Chapitre 3
Bien que le bal de la noce Sacapé eût fait coucher la troupe à une heure avancée de la nuit, le lendemain matin, au jour levant, tous les hommes étaient à l’ouvrage : il fallait, dans la salle Marinier, monter le théâtre sur des tréteaux, équiper les décors, disposer les accessoires « analogues au sujet », comme disait Duchatellier dans ses annonces et il y avait du travail pour toute la journée.
Heureusement ce travail était facilité par les aptitudes particulières de Joseph et de Théodore qui, avant d’être comédiens, avaient été ouvriers du bâtiment : Joseph menuisier, Théodore peintre. Dans une année de chômage, Théodore qui, depuis son enfance, hurlait des chansons sur ses échelles et ses échafaudages, avait demandé à son talent de chanteur de le faire vivre, et il s’était engagé dans la troupe du grand théâtre Duchatellier où il avait débuté par Bruno le fileur, qui lui avait valu un succès considérable. Un jour, à Coulommiers, Joseph, qui venait d’être libéré du service militaire et allait rentrer à Paris, avait vu Zyte, et pris au cœur, il s’était engagé dans la troupe de Duchatellier par amour, pour suivre celle qu’il aimait, vivre près d’elle, l’entendre, lui parler, la regarder, lui dire en scène ce qu’il devait taire, rentré dans la coulisse.
Si Duchatellier et Lachapelle faisaient fonctions de directeur et de régisseur aux répétitions des pièces nouvelles, Joseph et Théodore prenaient la première place quand il s’agissait de monter le théâtre ; ils commandaient, on leur obéissait, et c’étaient les coups de marteau de Joseph appliqués d’une main sûre qui marquaient le mouvement.
Quand on construit ces théâtres forains en plein air, leur disposition étant toujours la même, l’assemblage s’en fait facilement et vite ; mais quand ils doivent, comme le théâtre Duchatellier, se plier aux dimensions d’une salle close, c’est l’emplacement qui commande leur distribution : il faut les agrandir ou les rapetisser, et chaque fois c’est une construction nouvelle. À Noisy, la salle de bal étant grande, la scène était grande aussi et le matériel transporté par les roulottes se trouvant insuffisant, on le complétait avec des emprunts faits au propriétaire, qui était entrepreneur de maçonnerie en même temps que marchand de vin. À la vérité, ces planches hourdées de plâtre et de mortier, formaient de bizarres dessins blancs mêlés sur la scène aux vieilles planches des roulottes, mais le public n’y regardait pas de si près ; il avait un théâtre sur lequel ses comédiens pouvaient se livrer à des mouvements tout à fait dramatiques, – cela suffisait.
Joseph, à la fois architecte et maître compagnon, dirigeait tout, et sous ses ordres le personnel masculin de la troupe travaillait activement, Duchatellier comme les autres, malgré son importance ; seulement comme il n’avait point l’habitude d’un pareil labeur, il suait sang et eau et quand il avait dû, à son tour balayer une planche encroûtée de plâtre, il étouffait ; alors on faisait une pause, et conduit par lui, on allait tous ensemble boire un verre sur le comptoir du marchand de vin.
Ce fut pendant un de ces repos que Permettez vint présenter sa demande à Duchatellier qui, prévenu par sa femme, voulut bien répondre en trinquant qu’il était fort honoré d’ouvrir la scène… française… à un jeune homme aussi… distingué, aussi… – il chercha sans la trouver une épithète bien ronflante – que M. Permettez.
Puis lui donnant une forte poignée de main en se renversant en arrière pour faire bomber sa poitrine et agrandir la taille :
— Et vous m’aurez vu de près, dit-il avec une simplicité scénique.
L’avoir vu ! De près, de loin, de face, de dos, de profil, dans le Dîner de Madelon, ou dans Lazare le pâtre, Duchatellier n’imaginait pas qu’il y eût de plus grand bonheur pour un mortel. – Vous avez vu Frédéric Lemaître dans Kean, c’est bien, mais MOI m’avez-vous vu ? Ce n’était pas lui qui voyait les pays par où il passait, c’étaient ces pays qui le voyaient : – Lagny m’a vu dans Don César de Bazan, Coulommiers dans Trente ans ! – Et quand il avait dit cela modestement, ou tout au moins avec la mimique convenue pour exprimer la modestie, les yeux baissés, la tête à demi détournée, les deux mains jetées en avant, il n’imaginait pas que les habitants de Lagny ou de Coulommiers pussent désirer d’autres jouissances artistiques.
