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Chapitre 2

Aussitôt que les roulottes furent rangées, madame Duchatellier voulut reprendre sa cuisine au point où elle l’avait interrompue dans la côte de Champs, mais l’oignon était brûlé comme elle l’avait prévu et, de plus, le poêle était éteint.

Sans doute il était facile de rallumer le feu, ce qu’elle fit avec l’aide de Zyte, mais elle n’avait plus d’oignons à couper dans la casserole.

— Si je réchauffais le bouilli sans oignon, dit-elle en consultant sa fille, ce qu’elle faisait toutes les fois qu’elle se trouvait embarrassée pour se décider, c’est-à-dire du matin au soir.

— Théodore va grogner.

— Il est trop porté sur sa bouche, Théodore, trop boyau fin.

— Pour l’oignon ?

— Eh bien, il faut envoyer Marietta en chercher pour deux sous.

— Elle a filé.

— Trouve-la.

C’était en effet l’habitude de Marietta de filer aussitôt que la troupe arrivait quelque part : elle n’allait pas bien loin, simplement chez le libraire du pays, où elle avalait successivement tous les romans en cours de publication dans les petits journaux quotidiens ou illustrés, prenant le feuilleton là où il en était, heureuse quand elle l’avait commencé, mais ne se décourageant point si son imagination devait inventer les trente ou quarante numéros déjà parus. À Noisy il n’y avait pas de libraire, mais dans une sorte de cave où l’on descendait par trois marches un petit bossu vendait des jouets d’enfants, de la papeterie, de la morue, des harengs saurs, du pain d’épice, des sucreries, et à ce commerce il avait joint celui des journaux, que lui apportait l’omnibus de Nogent. Pendant le séjour de la troupe Duchatellier à Noisy, Marietta était la cliente la plus fidèle de cette boutique, et en échange des entrées de faveur qu’elle donnait à son ami le petit bossu, celui-ci lui permettait de lire ses journaux, à condition qu’elle ne coupât pas ceux qui étaient pliés.

Ce fut là que Zyte vint chercher sa sœur, qu’elle trouva installée sous un quinquet, debout pour mieux voir les images ; mais il ne fut pas facile de l’en arracher ; ce ne fut qu’en bougonnant qu’elle se décida à sortir. N’était-ce pas cruel de l’interrompre, précisément au moment où on allait retrouver la tête d’un cadavre coupé en morceaux, dont une jambe et un bras étaient déjà découverts.

— Écoute bien ce que je t’explique, dit madame Duchatellier, lorsqu’elles entrèrent dans la roulotte, et ne te trompe pas dans ce que je te commande : tu vas m’aller chercher deux sous d’oignons ; tu m’achèteras aussi deux livres de sucre chez Permettez, et tu me prendras pour trois sous d’essence de menthe chez madame Legrand ; emporte le flacon.

— De l’argent ? demanda Marietta en tendant la main.

Madame Duchatellier fouilla dans sa poche et en tira une poignée de sous au milieu desquels brillait une pièce de cinquante centimes : le compte fait, elle trouva vingt-cinq sous.

— Vingt-quatre sous de sucre, dit-elle, deux sous d’oignons, trois sous d’essence, cela fait vingt-neuf sous ; il m’en manque quatre, prête-les moi, Zyte.

— Je ne les ai pas.

— Alors tu ne paieras pas chez Permettez, dit madame Duchatellier sans s’émouvoir.

— Je n’irai pas, dit Mariette résolument.

— Vois-tu comme ta sœur me parle ! s’écria madame Duchatellier en appelant sa fille aînée au secours de son autorité maternelle méconnue.

— On doit déjà trois francs quinze sous à Permettez, de l’année dernière, dit Marietta : si je lui demande encore quelque chose à crédit, il va me regarder comme je ne veux pas qu’on me regarde.

Elle se mit à pleurer en répétant :

— Je n’irai pas, je n’irai pas.

— Elle a raison, dit Zyte doucement en intervenant.

— Et les pastilles ! s’écria madame Duchatellier, tu la défends.

