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Chapitre 4

Le lendemain les cloches commencèrent à sonner au petit jour. Je me levai, je poussai mes volets, et je vis le soleil rouge qui montait derrière la poudrière, au-dessus du bois de la Bonne-Fontaine. Il pouvait être cinq heures ; on sentait d’avance la chaleur qu’il allait faire, et l’odeur des feuilles de chêne, de hêtre et de houx répandues dans les rues remplissait l’air. – Des paysans arrivaient déjà par bandes, causant au milieu du silence. On reconnaissait tous les villages : ceux de Wéchem, de Metting, du Graufthal, de Dosenheim, à leurs grands tricornes rabattus en visière, à leurs habits carrés, les femmes en longues robes noires et gros bonnets piqués en forme de matelas, sur la nuque ; – ceux du Dagsberg, de Hildehouse, du Harberg, de la Houpe, à leurs larges feutres ronds, les femmes en cheveux et jupe courte, petites, brunes, sèches et vives comme la poudre. Les enfants suivaient, tenant leurs souliers dans les mains ; mais ils s’asseyaient tous à la file sur les poteaux de Luterspech, et se chaussaient pour la procession.

Quelques curés arrivaient aussi par trois ou quatre derrière leurs villages, causant et riant entre eux de bonne humeur.

Moi, les coudes sur ma fenêtre, je regardais cela, me représentant que ces gens avaient dû se mettre en route avant minuit, pour arriver de si grand matin, qu’ils avaient dû traverser leurs montagnes, marchant sous les arbres pendant des heures, et passant sur les petits ponts au clair de lune. Je pensais que la religion était pourtant une belle chose, que ceux des villes ne le savaient pas, mais que des milliers de travailleurs aux champs, des bûcherons, des laboureurs, des êtres rudes et bons tout de même, aimant leur femme et leurs enfants, honorant la vieillesse de leurs parents, les aidant et leur fermant les yeux dans l’espoir d’une vie meilleure, n’avaient que cette unique consolation sur la terre.

Et, regardant la foule qui passait sans cesse, je me figurais que la tante Grédel et Catherine avaient les mêmes idées ; j’étais heureux de savoir qu’elles priaient pour moi.

Le jour montait, les cloches sonnaient, je regardais toujours. J’entendais aussi M. Goulden qui se levait et s’habillait ; quelques instants après il entra dans ma chambre en manches de chemise, et, me voyant là tout pensif, il s’écria :

« Joseph, ce qu’on peut voir de plus beau dans le monde, c’est la religion du peuple ! »

Et comme j’étais tout étonné de l’entendre dire justement ce que je pensais :

« Oui, fit-il, l’amour de Dieu, l’amour de la patrie, l’amour de la famille ne sont qu’une même chose. Seulement ce qui vous rend triste quelquefois, c’est de voir que l’amour de la patrie soit détourné pour satisfaire l’ambition d’un homme, et l’amour de Dieu pour exalter l’orgueil et l’esprit de domination d’un petit nombre. »

Ces paroles me frappèrent ; j’en ai gardé le souvenir, et j’ai pensé depuis bien souvent que c’était la triste vérité.

Enfin, pour en revenir à ce jour, vous saurez que depuis le blocus nous travaillions aussi le dimanche, parce que M. Goulden, en faisant le service des pièces sur les remparts, avait négligé son ouvrage, et que nous étions en retard. Ce jour-là donc, comme les autres, j’allumai le feu dans notre petit poêle et je préparai le déjeuner. Les fenêtres restaient ouvertes, on entendait la grande rumeur du dehors.

Le père Goulden, penché à l’une des fenêtres, disait :

« Tiens, toutes les boutiques restent fermées… excepté les auberges et les cabarets. »

Il riait, et je lui dis :

« Est-ce que nous ouvrirons notre devanture, monsieur Goulden ? Cela peut nous causer beaucoup de tort. »

Il se retourna comme surpris :

« Écoute, Joseph, dit-il, je n’ai jamais connu de meilleur garçon que toi, mais tu manques de caractère. Pourquoi donc est-ce que nous fermerions notre devanture ? Parce que Dieu a créé le monde en six jours et qu’il s’est reposé le septième ? Mais nous n’avons pas créé le monde, nous, et nous avons besoin de travailler pour vivre. Si nous fermions notre devanture par intérêt, si nous voulions faire les bons apôtres et gagner ainsi de nouvelles pratiques, ce serait de l’hypocrisie. Tu parles quelquefois sans réfléchir. »

Je vis aussitôt que j’avais eu tort et je répondis :