Lorsqu’ils rentrèrent dans la salle de bal, ils y trouvèrent Zyte qui venait voir où en était le travail : au saut du lit elle avait chaussé ses beaux souliers dont elle avait rêvé, et elle marchait toute fière en avançant le pied et en se penchant pour les admirer.
Ils sautèrent aux yeux de Joseph.
— Comme tu as des beaux souliers, dit-il en venant à elle.
— N’est-ce pas ? Comment trouves-tu qu’ils me vont ?
— Jamais je ne t’ai vu le pied aussi fin, aussi joli. Tu viens de les acheter ?
— Non. C’est M. Permettez qui me les a donnés hier au soir.
— Il te donne des souliers ! s’écria-t-il. Et toi tu les acceptes ! Tu n’es pas arrivée qu’il vient te voir.
Elle haussa les épaules.
— Sois donc raisonnable, mon pauvre Joseph.
Mais Joseph ne pensait guère à être raisonnable, ni même à écouter ce qu’elle lui disait ; c’était sa pensée qu’il suivait, sa jalousie affolée qui l’emportait.
— Et c’est pour se rapprocher de toi qu’il veut jouer le Caporal.
Elle se mit à rire.
— Je t’assure qu’il a une manière de dire : « silence ! » qui est drôle.
— Tu le trouves drôle, s’écria-t-il, et beau aussi, n’est-ce pas, et spirituel et charmant, pourquoi ne le dis-tu pas ?
— Es-tu assez insupportable !
— C’est ça, moi je suis insupportable.
— Hé, Joseph ! cria Duchatellier, viens donc ici, on a besoin de toi.
— Je ne travaille plus, répondit-il furieux.
— Comment tu ne travailles plus ?
S’éloignant de Zyte, Joseph se rapprocha de la scène.
— Êtes-vous décidé à donner le rôle du Caporal à l’épicier ! demanda-t-il les dents serrées.
— Puisque ça lui fait plaisir, à ce garçon.
— Suis-je chef d’emploi ou ne le suis-je pas ?
— Qu’est-ce que tu nous chantes ? demanda Duchatellier stupéfait.
— Je chante que si l’épicier joue ce soir, je donne ma démission.
Ils s’étaient tous arrêtés et ils le regardaient ahuris. Zyte qui l’avait suivi le prit par le bras, et le forçant à se retourner :
— Viens un peu là-bas, dit-elle en lui montrant la porte d’entrée.
Il voulut résister, mais elle lui serra doucement le bras, et aussitôt, la tête basse, il la suivit.
— Si j’étais ta femme, que dirais-tu donc ? demanda-t-elle !
— Rien, parce que tu m’aimerais et alors j’aurais confiance en toi ; mais tu n’es pas ma femme, tu ne m’aimes pas, qui peut te défendre ?
— Moi.
— Toi, toi.
— Tu ne t’es pas trompé en pensant que M. Permettez veut se rapprocher de moi.
— Tu vois !
— Il veut même mieux que ça.
Joseph fit un pas vers la porte :
— Je vais lui régler son compte.
— Es-tu mon père, mon frère ? Il veut m’épouser.
Habituellement Joseph était pâle ou plutôt sans couleur ; son teint blême devint livide, il se prit la tête dans les deux mains :
— Mon Dieu ! murmura-t-il.
Elle lui posa la main sur l’épaule.
— Crois-tu donc que je te dis cela pour te torturer ? demanda-t-elle. Tu me connais mal.
— Alors ?
— Je devrais te martyriser pour m’avoir crue capable d’accepter M. Permettez pour mari.
— Ah ! Zyte, ma petite Zyte, s’écria-t-il éperdu de joie.
