Chapitre 21
Presque aussitôt après la nouvelle de l’arrivée des Prussiens, le rappel se mit à battre ; les bataillons se démêlèrent, le nôtre, avec un autre de la brigade Quiot, resta pour garder la Haie-Sainte, et tout le reste suivit pour se joindre au corps du général d’Erlon, qui s’avançait de nouveau dans le vallon et tâchait de déborder les Anglais par la gauche.
Nos deux bataillons se dépêchèrent de reboucher les portes et les brèches comme on put, avec des poutres et des pavés. On mit des hommes en embuscade à tous les trous que l’ennemi avait faits du côté du verger et de la route.
C’est au-dessus d’une étable, au coin de la ferme, à mille ou douze cents pas de Hougoumont, que Zébédé, Buche et moi, nous fûmes postés avec le reste de la compagnie. Je vois encore les trous en ligne, à hauteur d’homme, que les Allemands avaient percés dans le mur pour défendre le verger. À mesure que nous montions, nous regardions par ces trous notre ligne de bataille, la grande route de Bruxelles à Charleroi, les petites fermes de Belle-Alliance, de Rossomme, du Gros-Caillou qui la bordaient de loin en loin, la vieille garde l’arme au bras en travers de la chaussée, l’état-major sur une petite éminence à gauche ; et plus loin, dans la même direction, en arrière du ravin de Planchenois, la fumée blanche qui s’étendait au-dessus des arbres et se renouvelait sans cesse : c’était l’attaque du premier corps des Prussiens.
Nous avons su plus tard que l’Empereur avait envoyé dix mille hommes sous les ordres de Lobau pour les arrêter. Le combat était engagé, mais la vieille garde et la jeune garde, les cuirassiers de Milhaud, ceux de Kellermann et les chasseurs de Lefèbvre-Desnoëttes, enfin toute notre magnifique cavalerie restait en position : la grande, la véritable bataille était toujours contre les Anglais.
Que de pensées vous venaient devant ce spectacle grandiose, et cette plaine immense, que l’Empereur devait voir en esprit, mieux que nous avec nos propres yeux ! Nous serions restés là durant des heures, si le capitaine Florentin n’était pas monté tout à coup.
— Eh bien, que faites-vous donc là ? s’écria-t-il ; est-ce que nous allons défendre la route contre la garde ? Voyons… dépêchons-nous… percez-moi ce mur du côté de l’ennemi.
Chacun ramassa les pioches et les pics que les Allemands avaient laissés sur le plancher, et l’on fit des trous dans le mur du pignon. Cela ne prit pas un quart d’heure, et l’on vit alors le combat de Hougoumont ; les bâtisses en feu, les obus qui de seconde en seconde éclataient dans les décombres, les chasseurs écossais embusqués dans le chemin derrière ; et sur notre droite, tout près de nous, à deux portées de fusil, les Anglais en train de reculer leur première ligne au centre, et d’emmener plus haut leurs pièces, que nos tirailleurs commençaient à démonter. – Mais le reste de leur ligne ne bougeait pas, ils avaient des carrés rouges et des carrés noirs en échiquier, les uns en avant, les autres en arrière du chemin creux ; ces carrés se rapprochaient par les coins ; pour les attaquer, il fallait passer à travers leurs feux croisés ; leurs pièces restaient en position au bord du plateau ; plus loin, dans le pli de la côte de Mont-Saint-Jean, leur cavalerie attendait.
La position de ces Anglais me parut encore plus forte que le matin ; et comme nous n’avions déjà pas réussi contre leur aile gauche, comme les Prussiens nous attaquaient en flanc, l’idée me vint pour la première fois, que nous n’étions pas sûrs de gagner la bataille. Je me figurai notre déroute épouvantable, – si par malheur nous perdions, – entre deux armées, l’une en tête et l’autre en flanc, la seconde invasion, les contributions forcées, le siège des places, le retour des émigrés et les vengeances.
Je sentis que cette pensée me rendait tout pâle.