« Monsieur Goulden, laissons plutôt notre devanture ouverte, on verra que nous vendons des montres ; cela ne peut faire de tort à personne. »

Nous n’étions pas plutôt à table, que la tante Grédel et Catherine arrivèrent. Catherine était habillée tout en noir, à cause du service de Louis XVI ; elle avait un petit bonnet de tulle noir, une robe très bien faite, et cela lui donnait un teint si blanc, si rose, si délicat, que je ne pouvais pas croire en quelque sorte que c’était l’amoureuse de Joseph Bertha ; son cou était blanc comme de la neige, et sans ses lèvres et son petit menton rose, sans ses yeux bleus et ses cheveux blonds, j’aurais cru que c’en était une autre qui lui ressemblait, mais encore plus belle. Elle riait, voyant mon admiration extraordinaire. À la fin, je lui dis :

« Catherine, maintenant tu es trop belle, je n’ose plus t’embrasser.

— Oh bien ! dit-elle, il ne faut pas te gêner tout de même. »

Et comme elle se penchait sur mon épaule, je l’embrassai longtemps, de sorte que le père Goulden et la tante se regardaient en riant, et que j’aurais voulu les voir bien loin, pour dire à Catherine que je l’aimais de plus en plus, et que je donnerais ma vie mille et mille fois pour elle ; mais devant eux, cela ne convenait pas. Je pensais ces choses et j’en étais attendri. La tante avait aussi sa robe noire, et son livre d’heures sous le bras.

« Viens donc aussi m’embrasser, Joseph, dit-elle ; tu vois bien que j’ai ma robe noire, comme Catherine. »

Je l’embrassai pendant que le père Goulden disait :

« Vous viendrez dîner avec nous… c’est une affaire entendue… mais en attendant vous allez prendre quelque chose. – Nous avons déjeuné, répondit la tante. – Cela ne fait rien… cette procession finira Dieu sait quand… vous serez toujours sur pied… il faut se soutenir. »

Alors elles s’assirent, la tante à ma droite, Catherine à gauche, le père Goulden en face. On but un bon verre de vin, et la tante dit que la procession serait magnifique… qu’il y aurait au moins vingt-cinq curés des environs… que M. le curé Hubert des Quatre-Vents était aussi venu… que le grand reposoir du quartier de cavalerie montait jusque par-dessus les toits… que les sapins et les peupliers autour avaient des crêpes, et que l’autel était couvert d’un drap noir. – Elle parla de tout, pendant que je regardais Catherine et que nous pensions ensemble sans rien dire : « Oh ! mon Dieu ! quand aurons-nous la permission de nous marier !… Quand ce gueux de ministre prendra-t-il le temps d’écrire : Mariez-vous et laissez-moi tranquille ! »

Enfin, vers neuf heures, le second coup s’étant mis à sonner, il fallut bien se séparer ; la tante dit :

« C’est le second coup… eh bien ! nous viendrons dîner le plus tôt possible.

— Oui… oui… mère Grédel, répondit M. Goulden, nous vous attendrons… »

Aussitôt elles se levèrent. Je reconduisis Catherine jusqu’au bas de l’escalier, pour l’embrasser encore une fois. La tante Grédel criait,

« Dépêchons-nous ! dépêchons-nous ! »

Elles sortirent, et je montai me remettre à l’ouvrage. – Mais, depuis ce moment jusque vers onze heures, je ne pus rien faire. La foule de monde était tellement grande, qu’on n’entendait plus dehors qu’un bruit immense, un bruit de feuilles sur lesquelles on marche ; et quand la procession sortit de l’église, cela produisit un effet si grandiose, que M. Goulden lui-même cessa de travailler, pour écouter ces chants et ces prières.

Moi, je me figurais Catherine dans la multitude, plus belle que toutes les autres, et la tante Grédel auprès d’elle, répétant d’une voix claire : Bett fer ouns ! Bett fer ouns (2) !… – Je me les représentais bien fatiguées, et toutes ces voix, tous ces chants me faisaient rêver ; je tenais bien une montre et j’essayais de travailler, mais mon esprit était ailleurs… Plus le soleil montait, plus mon ennui redoublait, lorsque tout à coup M. Goulden me dit en riant :

« Hé ! Joseph, cela ne marche donc pas aujourd’hui ? »

Et comme je devenais tout rouge :

« Oui… fit-il, dans le temps, quand je rêvais à Louise Bénédum, j’avais beau regarder les ressorts et les roues, c’était toujours ses yeux bleus que je voyais. »