— Donnes-tu toujours ta démission ? demanda-t-elle avec un sourire un peu moqueur.
Sans répondre il courut à l’estrade et sautant dessus il reprit son travail en chantant, tandis que Zyte rentrait dans la roulotte pour préparer le repas du matin, Marietta ayant filé depuis longtemps déjà chez son ami le petit bossu.
D’ordinaire ce n’était pas Zyte qui s’occupait de la cuisine, car Duchatellier, qui croyait à l’avenir artistique de sa fille, ne voulait pas, – selon sa noble expression, – qu’elle compromît dans des besognes vulgaires la pureté de ses mains. Mais comme tous les dimanches madame Duchatellier allait à la messe, il fallait bien qu’en son absence quelqu’un préparât le déjeuner de la troupe, et ce quelqu’un était Zyte avec la collaboration de Lachapelle et de Joseph, quand ceux-ci n’avaient rien de mieux à faire.
Ce n’était pas une des moindres curiosités de la vie intime de cette troupe que la piété de la directrice, au moins pour ceux qui ne voyaient dans madame Duchatellier qu’une comédienne comme beaucoup d’autres.
Une comédienne à la messe ! Est-ce que ces gens-là ne sont pas excommuniés ?
Mais justement madame Duchatellier n’était pas une comédienne comme beaucoup d’autres, et même, à dire vrai, personne ne l’était moins qu’elle : la plus rangée, au contraire, la plus timide des bourgeoises, avec tous les traits de caractère qui sont le fond même du bourgeoisisme.
Ce n’était pas l’amour de l’art, pas plus que les hasards de la camaraderie qui, à vingt-cinq ans, l’avait mariée à un jeune premier rôle des théâtres de Montmartre et de Batignolles – c’était simplement l’amour : c’était parce qu’elle l’aimait, qu’elle l’avait épousé, et c’était parce qu’il était comédien qu’elle était devenue comédienne, sans cesser pour cela d’être ce que la nature et l’éducation première l’avaient faite.
Orpheline à dix-huit ans, d’un petit nobliau de province que les procès avaient ruiné et qui était venu mourir à Paris, elle avait dû entrer dans une fabrique de confiserie pour gagner son pain et tout de suite, par son zèle et sa régularité, elle s’y était fait une petite position. N’étant pas logée dans la maison de commerce, elle habitait Montmartre, et comme elle n’avait ni parents, ni amis à Paris, tous les dimanches après la messe et les vêpres, ne sachant que faire et n’osant pas se promener toute seule, elle allait au théâtre avec deux vieilles filles qui étaient ses voisines. Régulièrement, quelque temps qu’il fît, on les voyait arriver à la queue, portant chacune un pliant, et sous leurs ombrelles quand le soleil brillait, sous leur parapluie quand il pleuvait, elles attendaient patiemment l’ouverture des bureaux pour être bien certaines d’occuper leurs places habituelles, qui leur appartenaient en quelque sorte.
À cette époque, l’un des jeunes premiers rôles, celui qui, avec Delafosse, Fanolliet, Stryfler, exerçait le plus de prestige sur le public, était Duchatellier, le rival de Laferrière – à Montmartre – pour les pantalons collants, les redingotes serrées à la taille et le coup d’œil fatal. Tant de mérites n’avaient pas pu ne pas troubler une fille romanesque ; la façon dont il boutonnait et déboutonnait sa redingote dans les scènes décisives l’avait prise au cœur, et le coup de pouce qu’il donnait pour appuyer la situation l’avait achevée.
Elle s’était mise alors à l’aimer, pensant à lui toute la semaine, vivant de l’espérance de le voir le dimanche suivant : qu’il était beau, tendre, passionné, chevaleresque ! il était pour elle le héros vivant de ses rêveries d’honnête fille, le type auquel elle ramenait ses lectures, et, conduite par lui, elle chevauchait sur les sommets bleus où la promenait son imagination.