Dans le même instant, des cris de : Vive l’Empereur ! s’élevaient par milliers derrière nous. Buche se trouvait près de moi dans le coin du grenier ; il criait avec tous les camarades : Vive l’Empereur ! et m’étant penché sur son épaule, je vis toute notre cavalerie de l’aile droite : les cuirassiers de Milhaud, les lanciers et les chasseurs de la garde, plus de cinq mille hommes qui s’avançaient au trot ; ils traversèrent la chaussée en écharpe, et descendirent dans le vallon entre Hougoumont et la Haie-Sainte. Je compris qu’ils allaient attaquer les carrés anglais et que notre sort était en jeu.
Les chefs de pièces anglais commandaient d’une voix si perçante, qu’on les entendait à travers le tumulte et les cris innombrables de : Vive l’Empereur !
Ce fut un moment terrible, lorsque nos cuirassiers passèrent dans le vallon ; je crus voir un torrent à la fonte des neiges, quand le soleil brille sur les glaçons par milliards. Les chevaux, avec leur gros portemanteau bleu sur la croupe, allongeaient tous la hanche ensemble comme des cerfs, en défonçant la terre, les trompettes sonnaient d’un air sauvage au milieu du roulement sourd ; et, dans l’instant qu’ils passaient, la première décharge à mitraille faisait trembler notre vieux hangar. Le vent soufflait de Hougoumont et remplissait de fumée toutes les ouvertures ; nous nous penchions au dehors : la seconde décharge, puis la troisième arrivaient coup sur coup.
À travers la fumée, je voyais les canonniers anglais abandonner leurs pièces et se sauver avec leurs attelages ; et presque aussitôt nos cuirassiers étaient sur les carrés, dont les feux se dessinaient en zigzags le long de la côte. On n’entendait plus qu’une grande rumeur, des plaintes, des cliquetis sans fin, des hennissements, de temps en temps une décharge ; puis de nouveaux cris, de nouvelles rumeurs, de nouveaux gémissements. Et, dans cette épaisse fumée qui s’amassait contre la ferme, des vingtaines de chevaux passaient comme des ombres, la crinière droite, d’autres traînant leur cavalier la jambe prise dans l’étrier.
Cela dura plus d’une heure !
Après les cuirassiers de Milhaud arrivèrent les lanciers de Lefebvre-Desnoëttes ; après les lanciers, les cuirassiers de Kellermann ; après ceux-ci, les grenadiers à cheval de la garde ; après les grenadiers, les dragons… Tout cela montait la côte au trot et courait sur les carrés le sabre en l’air, en poussant des cris de : Vive l’Empereur ! qui s’élevaient jusqu’au ciel.
À chaque nouvelle charge, on aurait cru qu’ils allaient tout enfoncer ; mais, quand les trompettes sonnaient le ralliement, quand les escadrons pêle-mêle revenaient au galop, – poursuivis par la mitraille, – se reformer au bout du plateau, on voyait toujours les grandes lignes rouges, immobiles dans la fumée comme des murs.
Ces Anglais sont de bons soldats. – Il faut dire aussi qu’ils savaient que Blücher venait à leur secours avec soixante mille hommes, et naturellement cette idée leur donnait un grand courage.
Malgré cela, vers six heures nous avions détruit la moitié de leurs carrés ; mais alors les chevaux de nos cuirassiers, épuisés par vingt charges dans ces terres grasses détrempées par la pluie, ne pouvaient plus avancer au milieu des tas de morts.
Et la nuit approchait… Le grand champ de bataille derrière nous se vidait !… À la fin, la grande plaine où nous avions campé la veille était déserte, et là-bas la vieille garde restait seule en travers de la route, l’arme au bras : tout était parti, à droite contre les Prussiens, en face contre les Anglais !
Nous nous regardions dans l’épouvante.
Il faisait déjà sombre, lorsque le capitaine Florentin parut au haut de l’échelle, les deux mains sur le plancher, en nous criant d’une voix grave :
— Fusiliers, l’heure est venue de vaincre ou de mourir !
Je me rappelai que ces paroles étaient dans la proclamation de l’Empereur, et nous descendîmes tous à la file. – Il ne faisait pas encore tout à fait nuit, mais dans la cour dévastée tout était gris et les morts déjà roides sur le fumier et le long des murs.
Le capitaine nous rangea sur la droite de la cour, le commandant de l’autre bataillon rangea ses hommes sur la gauche ; nos tambours résonnèrent pour la dernière fois dans la vieille bâtisse, et nous défilâmes par la petite porte de derrière dans le jardin ; il fallut nous baisser l’un après l’autre.