Il fit un soupir ; moi je me mis à soupirer aussi, pensant : « Ah ! vous avez bien raison, monsieur Goulden, vous avez bien raison ! »

« C’est assez, Joseph, dit-il au bout d’un instant, en me prenant la montre des mains. Va, mon enfant, tâche de retrouver Catherine… On ne peut pas surmonter son amour… c’est plus fort que soi ! »

En l’entendant me dire ces paroles, j’aurais voulu m’écrier : « Oh ! homme bon… Oh ! homme juste… Oh ! vous ne saurez jamais combien je vous aime ! » Mais il s’était levé pour s’essuyer les mains à la serviette derrière la porte, et je lui dis :

« Puisque vous le voulez absolument, monsieur Goulden…

— Oui… oui… absolument. »

Je n’en écoutai pas davantage, mon cœur sautait de joie ; je mis mon chapeau et je descendis d’un trait en m’écriant :

« Dans une heure, monsieur Goulden. » J’étais déjà dehors. Mais quel monde… quel monde !… tout fourmillait : les tricornes, les feutres, les bonnets, et au-dessus de tout cela, l’église sonnait lentement.

Durant plus d’une minute, sur nos marches, je regardai sans savoir où tourner ; et voyant à la fin qu’il n’était pas possible de faire un pas dans cette foule, je pris la ruelle de Lanche pour gagner les remparts et courir attendre la procession sur le talus de la porte d’Allemagne, car alors elle remontait la rue du Collège. – Il pouvait être onze heures. En ce jour, je devais voir des choses qui m’ont fait réfléchir depuis bien souvent : c’étaient les signes de grands malheurs, et personne ne les voyait, personne n’avait le bon sens de comprendre ce que cela signifiait. Ce n’est que plus tard, quand tout le monde fut encore dans la misère jusqu’au cou, quand il fallut reprendre le sac et le fusil, pour se faire hacher en morceaux ; c’est alors seulement que chacun se dit : « Ah ! si l’on avait eu du bon sens… si l’on avait eu de la justice… si l’on avait eu de la prudence ! Nous étions si bien !… Nous serions encore chez nous, au lieu que maintenant la débâcle recommence. Qu’est-ce qu’il fallait faire ? Rien du tout… nous n’avions qu’à nous tenir en repos… ce n’était pourtant pas bien difficile. » Quelle misère !

Je remontais donc la ruelle de Lanche, où l’on fusillait les déserteurs sous l’Empire. Le bruit s’éloignait, les chants, les prières, le son des cloches aussi ! Toutes les portes et les fenêtres étaient fermées, tout le monde avait suivi la procession. Au milieu de ce grand silence, je m’arrêtai quelques instants à l’ombre du vieux quartier pour reprendre haleine ; un petit vent frais soufflait des champs par-dessus les remparts ; j’écoutais le tumulte au loin, je m’essuyais la figure couverte de sueur, et je pensais :

« Où trouver Catherine maintenant ? » J’allais repartir en grimpant l’escalier de la poterne, lorsque j’entendis quelqu’un s’écrier ; « Margarot, marquez donc les points ! » Et seulement alors je vis les fenêtres du père Colin ouvertes au premier, et des gens en bras de chemise qui jouaient au billard. C’étaient des figures de vieux soldats, les cheveux courts et les moustaches en brosse. Ils allaient et venaient, criant autour du billard, sans s’inquiéter de Louis XVI, ni du maire, ni du commandant, ni des bourgeois. L’un d’eux, court, trapu, les favoris en canon de pistolet, selon la mode des hussards, la cravate défaite, se pencha même dehors, sa queue de billard appuyée au bord de la fenêtre, et regarda du côté de la place en criant :

« Nous remettons la partie en cinquante ! »

L’idée me vint aussitôt que ce devaient être des officiers en demi-solde, qui dépensaient là leurs derniers liards, et qui seraient bientôt embarrassés pour vivre. J’avais repris mon chemin, et j’allongeais le pas sous la voûte de la poudrière, derrière le collège, rêvant à ces choses ; mais, une fois sur le talus de la porte d’Allemagne, tout fut oublié ; la procession tournait au coin de Bockholtz, les chants éclataient en face du reposoir comme des trompettes ; les jeunes prêtres de Nancy couraient dans la foule, la croix en l’air, pour maintenir le bon ordre ; le suisse Sirou se dressait majestueusement sous la bannière ; devant, tous les prêtres et les enfants de chœur chantaient, les prières s’élevaient jusqu’au ciel ; derrière, la foule répondait, et cela produisait un murmure sourd et terrible.