Cela avait continué pendant des années sans que bien entendu il la connût : il savait que dans cette salle qui pleurait ou s’enthousiasmait à sa voix, il avait un sérail, mais les favorites en titre empêchaient le regard des discrètes et des réservées d’arriver jusqu’à lui, et c’était au dernier rang des plus discrètes qu’elle se plaçait elle-même ; il était si beau ! il était tant aimé ! Car pendant les heures qu’elle passait sur son pliant, elle entendait parler de lui par ceux qui l’entouraient et les histoires qu’on racontait étaient bien faites pour le hausser en même temps que pour l’abaisser elle-même : l’épingle qu’il portait à sa cravate lui avait été donnée par la femme d’un restaurateur de la rue des Martyrs, le diamant qui brillait à l’un de ses doigts par une princesse étrangère dont personne ne connaissait le nom, et ne le connaîtrait jamais, avait-il dit lui-même, quand on avait voulu le faire parler de cette femme « qui était une très grande dame » comme dans la Tour de Nesle.
Pauvre fille sans argent et sans beauté, que pouvait-elle être jamais pour ce vainqueur ?
Cependant, après bien des luttes et bien des hésitations, un dimanche, elle s’était enhardie : il faisait une belle journée de printemps, Paris était en fête ; les jeunes gens qu’elle avait rencontrés en allant à l’église et en revenant chez elle, semblaient courir à des rendez-vous, l’amour sur les lèvres et dans les yeux ; il y avait des parfums de fleurs dans l’air. Au lieu d’attendre ses voisines pour s’en aller toutes les trois ensemble comme à l’ordinaire, elle était sortie seule, et dans la rue, sur la petite voiture d’une fleuriste, elle avait choisi un gros bouquet de violettes qu’elle avait porté chez le concierge du théâtre ; « Pour M. Duchatellier. » Le nom avait été jeté si vite, le bouquet avait été déposé si rapidement sur une tablette, que le concierge n’avait pas eu le temps de distinguer la femme qui avait ouvert et refermé sa porte comme un coup de vent.
Quelle émotion, quel anéantissement de bonheur quand, à l’entrée en scène de Duchatellier elle avait vu qu’il portait trois ou quatre brins de violette à la boutonnière de sa redingote ! Sans doute elle s’était trahie, car dans son trouble de joie elle sentit qu’il tenait ses yeux attachés sur elle plus longtemps que s’il ne l’avait regardée que par hasard.
Son émoi ne s’était un peu calmé qu’en se disant qu’il ne la connaissait point et qu’il n’y avait pas de chances pour qu’il la connût jamais : comment croire qu’un homme tel que lui, dans sa position brillante, que toutes les femmes aimaient, allait prendre souci d’une pauvre fille comme elle : il avait voulu savoir de qui venait ce bouquet, voilà tout ; les choses ne pouvaient pas aller plus loin.
Le dimanche suivant si elle n’avait pas osé porter elle-même un second bouquet, il lui avait été impossible cependant de résister à la joie de l’envoyer ; et cet envoi s’était régulièrement répété pendant trois ou quatre mois chaque dimanche, sans que de son côté Duchatellier parût désirer connaître celle qui le lui envoyait, de plus près que par le regard qu’il attachait sur elle lorsqu’il entrait en scène et qu’il la cherchait à sa place.
Un soir de juin, comme elle était assise sur un banc du boulevard de Clichy pour respirer un peu d’air frais avant de rentrer chez elle, après une journée de lourde chaleur, elle avait vu son héros, qui ne jouait pas ce soir-là, passer devant elle, le nez au vent, la tête de trois quarts comme il convient quand on daigne se montrer aux populations, la taille serrée dans sa redingote, marchant la pointe des pieds en dehors, en tendant le jarret : C’est moi, Duchatellier, voyez, admirez, aujourd’hui, la vue n’en coûte rien. Au moment où il allait la dépasser, il l’avait reconnue, car il ne faisait point un pas sans jeter autour de lui un regard circulaire qui ramassait les admirations, et s’arrêtant il l’avait saluée ; puis après un court moment d’hésitation il s’était assis auprès d’elle.
Il ne lui avait pas fallu longtemps pour confesser cette pauvre fille éperdue d’émotion, qui, malgré ses vingt-cinq ans, était timide comme si elle en avait quinze.