— Elle va prendre seulement une livre de sucre ; comme cela elle pourra payer, et les pastilles ne manqueront pas pour la représentation de demain.

— Il n’y aura pas assez de pastilles.

— Il y aura ce qu’il y aura.

Employée dans un magasin de confiseur avant d’être comédienne, madame Duchatellier y avait appris l’art de travailler le sucre, et c’était elle qui tous les jours fabriquait les pastilles, les berlingots, les sucres d’orge que Marietta, pendant les entractes, vendait dans la salle, « pour ses petits profits », disait-elle, mais en réalité pour le profit de la direction qui, bien souvent, ne réalisait un bénéfice que par ce supplément de recette. Il importait donc de ne pas manquer de pastilles le lendemain, et cela autant pour le gain à faire sur leur vente que pour le plaisir des spectateurs qui n’eussent pas retrouvé leur grand théâtre Duchatellier, si, comme tous les ans, Marietta n’était pas venue leur en proposer.

Pendant que le chat écorché courait chez l’épicier, le fruitier et le pharmacien, madame Duchatellier, aidée de Zyte, s’occupa des préparatifs du repas du soir qui devait être prêt quand les hommes rentreraient.

Tout le monde connaît les roulottes des forains et il n’est personne qui n’ait, en passant, jeté un coup d’œil dans leur intérieur, mais celle des Duchatellier ne ressemblait pas à ce qu’on voit ordinairement : pas de haut lit avec entassement de matelas et d’édredons ; pas de chaises, pas de table, à l’exception d’un poêle avec fourneau, aucun meuble qui encombrât cette chambre servant en même temps de cuisine et de salle à manger. C’est que cette voiture avait été construite pour un physicien qui, en homme habile dans l’art des trucs et des machines, l’avait fait aménager d’après certaines idées plus ingénieuses que ne le sont ordinairement celles des charrons. Ce qu’on avait cherché avant tout dans sa distribution, ç’avait été de gagner de la place, et on y était parvenu en lui donnant plus de hauteur que n’en ont généralement ces voitures. Ce qui habituellement repose sur le plancher, la table, le lit, était collés au plafond, et les chaises étaient remplacées par deux longs coffres établis de chaque côté, dans lesquels on serrait le linge, la vaisselle, les costumes et sur lesquels on s’asseyait. Quand on voulait dîner, on abaissait la table au moyen d’une corde roulant sur une poulie ; quand on voulait se coucher, on abaissait de la même manière le lit qui se composait d’un seul matelas plat, et son sommier se reposait alors solidement sur la table. Par cette combinaison, quand le lit et la table étaient remontés, on circulait dans cette chambre comme si elle avait été moitié plus grande qu’elle ne l’était réellement. En un tour de main le ménage était fait ; on appuyait sur la corde et tout disparaissait : la salle à manger se transformait en salon ; c’était un simple changement à vue.

Marietta ne fut pas longue dans ses courses, pressée qu’elle était par l’envie de reprendre sa lecture ; il n’y avait pas dix minutes qu’elle était partie, qu’on entendit ses pas précipités sur l’escalier de la roulotte. Mais elle n’était pas seule : derrière son pas léger et rapide on en entendait un autre plus lourd et plus lent. La porte ouverte, avec elle entra un jeune homme blond, en longue blouse écrue et en tablier blanc, tête nue, le crayon derrière l’oreille, qui avait tout l’air d’un épicier et qui n’était autre, en effet, que M. Permettez lui-même.

— Bonsoir, madame Duchatellier, bonsoir, mademoiselle Zyte. J’ai voulu vous apporter moi-même la commande et prendre vos ordres pour demain.

Il déposa deux paquets qu’il portait : un sac en papier bleu contenant évidemment du sucre et un paquet enveloppé de papier gris.

Pendant ce temps, Marietta avait donné à sa mère les oignons et la fiole d’essence, puis prestement elle avait filé.

