de l’Allemagne, si nous n’en avions pas fait dix fois plus dans leur pays !… Mais il vaut mieux que chacun réfléchisse pour son propre compte et s’imagine le reste.
Devant l’auberge de Heitz, je dis à Buche :
— Entrons… les jambes me manquent.
La mère Heitz, qui dans ce temps était encore une jeune femme, criait déjà, les mains en l’air :
— Ah ! mon Dieu !… c’est M. Joseph Bertha !… Dieu du ciel, quelle surprise en ville !…
Alors j’entrai, je m’assis, et je me penchai sur la table, pour pleurer à mon aise. La mère Heitz courait chercher une bouteille de vin à la cave ; j’entendais aussi Buche sangloter dans un coin. Nous ne pouvions parler ni l’un ni l’autre, en songeant à la joie de nos parents ; la vue du pays nous avait bouleversés, et nous étions contents de penser que nos os reposeraient un jour en paix dans le cimetière de notre village.
En attendant, nous allions toujours embrasser ceux que nous aimions le plus au monde.
Quand nous fûmes un peu remis, je dis à Buche :
— Tu vas partir en avant… je te suivrai de loin, pour que ma femme et M. Goulden n’aient pas trop de surprise. Tu commenceras par leur dire que tu m’as rencontré le lendemain de la bataille, sans blessures ; ensuite que tu m’as encore rencontré dans les environs de Paris… et même sur la route… et seulement à la fin tu diras : « Je crois qu’il n’est pas loin et qu’il va venir ! » Tu comprends ?
— Oui, je comprends, dit-il en se levant après avoir vidé son verre, et je ferai la même chose pour la grand-mère, qui m’aime plus que les autres garçons. J’enverrai quelqu’un d’avance.
Il sortit aussitôt et j’attendis quelques instants. La mère Heitz me parlait, mais je ne l’écoutais pas ; je songeais au chemin qu’avait déjà pu faire Buche, je le voyais près du guévoir, dans l’avancée, sous la porte… Tout à coup, je partis en criant :
— Mère Heitz ! je vous payerai plus tard.
Et je me mis à courir. Il me semble bien avoir rencontré trois ou quatre personnes qui disaient :
— Hé ! c’est Joseph Bertha !…
Mais je n’en suis pas sûr. D’un coup, sans savoir comment, je montai l’escalier de notre maison, et puis j’entendis un grand cri. – Catherine était dans mes bras !… J’avais en quelque sorte la tête bouleversée, et seulement un instant après, je sortis comme d’un rêve : je vis la chambre, M. Goulden, Jean Buche, Catherine, et je me mis tellement à sangloter, qu’on aurait cru qu’il venait de m’arriver le plus grand malheur. M. Goulden ne disait rien, ni Buche. Je tenais Catherine assise sur mes genoux, je l’embrassais ; elle pleurait aussi. Et bien longtemps après je m’écriai :
— Ah ! monsieur Goulden, pardonnez-moi ! J’aurais déjà voulu vous embrasser, vous, mon père, vous que j’aime autant que moi-même !
— C’est bon, Joseph, dit-il tout attendri, je le sais… Je ne suis pas jaloux.
Il s’essuyait les yeux.
— Oui… oui… l’amour… la famille… et puis les amis… C’est naturel, mon enfant… Ne te trouble pas.
Alors je me levai et j’allai le serrer sur mon cœur. Le premier mot que me dit Catherine, ce fut :
— Joseph, je savais que tu reviendrais, j’avais mis ma confiance en Dieu !… Maintenant nos plus grandes misères sont passées. Nous resterons toujours ensemble.
Je l’avais encore fait asseoir sur mes genoux, son bras sur mon épaule, je la regardais, elle baissait les yeux toute pâle : ce que nous espérions avant mon départ était arrivé. Nous étions bien heureux !
M. Goulden, près de l’établi, souriait ; Jean, debout, à côté de la porte, disait :
— Maintenant je pars, Joseph, je vais au Harberg, le père et la grand-mère m’attendent.
Il me tendait la main, et je la retenais, disant :
— Jean, reste… tu dîneras avec nous.
M. Goulden et Catherine l’engageaient aussi, mais il ne voulut pas attendre. En l’embrassant sur l’escalier, je sentis que je l’aimais comme un frère.
Il est revenu bien souvent depuis ; chaque fois qu’il arrivait en ville pendant trente ans, c’est chez moi qu’il descendait. Maintenant il repose derrière l’église de la Hommert ! C’était un brave homme, un homme de cœur… Mais à quoi vais-je penser !
Il faut pourtant que cette histoire finisse, et je n’ai rien dit encore de la tante Grédel, qui vint une heure après. Ah ! c’est elle qui levait les bras, c’est elle qui me serrait en criant :
— Joseph !… Joseph ! te voilà donc réchappé de tout ! Qu’on vienne te reprendre maintenant… qu’on vienne ! Ah ! comme je me suis repentie de t’avoir laissé partir… Comme j’ai maudit la conscription et le reste… Mais te voilà… c’est bon… c’est bon ! Le Seigneur a eu pitié de nous.