Dehors, les murs du jardin étaient balayés. Les blessés, le long des décombres, se bandaient l’un la tête, l’autre la jambe ou le bras ; une cantinière, avec sa charrette et son âne, un grand chapeau de paille aplati sur le dos, se tenait aussi dans ce recoin ; je ne sais pas ce que cette malheureuse était venue faire là. Plusieurs chevaux abattus de fatigue, la tête pendante, couverts de boue et de sang, ressemblaient à de vieilles rosses.
Quelle différence avec le matin ! Alors les compagnies arrivaient bien à moitié détruites, mais c’étaient des compagnies. Maintenant la confusion approchait ; il n’avait fallu que trois jours pour nous réduire au même état qu’à Leipzig au bout d’un an. Le restant de notre bataillon et de l’autre formait seul encore une ligne en bon ordre ; et, puisqu’il faut que je vous le dise, l’inquiétude nous gagnait.
Quand des hommes n’ont pas mangé depuis la veille, quand ils se sont battus tout le jour, et qu’à la nuit, après avoir épuisé toutes leurs forces, le tremblement de la faim les prend, la peur vient aussi, les plus courageux perdent l’espoir : – toutes nos grandes retraites si malheureuses viennent de là.
Et pourtant, malgré tout, nous n’étions pas vaincus, les cuirassiers tenaient encore sur le plateau ; de tous les côtés, au milieu du grondement de la canonnade et du tumulte, on n’entendait qu’un cri :
— La garde arrive !
Ah ! oui, la garde arrivait… elle arrivait à la fin ! Nous voyions de loin, sur la grande route, ses hauts bonnets à poil s’avancer en bon ordre.
Ceux qui n’ont pas vu la garde arriver sur un champ de bataille ne sauront jamais la confiance que les hommes peuvent avoir dans un corps d’élite, l’espèce de respect que vous donnent le courage et la force. Les soldats de la vieille garde étaient presque tous d’anciens paysans d’avant la République, des hommes de cinq pieds six pouces au moins, secs, bien bâtis ; ils avaient conduit la charrue dans le temps pour le couvent et le château ; plus tard, ils s’étaient levés en masse avec tout le peuple ; ils étaient partis pour l’Allemagne, la Hollande, l’Italie, l’Égypte, la Pologne, l’Espagne, la Russie, d’abord sous Kléber, sous Hoche, sous Marceau ; ensuite sous Napoléon, qui les ménageait, qui leur faisait une haute paye. Ils se regardaient en quelque sorte comme des propriétaires d’une grosse ferme, qu’il fallait défendre et même agrandir de plus en plus. Cela leur attirait de la considération. C’était leur propre bien qu’ils défendaient. Ils ne connaissaient plus les parents, les cousins, les gens du pays ; ils ne connaissaient plus que l’Empereur, qui était leur Dieu ; et finalement ils avaient adopté le roi de Rome pour hériter de tout avec eux, pour les entretenir et honorer leur vieillesse. On n’a jamais rien vu de pareil ; ils étaient tellement habitués à marcher, à s’aligner, à charger, à tirer, à croiser la baïonnette, que cela se faisait en quelque sorte tout seul, selon le besoin. Quand ils s’avançaient l’arme au bras, avec leurs grands bonnets, leurs gilets blancs, leurs guêtres, ils se ressemblaient tous ; on voyait bien que c’était le bras droit de l’Empereur qui s’avançait. Quand on disait dans les rangs : « La garde va donner ! » c’était comme si l’on avait dit : « La bataille est gagnée ! »
Mais en ce moment, après ce grand massacre, ces terribles attaques repoussées, en voyant les Prussiens nous tomber en flanc, on se disait bien :
« C’est le grand coup ! »
Mais on pensait :
« S’il manque, tout est perdu ! »
Voilà pourquoi nous regardions tous la garde venir au pas sur la route. – C’est encore Ney qui la conduisait, comme il avait conduit l’attaque des cuirassiers. L’empereur savait bien que personne ne pouvait conduire la garde mieux que Ney, il aurait dû seulement l’envoyer une heure plus tôt, lorsque nos cuirassiers étaient dans les carrés ; alors tout aurait été gagné. Mais l’Empereur tenait à sa garde comme à la chair de sa chair ; s’il avait eu sa garde cinq jours après à Paris, Lafayette et les autres ne seraient pas restés longtemps dans leur chambre pour le destituer ; mais il ne l’avait plus !