— Nous disons donc, continua Permettez, en retirant son crayon de derrière son oreille, qu’il vous faut du café, du chocolat, de l’huile, de la moutarde, du sel ; je ne parle pas du sucre, j’en ai apporté trois kilos ; parlez, madame, j’écris sous votre dictée.

On ne pouvait être plus engageant, plus insinuant, et ce n’était pas seulement en paroles qu’il faisait ses offres de services, c’était aussi de toute sa personne, par ses deux mains tendues, par son buste penché en avant, par un aimable sourire qui épanouissait sa figure rasée de près.

Était-il possible à madame Duchatellier de refuser des propositions ainsi présentées ? Elle ne le crut pas, et elle fit une assez grosse commande en se disant que la recette du lendemain lui apporterait l’argent nécessaire pour la payer.

— Maintenant, mademoiselle, dit Permettez lorsqu’il eut fini d’écrire, c’est à vous que j’ai une demande à adresser.

Il défit son second paquet et en tira une paire de souliers de velours bordés de fourrure.

— J’ai remarqué que l’année dernière, à cette saison, vous aviez bien froid aux pieds en jouant la Nonne sanglante, et j’ai pensé qu’il vous serait agréable d’avoir des bons souliers bien chauds… que je vous prie d’accepter… comme un hommage de mon admiration.

— Vous êtes trop bon.

— Je voudrais l’être réellement ; les uns offrent des fleurs, les autres des diamants, mais nous sommes à Noisy.

Et à Noisy Zyte était aussi heureuse de cette offre pratique qu’elle l’eût été de recevoir des fleurs à Paris ou des diamants à Saint-Pétersbourg. C’est qu’il avait vu juste, le galant épicier, en remarquant, l’année précédente, qu’elle avait eu terriblement froid aux pieds dans ses pauvres chaussures de théâtre où le carton entrait pour une aussi grande partie que la peau ; et elle éprouvait une pensée de bien-être en se disant qu’il n’en serait pas de même cette année avec ces beaux souliers.

Comme elle le remerciait, il lui coupa la parole respectueusement :

— C’est moi qui serai votre obligé si vous voulez bien m’accorder ce que j’ai à vous demander ; – je dis vous, c’est-à-dire M. et madame Duchatellier.

— À moi ?

Et madame Duchatellier s’interrompit de remuer son oignon qui déjà se grésillait dans la cocotte.

— Vous allez jouer le Dîner de Madelon, n’est-ce pas, pendant votre séjour ici ?

— Demain.

— Eh bien, j’ai l’ambition de remplir le rôle du caporal.

— Vous, monsieur Permettez ? s’écria Zyte en retenant difficilement un sourire.

— Mon Dieu oui, mademoiselle, je m’en flatte ; et si j’ose le dire c’est mon plus grand désir. Quand j’étais garçon chez Corcelet, j’ai vu jouer plus de vingt fois le Dîner de Madelon, au Palais-Royal ; et je ne crois pas en imposer en affirmant que j’ai la tradition. J’ai une manière de dire : « Silence ! » qui je l’espère vous satisfera.

En tous cas cette manière de dire : « Silence ! » fit rire aux éclats madame Duchatellier et Zyte.

— N’est-ce pas que c’est drôle ! dit Permettez, déjà assez artiste pour ne voir et n’entendre partout que des applaudissements.

— Très drôle.

Il se rengorgea, mais avec une certaine modestie, celle qui convient à un débutant.

— Et mon couplet de sortie, il faut entendre ça ; tenez, je vais vous le dire :

La bouteille est finie,

Bonsoir la compagnie :

Nous emportons l’espoir

De bientôt vous revoir.

Bravo, bravo ! s’écria Zyte qui étouffait.

— N’est-ce pas que ce n’est pas mal ; certainement le public ne saisira pas, comme vous, tout ce que je mets dans « Nous emportons l’espoir » ; mais c’est égal, je m’imagine qu’il sera frappé.

— N’en doutez pas, répondit Zyte, il sera frappé, cela est certain.

— Ah ! combien je suis heureux de vous entendre parler ainsi, vous qui avez tant de talent. Alors vous pensez que M. Duchatellier accueillera ma demande ?