On s’était revu, car il ne l’avait pas jugée comme elle se jugeait elle-même : ce qu’elle appelait « sans beauté » était plus justement sans éclat : en réalité elle était grande, bien faite, avec un visage régulier et une physionomie qui dans sa placidité ne manquait pas d’une certaine noblesse ; il s’était laissé aimer par plus d’une qui ne valait pas celle-là.
Sur ces entrefaites, un cousin qu’elle avait au pays natal était mort, lui laissant une quarantaine de mille francs ; en la voyant habillée de noir, Duchatellier qui jusqu’alors ne s’était pas engagé bien en avant, s’amusant surtout de l’innocence de cette honnête fille, avait changé d’attitude et aussi de langage.
Au lieu de continuer l’éloge du théâtre et le récit de ses triomphes, ce qu’il faisait toutes les fois qu’il la voyait, il avait laissé entrevoir que les triomphes n’étaient pas en réalité ce qu’on imaginait dans le monde, et qu’on ne les obtenait que par de cruelles souffrances. Nulle part la lutte n’était plus dure et plus implacable que dans les coulisses. Nulle existence n’était plus tourmentée que celle du comédien. Et elle avait eu la surprise d’apprendre que ces héros qu’elle s’était habituée à imaginer dans la vie ordinaire tels qu’elle les voyait sur la scène, ne sont que des êtres envieux, dévorés de jalousie, qui ne pensent qu’à jouer les tours les plus indignes ou les plus misérables à ceux de leurs camarades qui réussissent. Ainsi Duchatellier était victime de cabales nombreuses, uniquement parce qu’on le trouvait trop beau ! Le talent, on peut le dénigrer, mais la beauté il faut la subir ; de là la haine qui l’enveloppait. Ces hommes qui expriment les sentiments les plus nobles et n’ont à la bouche que les mots de devoir, de dévouement, de sacrifice, ne sont en réalité dans la vie que de grands enfants ou des femmes affolées de coquetterie ; ils ne pensent qu’au charme de leur personne, qu’à leur blanc, leur noir, leur rouge, à leur perruque, à leur costume. Aussi en avait-il assez, l’existence n’était plus tenable… au moins dans ce milieu. Assurément il ne voulait pas abandonner le théâtre : quand on est artiste on meurt artiste ; mais au lieu de rester en butte aux mauvais procédés de ses camarades envieux et de supporter plus longtemps les injustices des directeurs imbéciles, il se préparait à devenir directeur lui-même… quand il aurait réuni aux fonds qu’on lui avait déjà promis, quelques sommes qui compléteraient son capital, car il était prudent et ne voulait rien entreprendre sans être sûr de réussir.
Le résultat de ces confidences avait été de transformer en dot les quarante mille francs de l’héritage, et Duchatellier avait organisé des tournées dans lesquelles les anciens camarades ne pouvaient pas monter de cabales contre leur directeur.
Mais après les cabales, c’était de la déveine que Duchatellier avait eu à souffrir. En organisant ses tournées, il s’était imaginé que la gloire de son nom avait dû pénétrer dans un certain rayon autour de Paris, et qu’il n’aurait qu’à paraître à Saint-Denis, à Pontoise, à Corbeil, à Étampes pour faire des recettes assurées ; mais il avait fallu en rabattre et reconnaître que les populations de ces villes étaient encore bien arriérées. Il avait persisté, lutté ; il s’était endetté, et si bien qu’un jour il lui était resté à peine assez de ressources pour acheter les deux roulottes qui devaient lui permettre d’exploiter les villages.
C’était alors que, pour faire des économies, madame Duchatellier qui jusque-là avait été la caissière de l’entreprise, était devenue comédienne, acceptant l’emploi des premiers rôles de drame auxquels « sa prestance la destinait », disait son mari.
Et c’était par économie aussi, pour utiliser ses enfants, que successivement Stanislas, Zyte et Marietta étaient montés sur les planches, à mesure que leur âge le permettait ; encore était-il vrai que cet âge avait été singulièrement avancé et qu’on leur avait fait jouer, à dix ou douze ans des rôles de vingt et de vingt-cinq.
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