C’est donc à cause de cela qu’il avait attendu si longtemps pour l’envoyer. Il espérait que la cavalerie enfoncerait tout avec Ney, ou que les trente-deux mille hommes de Grouchy viendraient à la place de sa garde, parce qu’on peut toujours remplacer trente ou quarante mille hommes par la conscription, au lieu que, pour avoir une garde pareille, il faut commencer à vingt-cinq ans et remporter cinquante victoires ; ce qui reste de meilleur, de plus solide, de plus dur, c’est la garde.
Eh bien ! elle arrivait… nous la voyions. Ney, le vieux Friant et trois ou quatre autres marchaient devant. On ne voyait plus que cela ; le reste, les coups de canon, la fusillade, les cris des blessés, tout était comme oublié. Mais cela ne dura pas longtemps, car les Anglais avaient aussi compris que c’était le grand coup ; ils se dépêchaient de réunir toutes leurs forces pour le recevoir.
On aurait dit que, sur notre gauche, le champ de bataille était vide ; on ne tirait plus, soit à cause de l’épuisement des munitions, ou parce que l’ennemi se formait dans un nouvel ordre. À droite, au contraire, du côté de Frichemont, la canonnade redoublait, toute l’affaire semblait s’être portée là-bas, et l’on n’osait pas se dire : « Ce sont les Prussiens qui nous attaquent… une armée de plus qui vient nous écraser ! » Non, cette idée nous paraissait trop épouvantable, quand tout à coup un officier d’état-major passa comme un éclair, en criant :
— Grouchy !… le maréchal Grouchy arrive !
C’était dans le moment où les quatre bataillons de la garde prenaient à gauche de la chaussée pour remonter derrière le verger et commencer l’attaque.
Combien de fois depuis cinquante ans, je me suis représenté cette attaque à la nuit, et combien de fois je l’ai entendu raconter par d’autres ! En écoutant ces histoires, on croirait que la garde était seule, qu’elle s’avançait comme des rangs de palissade et qu’elle supportait seule la mitraille. Mais tout cela se passait dans la plus grande confusion ; cette attaque terrible, c’était toute notre armée, tous les débris de l’aile gauche et du centre qui donnaient, tout ce qui restait de cavalerie épuisée par six heures de combat, tout ce qui pouvait encore se tenir debout et lever le bras : c’était l’infanterie de Reille qui se concentrait sur la gauche, c’était nous autour de la Haie-Sainte, c’était tout ce qui vivait encore et qui ne voulait pas être massacré.
Et qu’on ne vienne pas dire que nous avons eu des terreurs paniques, et que nous voulions nous sauver comme des lâches, ce n’est pas vrai ! Quand le bruit courut que Grouchy venait, les blessés eux-mêmes se relevèrent et se remirent en rang ; on aurait cru qu’un souffle faisait marcher les morts ; tous ces misérables étendus derrière la Haie-Sainte, la tête, le bras, la jambe bandée, les habits en lambeaux et pleins de sang, tout ce qui pouvait mettre un pied devant l’autre se joignit à la garde qui passait devant les brèches du jardin, et chacun déchira sa dernière cartouche.
La charge battait, nos canons s’étaient remis à tonner. Sur la côte, tout se taisait ; des files de canons anglais restaient abandonnées, on aurait cru les autres partis, et seulement lorsque les bonnets à poil commencèrent à s’élever au-dessus du plateau, cinq ou six volées de mitraille nous avertirent qu’ils nous attendaient.
Alors on comprit que ces Anglais, ces Allemands, ces Belges, ces Hanovriens, tous ces gens que nous avions sabrés et massacrés depuis le matin, s’étaient reformés en arrière, et qu’il fallait leur passer sur le ventre. Bien des blessés se retirèrent en ce moment, et la garde, sur qui tombait le gros de l’averse, s’avança presque seule à travers la fusillade et la mitraille, en culbutant tout ; mais elle se resserrait de plus en plus et diminuait à vue d’œil. Au bout de vingt minutes, tous ses officiers à cheval étaient démontés ; elle s’arrêta devant un feu de mousqueterie tellement épouvantable, que nous-mêmes, à deux cents pas en arrière, nous n’entendions plus nos propres coups de feu, nous croyions brûler des amorces.
