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Chapitre 5

Le lendemain, il fallut remonter les horloges en ville, M. Goulden, qui se faisait vieux, m’avait chargé de ce soin, et je sortis de bonne heure. Un coup de vent, pendant la nuit avait chassé les feuilles le long des murs : chacun venait reprendre aux reposoirs, l’un ses flambeaux, l’autre ses vases de fleurs. Ce spectacle me rendait triste et je pensais : « Maintenant ils ont fait leur service funèbre, ils doivent être contents ! Pourvu que la permission arrive, tout sera bien ; mais si ces gens croient nous amuser avec des cantiques, ils se trompent. Du temps de l’Empereur, on partait pour la Russie ou pour l’Espagne, c’est vrai ; mais au moins les ministres ne faisaient pas languir la jeunesse. Je voudrais bien savoir à quoi sert la paix, si ce n’est pas pour se marier. »

Ces idées me mettaient en colère ; j’en voulais à Louis XVIII, au comte d’Artois, aux émigrés, à tout le monde, et je m’écriais : « Les nobles se moquent du peuple ! »

En rentrant chez nous, je trouvai M. Goulden qui venait de dresser la table –, pendant le déjeuner, je lui dis tout ce que je pensais ; il m’écoutait en souriant et disait :

« Prends garde, Joseph, prends garde ! ne te laisse pas emporter, tu m’as l’air de devenir jacobin ! »

Il s’était levé pour ouvrir l’armoire ; je le regardais, pensant qu’il allait prendre une bouteille, lorsqu’il me tendit une grosse lettre carrée, avec un large timbre rouge.

« Tiens, Joseph, me dit-il, voici quelque chose que le brigadier Werner m’a chargé de te remettre. »

En ce moment, je sentis mon cœur remuer, et je regardai la lettre les yeux troubles.

« Allons ; ouvre donc ! » me disait le père Goulden.

J’ouvris et j’essayai de lire, mais il me fallut du temps, et tout à coup je m’écriai ;

« Monsieur Goulden, c’est la permission !

— Tu crois ? dit-il.

— Oui, c’est la permission ! m’écriai-je les deux mains en l’air.

— Ah ! le gueux de ministre, il n’en fait pas d’autres », dit M. Goulden.

Mais je lui répondis :

« Écoutez, moi je ne connais rien à la politique : puisque la permission est venue, eh bien ! le reste ne me regarde pas. »

Il riait tout haut et s’écriait :

« Ah ! bon Joseph ! bon Joseph ! »

Je voyais bien qu’il se moquait un peu de moi, mais cela m’était égal.

« Maintenant il faut tout de suite prévenir Catherine et la tante Grédel, m’écriai-je dans la joie de mon cœur ; il faut bien vite envoyer le fils Chardron.

— Hé ! vas-y toi-même, cela vaudra mieux, me dit cet excellent homme.

— Et le travail, monsieur Goulden ?

— Bah ! bah ! dans une occasion pareille, on oublie le travail. Va, mon enfant, dépêche-toi. Comment voudrais-tu travailler à cette heure ? Tu ne vois plus clair ! »

C’était vrai, je n’aurais rien pu faire. Je me levai tellement content que j’en pleurais. J’embrassai même M. Goulden ; puis, sans prendre le temps de changer d’habit, je partis en courant. Et voyez ce que fait la joie, j’avais déjà dépassé depuis longtemps la porte d’Allemagne, le pont, l’avancée, l’auberge de la Roulette et la poste aux chevaux sans rien voir, et ce n’est qu’en découvrant, à deux ou trois cents pas le village, notre cheminée et les petites fenêtres, que je me rappelai tout comme un rêve, et que je me remis à relire la permission et à me répéter : « C’est vrai ! oui, c’est vrai !… Quel bonheur !… Qu’est-ce qu’elles vont dire ? »

Voilà comment j’arrivai devant chez nous. Je poussai la porte en criant :

« La permission ! »

La tante Grédel, en sabots, balayait justement la cuisine, et Catherine descendait le vieil escalier de bois à droite, les bras nus, son mouchoir bleu en croix autour des seins. Elle venait de chercher des copeaux dans le grenier, et toutes deux, en me voyant et m’entendant crier : « La permission ! » restèrent comme saisies. Mais je répétai : « La permission ! » Et la tante Grédel d’un seul coup se mit à lever les deux mains, comme j’avais fait, en criant :

« Vive le roi ! »