Moi, sur la pointe des pieds, à demi-couvert par le hangar, je ne songeais plus qu’à Catherine, j’aurais voulu la découvrir au milieu de cette multitude ; mais combien de drapeaux, de tricornes et de bonnets je vis défiler dans la rue d’Ulrich ! On n’aurait jamais pu s’imaginer que tant de monde existait dans notre pays ; il faut que pas une âme – excepté les petits enfants et quelques vieilles pour les garder – ne soit restée dans les villages.

Cela durait depuis au moins vingt minutes, et je n’espérais plus apercevoir Catherine, lorsque tout à coup je la vis avec la tante Grédel. La tante priait d’une voix si claire, qu’on l’entendait par-dessus toutes les autres ; Catherine, elle, ne disait rien et s’avançait à petits pas, les yeux baissés. – Ah ! si j’avais pu l’appeler, elle m’aurait peut-être entendu ; mais c’était bien assez de ne pas aller à la procession, sans faire encore du scandale. Tout ce que je puis dire, et pas un ancien de Phalsbourg ne soutiendra le contraire, c’est que Catherine n’était pas la moins jolie fille du pays et que Joseph Bertha n’était pas à plaindre.

Enfin, depuis un bon moment, elle avait passé, la procession venait de faire halte sur la place d’Armes, devant le grand reposoir, à droite de l’église ; M. le curé officiait, le silence s’étendait sur toute la ville. Dans les petites ruelles, à droite et à gauche, tout se taisait comme si on avait pu voir le prêtre à l’autel, un grand nombre s’agenouillaient, d’autres se reposaient sur les marches des maisons, car la chaleur était excessive et plusieurs étaient partis avant le jour. Ce spectacle me touchait, je priais pour la patrie, pour la paix, pour tout ce que je sentais en moi, et je me souviens que dans ce moment même des voix s’entendaient au bas du talus, sous la porte d’Allemagne, des voix qui disaient d’un ton de bonne humeur :

« Allons… allons… un peu de place, mes amis ! »

La procession barrait la route, les voyageurs se trouvaient arrêtés, et ces voix troublaient un peu le recueillement de la multitude. Quelques personnes, devant la porte, se dérangeaient ; le suisse et le bedeau regardaient de loin ; moi-même, par curiosité, je m’étais un peu rapproché de la rampe, sous le hangar. Alors, cinq ou six vieux soldats, tout blancs de poussière, les épaules courbées et l’air abîmé de fatigue, se glissèrent contre le talus, pour gagner la ruelle de l’Arsenal, où sans doute ils espéraient trouver le passage libre. Je crois encore les voir avec leurs souliers usés, leurs guêtres blanches, le vieil uniforme rapiécé, et le lourd shako défoncé par la pluie, le soleil et les misères de la campagne ; ils s’avançaient à la file, un peu sur le gazon de la rampe, pour gêner le moins possible les gens assis en bas, un vieux à trois chevrons, qui marchait devant et qui ressemblait à mon pauvre sergent Pinto, tué près du Hinterthôr, à Leipzig, m’attendrissait le cœur ; il avait les mêmes longues moustaches grisonnantes, les mêmes joues creuses et le même air content, malgré les souffrances et l’infortune ; il souriait, un petit paquet au bout de son bâton, et disait tout bas : « Faites excuse, mesdames et messieurs, faites excuse. » Les autres le suivaient pas à pas.

C’étaient les premiers prisonniers que nous rendait la convention du 23 avril ; depuis, nous en avons vu passer tous les jours jusqu’en juillet. Ceux-là sans doute avaient doublé les étapes pour revoir plus tôt la France.

En arrivant au bout de la ruelle, ils s’aperçurent que la foule allait encore bien loin du côté de l’arsenal ; pour ne pas déranger le monde davantage, ils entrèrent dans l’enfoncement de la poterne et s’assirent sur la marche humide, leurs petits paquets à terre auprès d’eux, attendant le départ de la procession ; ils revenaient de loin, sachant à peine ce qui s’était passé chez nous.