— Il va bientôt rentrer, vous la lui présenterez.

— Et je puis espérer que vous lui serez favorable.

— Oh ! bien sûr, dit madame Duchatellier noblement et avec une parfaite bonne foi.

— Quand on vous aura vu une fois, vous ferez recette, dit Zyte qui ne prenait pas tout, comme sa mère, par le côté sérieux.

— Alors je vais attendre la rentrée de M. Duchatellier, dit Permettez en se rengorgeant.

Il s’assit sur un des bancs à côté de Zyte qui recousait à grands points un costume ; puis il garda le silence d’un air embarrassé, en homme qui a quelque chose à dire et qui n’ose pas parler. À la fin cependant, il se décida :

— Croyez-vous qu’il ne serait pas à propos d’essayer ces souliers ? demanda-t-il ; je crois les avoir pris à votre pied, mais enfin s’ils n’allaient pas je les ferais changer.

Zyte passa dans la chambre voisine, et à peine eut-elle refermé la porte sur elle, que Permettez se levant vivement s’approcha de madame Duchatellier.

— J’ai voulu éloigner mademoiselle Zyte pour vous entretenir d’une chose grave, dit-il en sifflant ses paroles de façon à ce qu’elles ne fussent pas entendues de l’autre côté de la cloison. C’est un subterfuge. Il cligna de l’œil finement.

— En deux mots, j’aime mademoiselle Zyte, et mon ambition est d’obtenir sa main.

— Vous, monsieur Permettez ! s’écria madame Duchatellier, oubliant que Zyte ne devait rien entendre.

— Parlons bas : j’ai mon magasin, du bien au soleil qui me vient de mon oncle, le tout vaut plus de quarante mille francs. C’est mon apport. Si Noisy ne plaît pas à ma femme, nous nous établirons à Paris, dans un beau quartier, celui qu’elle voudra.

— Votre femme ! Mais je ne sais pas si ma fille…

— Est disposée à m’accepter. Je ne sais pas non plus, et c’est justement pour l’apprendre que j’ai demandé à jouer un rôle dans le Dîner de Madelon. C’est le moyen que j’ai trouvé pour l’approcher… adroitement et me faire connaître. Ainsi s’établiront des relations plus suivies, et j’ose espérer que je serai assez heureux pour ne pas lui déplaire. Pour moi, je l’aime depuis l’année dernière, et vous voyez que mon projet est réfléchi.

La porte, se rouvrant devant Zyte, coupa court à ces confidences.

— Vous voyez, dit-elle en allongeant un peu la jambe, ils n’iraient pas mieux, si je les avais choisis moi-même.

En effet, ils allaient admirablement : ni trop longs ni trop courts, ni trop larges ni trop étroits, ils moulaient bien le pied qui était charmant d’ailleurs, cambré, allongé et souple, avec une fine cheville.

— Ils sont si jolis et je me sens si bien dedans, que je les mettrai demain pour jouer Madelon ; ça n’est peut-être pas, avec leur fourrure, des souliers de saison à la saint Boniface, mais bast ! on ne s’en apercevra pas, et j’aurai chaud.

— Moi, je m’en apercevrai, dit Permettez avec attendrissement et fierté.

Un bruit de pas lourds résonna sur la véranda et on frappa à la porte vitrée.

— Ouvrez, dit la voix de Lachapelle.

Zyte s’empressa d’obéir, et le père Lachapelle fit son entrée, chargé non seulement de sa grosse caisse, mais encore du tambour de Joseph, des cymbales de Duchatellier, de la trompette de Théodore et du cornet à piston de Stanislas, l’orchestre complet.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda madame Duchatellier étonnée et un peu inquiète.

— Il y a que nous venons de rencontrer la noce du jeune Sacapé ; ils en sont au troisième jour, et ils nous ont invités au repas et au bal ; il a fallu accepter, mais comme les repas et les bals ne sont plus de mon âge, j’ai pu me sauver ; on m’a donné les instruments.