Finalement, toute cette masse d’ennemis, en face, à droite et à gauche, se leva, sa cavalerie sur les flancs, et tomba sur nous. Les quatre bataillons de la garde, réduits de trois mille hommes à douze cents, ne purent supporter une charge pareille, ils reculèrent lentement ; et nous reculâmes aussi en nous défendant à coups de fusil et de baïonnette.
Nous avions vu des combats plus terribles, mais celui-ci était le dernier.
Comme nous arrivions au bord du plateau pour redescendre, toute la plaine au-dessous, déjà couverte d’ombre, était dans la confusion de la déroute ; tout se débandait et s’en allait, les uns à pied, les autres à cheval ; un seul bataillon de la garde, en carré près de la ferme, et trois autres bataillons plus loin, avec un autre carré de la garde, à l’embranchement de Plan-chenois, restaient immobiles comme des bâtisses, au milieu d’une inondation qui entraîne tout le reste ! – Tout s’en allait : hussards, chasseurs, cuirassiers, artillerie, infanterie, pêle-mêle sur la route, à travers champs, comme une armée de barbares qui se sauve. Le long du ravin de Planchenois, le ciel sombre était éclairé par la fusillade ; le seul carré de la garde tenait encore contre Bulow et l’empêchait de nous couper la route ; mais plus près de nous, d’autres Prussiens – de la cavalerie – descendaient dans le vallon comme un fleuve qui passe au-dessus de ses écluses. Le vieux Blücher venait aussi d’arriver avec quarante mille hommes ; il repliait notre aile droite et la dispersait devant lui.
Qu’est-ce que je peux vous dire encore ? C’était le débordement… Nous étions entourés partout ; les Anglais nous repoussaient dans le vallon, et dans le vallon Blücher arrivait. Nos généraux, nos officiers, l’Empereur lui-même n’avaient plus d’autre ressource que de se mettre dans un carré ; et l’on dit que nous autres, pauvres malheureux, nous avions la terreur panique ! On n’a jamais vu d’injustice pareille.
Je courais sur la ferme, avec Buche et cinq ou six camarades ; des obus roulaient autour de nous en éclatant, et nous arrivâmes comme des êtres égarés, près de la route où des Anglais à cheval passaient déjà ventre à terre, en se criant entre eux :
— No quarter ! no quarter(3) !
Dans ce moment, le carré de la garde se mit en retraite ; il faisait feu de tous les côtés pour écarter les malheureux qui voulaient entrer ; les officiers et les généraux pouvaient seuls se sauver.
Ce que je n’oublierai jamais, quand je devrais vivre mille ans, ce sont ces cris immenses, infinis, qui remplissaient la vallée à plus d’une lieue, et tout au loin la grenadière qui battait comme le tocsin au milieu d’un incendie ; mais c’était bien plus terrible encore, c’était le dernier appel de la France, de ce peuple courageux et fier, c’était la voix de la patrie, qui disait : « À moi, mes enfants ! je meurs ! » Non, je ne puis vous peindre cela !… Ce bourdonnement du tambour de la vieille garde au milieu de notre désastre était quelque chose d’attendrissant et d’épouvantable. Je sanglotais comme un enfant ; Buche m’entraînait, et je lui criais :
— Jean, laisse-moi… nous sommes perdus… nous avons tout perdu !…
L’idée de Catherine, de M. Goulden, de Phalsbourg ne me venait pas. Ce qui m’étonne aujourd’hui, c’est que nous n’ayons pas été massacrés cent fois sur cette route, où passaient des files d’Anglais et de Prussiens.
Ils nous prenaient peut-être pour des Allemands, peut-être aussi couraient-ils après l’Empereur, car tous espéraient l’avoir.
En face de la petite ferme de Rossomme, il fallut tourner à droite dans les champs : c’est là que le dernier carré de la garde soutenait encore l’attaque des Prussiens ; mais il ne tint plus longtemps, car vingt minutes après, les ennemis débordaient sur la route, les chasseurs prussiens s’en allaient par bandes arrêter ceux qui s’écartaient ou qui restaient en arrière. On aurait dit que cette route était un pont, et que tous ceux qui ne la suivaient pas tombaient dans le gouffre.