Malheureusement, les Baraquins du Bois-de-Chênes, le grand Horni, Zapheri Roller, Nicolas Cochart le cardeur, Pinacle le colporteur – qu’on avait fait maire pour le récompenser d’avoir montré le chemin du Falberg et du Graufthal aux alliés pendant le blocus – tous ces gueux, et d’autres encore, qui voulaient avoir la fleur de lis – comme si la fleur de lis avait pu les rendre meilleurs – malheureusement, toute cette mauvaise race, qui vit de fagots volés dans les bois, avait découvert de loin la vieille cocarde tricolore au haut des shakos, et chacun pensait : « Voici l’occasion de montrer que nous sommes les vrais soutiens du trône et de l’autel. »

Ils arrivaient en bousculant le monde. Pinacle, le cou dans une grosse cravate noire, un crêpe d’une aune à son chapeau, le col de sa chemise à deux lignes au-dessus des oreilles, et l’air grave comme un bandit qui veut se donner une mine d’honnête homme, Pinacle arriva le premier. Le vieux soldat à trois chevrons ayant découvert de loin ces gens qui les menaçaient, s’était levé pour voir ce que cela signifiait.

« Allons, ne vous pressez pas tant, disait-il… nous n’avons pas l’habitude de nous sauver… Voyons, qu’est-ce qu’on nous veut ? »

Mais Pinacle aurait craint de perdre une si belle occasion de montrer son zèle pour Louis XVIII ; au lieu de lui répondre, il abattit son shako d’un grand soufflet, en criant :

« À bas la cocarde ! »

Naturellement, ce vétéran indigné voulut se défendre, mais ceux des Baraques arrivaient en masse, hommes et femmes ; ils se précipitèrent sur les soldats, les renversèrent, leur arrachèrent la cocarde, les épaulettes, et les foulèrent aux pieds sans honte ni pitié. Le pauvre vieux se releva plusieurs fois, en criant d’une voix qui vous déchirait le cœur :

« Ah ! tas de lâches !… Ah ! vous êtes Français !… Ah ! canailles !… »

Et chaque fois il recevait de nouveaux coups. Finalement on les laissa dans ce coin, tout pleins de sang, les habits déchirés ; et M. le commandant de la Faisanderie étant arrivé dit qu’il fallait les conduire au violon.

Moi, si j’avais pu descendre, sans réfléchir à Catherine, à la tante Grédel, à M. Goulden, j’aurais été capable d’aller à leur secours, et les Baraquins m’auraient assommé comme eux. Quand j’y pense aujourd’hui, cela me fait frémir ; heureusement le mur de la poterne a plus de vingt pieds, et voyant qu’on les emmenait tout couverts de sang, voyant cette chose abominable, je me mis à courir du côté de l’arsenal, et je rentrai chez nous tellement pâle que le père Goulden s’écria :

« Joseph, est-ce que tu viens d’être écrasé ?

— Non, monsieur Goulden, non, lui dis-je, mais je viens de voir quelque chose d’affreux. »

Et je me mis à pleurer en lui racontant ce que j’avais vu. Il se promenait de long en large, les mains sur le dos, et s’arrêtait de temps en temps pour m’écouter, les yeux brillants et les lèvres serrées.

« Joseph, me disait-il, ces gens ont fait quelque chose.

— Non, monsieur Goulden.

— C’est impossible… ces hommes ont dû s’attirer ce traitement… Nous ne sommes pas des sauvages, que diable ! Les Baraquins eux-mêmes doivent avoir d’autres raisons que la cocarde. »

Il ne pouvait pas me croire ; ce n’est qu’après avoir tout entendu deux fois dans les détails, qu’il finit par dire :

« Eh bien ! je te crois… Oui, puisque tout s’est passé sous tes yeux, je te crois. Et c’est un plus grand malheur que tu ne penses, Joseph. Si cela continue, si l’on ne met pas une bride solide à tous ces vauriens, si les Pinacles doivent avoir le dessus, les honnêtes gens ouvriront l’œil. »

Il n’en dit pas plus, car la procession étant finie, Catherine et la tante Grédel arrivaient.

Nous dînâmes ensemble ; la tante était bien contente et Catherine aussi ; mais tout le plaisir que j’avais à les voir ne m’empêchait pas de conserver quelque chose sur le cœur. M. Goulden était tout pensif.

Enfin, à la nuit, je reconduisis Catherine et la tante jusqu’à la Roulette, et là, nous étant embrassés, je leur souhaitai le bonsoir. Il pouvait être huit heures, je rentrai tout de suite. M. Goulden était sorti lire la gazette à la brasserie de l’Homme sauvage, selon son habitude les dimanches. Je me couchai. Vers dix heures, il rentra, et, voyant encore ma chandelle briller sur la table, il poussa la porte et me dit :

« Il paraît que l’on fait des processions partout, Joseph ; on ne voit que cela dans la gazette. »

Il me dit aussi que quatre-vingt mille prisonniers allaient rentrer, et que c’était heureux pour le pays.

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