Ce n’était point la première invitation de ce genre qui se produisait, et plus d’une fois déjà pendant leur séjour à Noisy, la troupe Duchatellier avait ainsi pris place à des repas de noces où on lui demandait de payer son écot en chansons ; on était fier de raconter plus tard qu’on « avait eu Théodore » et qu’on lui avait fait dire pour soi la Légende du grand étang ou le Vieux vagabond. Et c’était un souvenir aussi d’avoir dansé avec Joseph.

Dans ces conditions, il était inutile que Permettez attendît davantage. Après avoir prié madame Duchatellier de présenter sa demande du rôle du caporal, il se retira et Zyte sortit avec lui pour aller une fois encore chercher sa sœur chez le petit bossu.

— Je te rejoins tout de suite, répondit Marietta, je n’ai plus que quelques lignes à lire.

Quand Zyte rentra dans la roulotte, la table descendue du plafond, reposait sur ses pieds, et le père Lachapelle était en train de mettre le couvert en chantant :

À table, à table, à table,

Coupons ce jambonneau

Qui sera délectable,

S’il est mangé bien chaud

— Bœuf à l’oignon serait peut-être plus juste que jambonneau, dit-il en riant, mais la rime serait pauvre, et il faut tout sacrifier à la rime ; retiens ça, ma petite Zyte.

On se mit à table : Madame Duchatellier, comme toujours, à côté du poêle, de façon à n’avoir qu’à étendre le bras pour prendre le plat et servir ; Zyte auprès de sa mère et Lachapelle en face.

— Ainsi, dit-il en coupant le pain, ce jeune épicier a l’ambition de jouer la comédie ?

— Et je vous assure qu’il a une manière de dire son « silence ! » qui aura du succès.

— Il a bien d’autres ambitions, interrompit Madame Duchatellier.

— Et lesquelles ! demanda Zyte.

— Entre autres celle de t’épouser.

— M’épouser, M. Permettez !

— Il m’a demandé ta main, et c’est pour te plaire ou tout au moins pour avoir l’occasion de se rapprocher de toi, qu’il désire jouer le caporal dans le Dîner de Madelon.

— Ça, s’écria Zyte en riant, c’est encore plus drôle que son « silence ! »

— Mais c’est très sérieux, il a quarante mille francs, et, si tu ne veux pas rester à Noisy, il consent à aller à Paris, où tu voudras.

— Épicière !

— Dame, quarante mille francs.

Zyte se tourna vers sa mère sans répondre, puis regardant Lachapelle :

— Et vous, père Lachapelle, qu’est-ce que vous dites de ça ?

Il hésita un moment et parut embarrassé.

— Vous ne répondez pas !

— Dame… mon enfant… quarante mille francs…

— Alors toi, maman, et vous, père Lachapelle, vous êtes d’avis que je dois accepter M. Permettez ?

— C’est un si grand soutien dans la vie d’avoir la sécurité, dit madame Duchatellier, en femme qui a souffert les angoisses du hasard.

— Eh bien, permettez, permettez, s’écria Zyte, permettez que mon avis ne soit pas le vôtre. Je ne sais pas si je me marierai, mais si cela arrive je n’accepterai pour mari qu’un prince ou un banquier… très riche que j’aimerai passionnément. J’ai mes idées là-dessus qui sont bien arrêtées ; et si j’abandonne jamais le théâtre, je veux que le mariage réalise pour moi, dans la vie, tous les rêves que mes rôles m’ont fait vivre : je vais être roi dans les Enfants d’Édouard, j’ai été princesse cinquante fois, j’ai été fée, j’ai été génie ! à dix-huit ans je n’ai pas envie d’être épicière. Je sais bien qu’il y a peu de probabilités pour que le prince rêvé vienne me chercher à Noisy, et qu’il y en a beaucoup pour que le banquier entrevu passe par la ligne de Chelles ou par celle de Villiers, eh bien alors je resterai premier sujet du grand théâtre Duchatellier, j’aime mieux ça… si vous le permettez, que d’être madame Permettez.