À la descente du ravin, derrière l’auberge de Passe-Avant, des hussards prussiens coururent sur nous. Ils n’étaient pas plus de cinq ou six, et nous criaient de nous rendre ; mais si nous avions levé la crosse, ils nous auraient sabrés. Nous les couchâmes en joue, et voyant que nous n’étions pas blessés, ils s’en allèrent plus loin. Cela nous força de regagner la route, dont les cris et le tumulte s’entendaient au moins de deux lieues ; la cavalerie, l’infanterie, l’artillerie, les ambulances, les bagages, tout pêle-mêle, se traînaient sur la chaussée, hurlant, tapant, hennissant et pleurant. Non, pas même à Leipzig, je n’ai vu de spectacle pareil. La lune se levait au-dessus des bois, derrière Planchenois, elle éclairait cette foule de schapskas, de bonnets à poil, de casques, de sabres, de baïonnettes, de caissons renversés, de canons arrêtés ; et, de minute en minute, l’encombrement augmentait ; des hurlements plaintifs s’entendaient d’un bout de la ligne à l’autre, cela montait et descendait les côtes et finissait dans le lointain comme un soupir. Mais le plus triste, c’étaient les cris des femmes, – de ces malheureuses qui suivent les armées, – lorsqu’on les bousculait et qu’on les jetait en bas du talus avec leurs charrettes : elles poussaient des cris qu’on entendait par-dessus ce tumulte immense, et personne ne tournait la tête, pas un homme ne descendait leur tendre la main :
— Chacun pour soi ! Je t’écrase, tant pis ; je suis le plus fort. – Tu cries… ça m’est égal !… Gare !… gare !… je suis à cheval !… je tape !… Place… pourvu que je me sauve !… Les autres font comme moi ! – Place pour l’Empereur !… Place pour le maréchal !… Le plus fort écrase le plus faible… il n’y a que la force dans ce monde ! – En route !… en route !… Que les canons écrasent tout pourvu qu’on les sauve ! – Les canons ne marchent plus… qu’on dételle, qu’on coupe les traits, et tapons sur les chevaux qui nous emportent !… Qu’ils aillent tant qu’ils pourront, et puis qu’ils crèvent ! – Qu’est-ce que nous fait le reste ? Si nous ne sommes pas les plus forts, eh bien ! notre tour viendra d’être écrasés ; nous crierons, et l’on se moquera de nos cris ! – Sauve qui peut… et vive l’Empereur !… – Mais l’Empereur est mort !
Tout le monde croyait que l’Empereur était mort avec la vieille garde : – cela paraissait tout naturel.
La cavalerie prussienne passait par files, le sabre en l’air, en criant : « Hourrah ! » Elle avait l’air de nous escorter, et sabrait tout ce qui s’écartait de la route ; elle ne faisait pas de prisonniers et n’attaquait pas non plus la colonne en masse ; quelques coups de fusil partaient dessus à droite et à gauche. Derrière, bien loin, on voyait une flamme rouge dans la nuit : la ferme de Caillou brûlait.
On allongeait le pas ; la fatigue, la faim, le désespoir vous écrasaient ; on aurait voulu mourir ; et pourtant l’espoir de se sauver vous soutenait. Buche en marchant me disait :
— Joseph, soutenons-nous ! moi, je ne t’abandonnerai jamais.
Et je lui répondais :
— Nous mourrons ensemble… Je ne me tiens plus… c’est trop terrible… Il vaudrait mieux se coucher.
— Non !… allons toujours, disait-il ; les Prussiens ne font pas de prisonniers. Regarde… ils massacrent tout sans miséricorde, comme nous à Ligny.
Nous suivions toujours la direction de la route avec des milliers d’autres, mornes, abattus, et qui se retournaient tout de même en masse, et se resserraient pour faire feu quand un escadron prussien approchait de trop près. Nous étions encore les plus fermes, les plus solides. De loin en loin, on trouvait des affûts, des canons, des caissons abandonnés ; les fossés à droite et à gauche étaient remplis de sacs, de gibernes, de fusils, de sabres : – on avait tout jeté pour aller plus vite !