Oui, tout cela, toutes ces vieilles histoires, quand on y pense, vous font encore venir les larmes aux yeux ; c’est comme un rêve, un songe oublié depuis des années et des années, et pourtant c’est la vie. Ces joies et ces chagrins qu’on se rappelle sont encore la seule chose qui vous rattache à la terre et qui fait que, dans la grande vieillesse, lorsque les forces s’en vont, lorsque la vue baisse, et que l’on n’est plus que l’ombre de soi-même, on ne veut jamais partir, on ne dit jamais : « C’est assez ! »
Ces vieux souvenirs sont toujours vivants : quand on parle de ses anciens dangers, on croit encore y être ; de ses vieux amis, on croit encore leur serrer la main ; de celle qu’on aimait, on croit encore la tenir sur ses genoux, et penser en la regardant : « Elle est belle ! » Et ce qui vous semblait juste, honnête, sage autrefois, est encore honnête, juste et sage.
Je me souviens, – et ceci doit finir cette longue histoire, – qu’après mon retour, durant quelques mois et même des années, une grande tristesse régnait dans les familles, et qu’on n’osait plus se parler franchement, ni faire des vœux pour la gloire du pays. Zébédé lui-même, rentré parmi ceux qu’on avait licencié derrière la Loire, Zébédé lui-même avait perdu courage. Cela venait des vengeances, des jugements et des fusillades, des massacres et des revanches de toute sorte ; cela venait de notre humiliation : – des cent cinquante mille Allemands, Anglais et Russes qui tenaient garnison dans nos forteresses, des indemnités de guerre, du milliard des émigrés, des contributions forcées et principalement des lois contre les suspects, contre les sacrilèges, et pour les droits d’aînesse qu’on voulait rétablir.
Toutes ces choses, contraires au bon sens, contraires à l’honneur de la nation, – avec les dénonciations des Pinacles et les avanies qu’on faisait souffrir aux vieux révolutionnaires, – toutes ces choses avaient fini par vous rendre sombres. Aussi souvent, quand nous étions seuls avec Catherine et le petit Joseph, que Dieu nous avait envoyé pour nous consoler au milieu de ces grandes misères, M. Goulden, tout rêveur, me disait :
— Joseph, notre malheureux pays est bien bas ! Quand Napoléon a pris la France, elle était la plus grande, la plus libre, la plus puissante des nations ; tous les autres peuples nous admiraient et nous enviaient !… Aujourd’hui, nous sommes vaincus, ruinés, saignés à blanc ; l’ennemi remplit nos forteresses, il nous tient le pied sur la gorge… Ce qui ne s’était jamais vu depuis que la France existe, – l’étranger maître de notre capitale ! – nous l’avons vu deux fois en deux ans ! Voilà ce qu’il en coûte de mettre sa liberté, sa fortune, son honneur entre les mains d’un ambitieux !… Oui, nous sommes dans une bien triste position ; on croirait que notre grande Révolution est morte, et que les Droits de l’Homme sont anéantis !… Eh bien ! il ne faut pas se décourager, tout cela passera !… Ceux qui marchent contre la justice et la liberté seront chassés ; ceux qui veulent rétablir les privilèges et les titres seront regardés comme des fous. La grande nation se repose, elle réfléchit sur ses fautes, elle observe ceux qui veulent la conduire contre ses intérêts, elle lit dans le fond de leur âme ; et malgré les Suisses, malgré la garde royale, malgré la Sainte-Alliance, quand elle sera lasse de sa misère, elle mettra ces gens dehors du jour au lendemain. Et ce sera fini, car la France veut la liberté, l’égalité et la justice ! – La seule chose qui nous manque, c’est l’instruction ; mais le peuple s’instruit tous les jours, il profite de notre expérience et de nos malheurs. Je n’aurai peut-être pas le bonheur de voir le réveil de la patrie, je suis trop vieux pour l’espérer ; mais toi, tu le verras, et ce spectacle te consolera de tout ; tu seras fier d’appartenir à cette nation généreuse, qui marche bien loin en avant des autres depuis 89 ; ses instants de halte ne sont que de petits repos pendant un long voyage.
Cet homme de bien, jusqu’à sa dernière heure, conserva son calme et sa confiance.
Et j’ai vu l’accomplissement de ses paroles ; j’ai vu le retour du drapeau de la liberté, j’ai vu la nation croître en richesse, en bonheur, en instruction ; j’ai vu ceux qui voulaient arrêter la justice et rétablir l’ancien régime, forcés de partir ; et je vois que l’esprit marche toujours, que les paysans donneraient jusqu’à leur dernière chemise pour avancer leurs enfants.
Malheureusement, nous n’avons pas assez de maîtres d’école. Ah ! si nous avions moins de soldats et plus de maîtres d’école, tout irait beaucoup plus vite. Mais, patience, cela viendra. Le peuple commence à comprendre ses droits ; il sait que les guerres ne lui rapportent que des augmentations de contributions, et quand il dira : « Au lieu d’envoyer mes fils périr par milliers sous le sabre et le canon, je veux qu’on les instruise et qu’on en fasse des hommes ! » qui est-ce qui oserait vouloir le contraire, puisque aujourd’hui le peuple est le maître ? Dans cet espoir, je vous dis adieu, mes amis, et je vous embrasse de tout mon cœur.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.