À mesure qu’elle parlait, le visage de Lachapelle s’épanouissait ; quand elle se tut, il se leva et venant à elle il l’embrassa :

— Ah ! ma chère fille, s’écria-t-il d’une voix émue et les larmes aux yeux, que je suis heureux de t’entendre parler ainsi : tu peux te vanter de m’avoir donné un moment d’angoisse.

— Et les quarante mille francs ?

— Fallait-il t’influencer ? je n’ai voulu que faire entendre un mot de l’expérience de l’âge à l’inspiration de ta jeunesse ; heureusement, en brave fille que tu es, c’est ton inspiration que tu as écoutée et suivie. Ta mère a eu raison de te dire que c’est un grand soutien dans la vie que d’avoir la sécurité, mais ce n’est pas tout. J’ai soixante-douze ans, et d’aussi loin que je me souvienne, je n’ai pas eu un moment de sécurité dans cette longue existence. J’ai travaillé sans être jamais sûr du lendemain, et maintenant si pour une raison quelconque je venais à vous quitter ou si vous me quittiez, je n’aurais qu’à aller mourir au fossé comme un vieux vagabond. Eh bien, je ne regrette rien, et si c’était à recommencer je ferais ce que j’ai fait : je serais fidèle à ce que j’aime, et pour de l’argent je ne vendrais ni ma liberté, ni mes idées, ni mes croyances, ni mes goûts. C’est que vois-tu, ma petite Zyte, ce n’est pas le talent qui fait l’artiste, c’est l’amour de l’art : on peut avoir le plus grand talent et n’être pas artiste, tandis qu’on peut l’être sans avoir le moindre talent. Heureusement, toi, ma fille, tu l’es deux fois, et par l’amour de ton art et par le talent. Aussi sois tranquille, ce n’est pas premier sujet du grand théâtre Duchatellier que tu resteras, c’est premier sujet de la Comédie-Française que tu deviendras.

Il avait parlé debout, avec feu, entraîné par son émotion ; il reprit sa place sur le banc, et tendant son assiette à madame Duchatellier :

— Une tranche de bœuf, je vous prie, dit-il avec un sourire bonhomme, et ne m’en veuillez point de tout ce qui vient de m’échapper ; vous avez vu que je ne me suis lancé qu’après que Zyte s’était prononcée, et j’ai parlé avec mon cœur qui est encore plus jeune que je ne croyais.

— Et le prince, et le banquier ? demanda Zyte vivement, pour couper la réponse de sa mère qu’elle prévoyait devoir être peu agréable au père Lachapelle.

— Il n’est pas de mon âge de courir après les rêves, je ne vois pas le prince, je ne vois pas le banquier, tandis que je vois ton talent qui est réel et qui sera très grand si tu veux travailler.

— Vous savez bien que je ne demande pas mieux.

— Alors nous allons profiter de ce que nous sommes seuls pour répéter ce soir notre grande scène des Enfants d’Édouard, n’est-ce pas ?

— Mon Dieu, Lachapelle, que vous êtes terrible avec vos Enfants d’Édouard, dit madame Duchatellier. Quelle idée de nous faire jouer une tragédie à Noisy, et de m’obliger à apprendre tous ces vers du rôle d’Élisabeth ! Je n’en sortirai jamais. Est-ce que nous sommes des comédiens pour jouer la tragédie ? C’est bon pour vous qui avez été à l’Odéon, qui avez accompagné Rachel dans ses tournées.

— Il ne s’agit pas de nous, ma chère madame Duchatellier, il s’agit de Zyte : est-ce que si je ne forme pas cette petite à dire le vers, elle sera la grande comédienne que je veux qu’elle soit ? Combien ai-je vu d’actrices de talent qui, après s’être fait une réputation dans le répertoire courant, ont misérablement échoué le jour où elles ont abordé le vers. Eh bien, cela n’arrivera pas pour Zyte ; si, comme je l’espère, comme je le crois, elle devient la comédienne que je vois, cet échec lui sera épargné : elle saura pleurer sans grimaces, être noble et fière sans emphase ridicule ou bourgeoise, pathétique sans vulgarité, touchante avec dignité, et ce qui ne s’improvise pas, si bien douée qu’on soit, elle saura donner au vers son harmonie et sa sonorité. Puisqu’elle ne peut pas avoir l’éducation du Conservatoire, laissez-moi au moins la remplacer.