Mais ce qu’il y avait de plus terrible, c’étaient les grandes voitures de l’ambulance, arrêtées au milieu de la chaussée et remplies de blessés. – Les conducteurs avaient coupé les traits ; ils s’étaient sauvés avec leurs chevaux, dans la crainte d’être pris. – Ces malheureux, à demi morts, les bras pendants, qui nous regardaient passer d’un air désespéré, quand j’y pense aujourd’hui, me produisent l’effet de ces touffes de paille et de foin qui restent accrochés aux broussailles après l’inondation ; on dit : « Voilà la récolte… voilà nos moissons… voilà ce que nous laisse l’orage ! » Ah ! j’en ai fait des réflexions pareilles depuis cinquante ans !
Ce qui me désolait au milieu de cette déroute, ce qui me déchirait le cœur, c’était de ne plus voir un homme du bataillon, excepté nous. Je me disais : « Ils ne peuvent pourtant pas être tous morts ! » et je m’écriais :
— Jean, si je retrouvais Zébédé, cela me rendrait courage !
Mais lui ne me répondait pas et disait :
— Tâchons seulement de nous sauver, Joseph ! Moi, si j’ai le bonheur de revoir le Harberg, je ne me plaindrai plus de manger des pommes de terre… Non… non… c’est Dieu qui m’a puni… Je serai bien content de travailler et d’aller au bois, la hache sur l’épaule. Pourvu que je ne revienne pas estropié chez nous, et que je ne sois pas forcé de tendre la main au bord d’une grande route pour vivre, comme tant d’autres ! Tâchons de nous échapper sains et saufs.
Je trouvais qu’il était rempli de bon sens.
Vers dix heures et demie, nous approchions de Genappe ; des cris terribles s’entendaient de loin. Comme on avait allumé des feux de paille au milieu de la grande rue pour éclairer le tumulte, nous voyions là-bas les maisons et les rues tellement pleines de monde, de chevaux et de bagages, qu’on ne pouvait faire un pas en avant. Nous comprîmes tout de suite que les Prussiens allaient venir d’une minute à l’autre, qu’ils auraient des canons, et qu’il valait mieux, pour nous, passer autour du village que d’être faits prisonniers en masse. C’est pourquoi nous prîmes à gauche, à travers les blés, avec un grand nombre d’autres. Nous passâmes le Thy, dans l’eau jusqu’à la ceinture, et nous arrivâmes vers minuit aux deux maisons des Quatre-Bras.
Nous avions bien fait de ne pas entrer à Genappe, car nous entendions déjà les coups de canon des Prussiens contre le village, et la fusillade. Il arrivait aussi beaucoup de fuyards sur la route : des cuirassiers, des lanciers, des chasseurs… Aucun ne s’arrêtait !
La faim nous tourmentait d’une façon horrible. Nous pensions bien que dans ces maisons tout avait été mangé depuis longtemps ; malgré cela, nous entrâmes dans celle de gauche. Le plancher était couvert de paille, où se trouvaient étendus des blessés. À peine avions-nous ouvert la porte, que tous se mirent à crier… et, pour dire la vérité, l’odeur était tellement mauvaise, que nous ressortîmes tout de suite, en reprenant le chemin de Charleroi.
La lune était magnifique. Nous découvrions à droite, dans les blés, une quantité de morts qu’on n’avait pas enterrés. Buche descendit dans un sillon, où l’on voyait trois ou quatre Anglais étendus à vingt-cinq pas plus loin, les uns sur les autres. Je me demandais ce qu’il allait faire au milieu de ces morts, lorsqu’il revint avec une gourde de fer-blanc, – qu’il secouait auprès de son oreille, – et qu’il me dit :
— Joseph… elle est pleine !
Mais, avant de la déboucher, il la trempa dans le fossé rempli d’eau, ensuite il l’ouvrit, et but en disant :
— C’est de l’eau-de-vie !
Il me la passa et je bus aussi. Je sentais la vie qui me revenait, et je lui rendis cette gourde à moitié pleine, en bénissant le Seigneur de la bonne idée qu’il nous avait donnée.