Catherine, toute pâle, s’appuyait sur la rampe. Dans le même instant, je fus près d’elle, et je me mis à l’embrasser tellement, qu’elle finit par se reposer sur mon épaule en pleurant comme une Madeleine, et que je la portai pour ainsi dire en bas, pendant que la tante sautait, tournait autour de nous et criait :

« Vive le roi ! vive le ministre ! »

Enfin on n’avait jamais rien vu de pareil. Notre voisin, le vieux forgeron Rupper, avec son tablier de cuir et sa chemise débraillée, arriva même en disant :

« Eh bien… eh bien ! qu’est-ce que c’est donc, voisine ? »

Il tenait sa grosse pince, et regardait en ouvrant ses petits yeux. Alors nous reprîmes un peu de calme, et je répondis :

« Nous avons reçu la permission pour nous marier.

— Ah ! c’est donc ça ! dit-il ; maintenant, je comprends… je comprends. »

Il avait laissé la porte ouverte, et cinq ou six voisins et voisines, Anna Schmoutz la fileuse, Christophe Wagner le garde champêtre, Zaphéri Gross et plusieurs autres arrivèrent aussitôt ; la salle était pleine de monde. Je me mis à lire la permission tout haut. Chacun écoutait ; quand ce fut fini, Catherine se reprit à pleurer et la tante dit :

« Ce ministre, vois-tu, Joseph, c’est le meilleur des hommes… S’il était ici, je l’embrasserais et je l’inviterais à la noce ; il aurait la place d’honneur avec M. Goulden. »

Ensuite les voisines étant parties pour répandre la nouvelle, je me remis à faire des déclarations à Catherine, comme si les anciennes n’avaient pas compté, et je lui fis aussi répéter mille et mille fois qu’elle n’avait jamais aimé que moi, de sorte que nous étions attendris, et puis joyeux, et puis encore attendris, et puis encore joyeux, ainsi de suite jusqu’au soir. La tante, qui faisait la cuisine, criait, se parlant à elle-même : « Voilà ce qu’on peut appeler un bon roi ! » Ou bien : « Si mon pauvre Frantz revenait sur la terre, il aurait du bonheur en ce jour, mais on ne peut pas tout avoir ! »

Elle disait aussi que la procession nous avait fait du bien. Catherine et moi nous ne répondions rien, notre joie était trop grande. Nous dînions, nous goûtions, nous soupions sans rien voir et sans rien entendre ; et ce n’est que vers neuf heures du soir que je m’aperçus tout à coup qu’il était nuit et qu’il fallait repartir. Alors, la tante, Catherine et moi nous sortîmes ensemble. Il faisait un beau clair de lune. Elles me reconduisirent jusqu’à la Houlette, et pendant la route nous tombâmes d’accord que le mariage aurait lieu dans la quinzaine. Devant la ferme, sous les vieux peupliers, la tante m’embrassa, moi j’embrassai Catherine, ensuite je les regardai remonter la côte jusqu’au village. Elles se retournaient en levant la main, et je levais aussi la mienne. Enfin, quand elles furent rentrées, je me remis en route pour la ville, où j’arrivai sur les dix heures. Je traversai la grande place et je rentrai chez nous.

M. Goulden veillait encore dans son lit ; il m’entendit ouvrir la porte tout doucement. Comme je venais d’allumer la lampe et que j’allais entrer dans ma chambre, il m’appela :

« Joseph ! »

Aussitôt je m’approchai, et, me regardant tout attendri, il me tendit les bras. Nous nous embrassâmes, puis il me dit :

« C’est bien, mon enfant, tu es heureux et tu le mérites. Va te coucher maintenant ; demain, nous causerons. »

Alors j’allai me coucher, mais longtemps je ne pus dormir ; à chaque instant, je me réveillais en pensant : « Est-ce que c’est vrai ? est-ce que la permission est venue ? » Et je m’écriais en moi-même : « Oui, c’est vrai ! » Vers le matin pourtant, je finis par m’endormir. Quand je m’éveillai, le grand jour était là ; je sautai du lit pour m’habiller ; dans le même instant M. Goulden, de la chambre voisine, me criait tout joyeux :

« Joseph, viens donc te mettre à table !

— Ah ! pardon, monsieur Goulden, lui dis-je, j’étais si content, que je n’ai presque pas pu m’endormir.

— Oui… oui… je t’ai bien entendu », répondit-il en riant.

J’entrai dans notre atelier, où la table était déjà mise.

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