Une fois que le père Lachapelle avait enfourché l’éducation du Conservatoire, il n’était pas facile de l’en faire descendre : c’était son dada. Il l’avait reçue, cette éducation, et si elle ne l’avait conduit qu’à jouer des petits bouts de rôle à l’Odéon – que Duchatellier, dans ses boniments, appelait la Comédie-Française, – c’était, il en convenait lui-même, avec une bonne foi qui désarmait la raillerie, parce que la nature lui avait refusé un don sans lequel il n’y a pas de comédien – celui de sortir de soi pour entrer dans le personnage même qu’on représente. Lachapelle il était, Lachapelle il restait, retenu autant par sa timidité naturelle que par le savoir acquis. Le souper s’acheva avant qu’il eût fini son discours.

— Et Marietta qui n’arrive pas, dit madame Duchatellier.

— Ne vous fâchez pas contre cette petite, dit Lachapelle, laissez-la user son imagination dans ses lectures ; il faut bien la mettre quelque part.

— On peut la mettre ailleurs, répliqua Zyte.

— Et où mets-tu la tienne, toi ?

— Là, – elle posa sa main sur son front, – et là, – elle l’abaissa sur son cœur.

— Veux-tu bien te taire ! s’écria Lachapelle ; allons répéter les Enfants d’Édouard.

Zyte alluma une chandelle et ils passèrent dans la pièce voisine, le chandelier n’était pas accroché à la cloison que Lachapelle haussant son épaule et courbant son cou pour imiter la bosse de Glocester, commença :

Sera-t-il, cet enfant, mon esclave ou mon maître ?

Zyte, qui jouait Édouard, lui donna la réplique, et la scène continua, interrompue presqu’à chaque vers par les observations de Lachapelle ou par ses applaudissements, car il n’était pas un professeur grognon et c’était le plus souvent pour admirer qu’il arrêtait la répétition.

— Bravo, ma fille, c’est parfait.

— Mais non, ce n’est pas parfait, ce n’est pas seulement passable ; jamais je ne pourrai bien dire ces vers cahotés et entortillés.

— Veux-tu te taire ! Il ne faut pas médire des Enfants d’Édouard ; il y a des situations.

— Va pour les situations, mais comment voulez-vous que je sorte de ces vers terribles :

… Pour secouer l’enfance

Sur les degrés du trône il ne faut qu’un instant.

Pouvez-vous m’expliquer comment ça se secoue, l’enfance. Ah ! si vous vouliez, que j’aimerais bien mieux répéter la scène d’Iphigénie !

— Mais, ma pauvre enfant, nous ne pouvons pas jouer Iphigénie à Noisy ; vois-tu Joseph dans le rôle d’Achille ?

— Puisque nous travaillons.

— Eh bien, va.

Elle commença :

Mon père,

Cessez de vous troubler, vous n’êtes pas trahi.

Quand vous commanderez, vous serez obéi.

… Je saurai, s’il le faut, victime obéissante,

Tendre au fer de Calchas une tête innocente.

Lachapelle joignit les mains dans un geste d’admiration.

— Fasse le ciel, s’écria-t-il, que je t’entende sur un vrai théâtre, jamais personne n’a dit comme toi « une tête innocente » avec ta grâce, ton attendrissement, ta résignation ; ce jour-là je mourrai content, j’aurai donné à l’art une grande actrice. Dans cette admiration il y avait plus que l’orgueil d’un maître fier de son élève, il y avait le cri de la sincérité émue, car avec ses beaux grands yeux navrés, son visage aux traits purs, sa pose virginale, sa voix douce et profonde, elle était bien, rien que par sa nature, la victime innocente du poète, telle qu’eût pu la concevoir un statuaire fils des Grecs.

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