Nous regardions de tous les côtés pour voir si les morts n’auraient pas aussi du pain. Mais comme le tumulte augmentait, et que nous n’étions pas en nombre pour résister aux attaques des Prussiens s’ils nous entouraient, nous repartîmes pleins de force et de courage. Cette eau-de-vie nous faisait déjà tout voir en beau ; je disais :
— Jean, maintenant le plus terrible est passé ; nous reverrons encore une fois Phalsbourg et le Harberg. Nous sommes sur une bonne route qui nous conduit en France. Si nous avions gagné, nous aurions été forcés d’aller plus loin, jusqu’au fond de l’Allemagne. Il aurait fallu battre les Autrichiens et les Russes ; et si nous avions eu le bonheur d’en réchapper, nous serions revenus vétérans, avec des cheveux gris, pour tenir garnison à la Petite-Pierre ou bien ailleurs.
Voilà les mauvaises idées qui me passaient par la tête ; mais cela ne m’empêchait pas de marcher avec plus de courage, et Buche disait :
— Les Anglais ont bien raison d’emporter des gourdes de fer-blanc ; si je n’avais pas vu le fer-blanc reluire à la lune, l’idée ne me serait jamais venue d’aller voir.
Pendant que nous parlions ainsi, à chaque instant des cavaliers passaient près de nous ; leurs chevaux ne se tenaient presque plus, mais à force de taper dessus et de leur donner des coups d’éperon, ils les faisaient trotter tout de même. Le bruit de la débâcle au loin recommençait avec des coups de feu ; heureusement nous avions de l’avance.
Il pouvait être une heure du matin, nous nous croyions sauvés, quand tout à coup Buche me dit :
— Joseph… voici des Prussiens !…
Et, regardant derrière nous, je vis au clair de la lune cinq hussards bruns, du même régiment que ceux qui l’année d’avant avaient haché Klipfel ; cela me parut un mauvais signe.
— Est-ce que ton fusil est chargé ? dis-je à Buche.
— Oui.
— Eh bien ! attendons… Il faut nous défendre… moi je ne me rends pas.
— Ni moi non plus, dit-il, j’aime encore mieux mourir que de m’en aller prisonnier.
En même temps l’officier prussien nous criait d’un ton arrogant :
— Mettez bas les armes !
Et Buche, au lieu d’attendre comme moi, lui lâchait son coup de fusil dans la poitrine.
Alors les quatre autres tombèrent sur nous. Buche reçut un coup de sabre qui lui fendit le shako jusqu’à la visière, mais d’un coup de baïonnette il tua celui qui l’avait blessé. Il en restait encore trois. J’avais mon fusil chargé. Buche s’était mis le dos contre un noyer ; chaque fois que les Prussiens, qui s’étaient reculés, voulaient s’approcher, je les mettais en joue : – aucun d’eux ne voulait être tué le premier ! Et comme nous attendions, Buche, la baïonnette croisée, moi la crosse à l’épaule, nous entendîmes galoper sur la route ; cela nous fit peur, car nous pensions que c’étaient encore des Prussiens, mais c’étaient de nos lanciers. – Les hussards alors descendirent dans les blés, à droite, pendant que Buche se dépêchait de recharger son fusil.
Nos lanciers passèrent et nous les suivîmes en courant. Un officier qui se trouvait avec eux nous dit que l’Empereur était parti pour Paris, et que le roi Jérôme venait de prendre le commandement de l’armée.
Buche avait toute la peau de la tête fendue, mais l’os était en bon état ; le sang lui coulait sur les joues. Il se banda la tête avec son mouchoir, et, depuis cet endroit, nous ne rencontrâmes plus de Prussiens.
Seulement, vers deux heures du matin, comme nous étions tellement las que nous ne pouvions presque plus marcher, nous vîmes à cinq ou six cents pas, sur la gauche de la route, un petit bois de hêtres, et Buche me dit :
— Tiens, Joseph, entrons là… Couchons-nous et dormons.
Je ne demandais pas mieux.
Nous descendîmes, en traversant les avoines jusqu’au bois, et nous entrâmes dans un fourré touffu, rien que de petits arbres serrés. Nous avions conservé tous les deux notre fusil, notre sac et notre giberne. Nous mîmes le sac à terre pour nous étendre l’oreille dessus ; et le jour était venu depuis longtemps, toute la grande débâcle défilait sur la route depuis des heures, lorsque nous nous éveillâmes et que nous reprîmes tranquillement notre chemin.
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