Chapitre 7
M. Chamontain redoutait la réconciliation autant que le duc l’espérait ; comme son gendre, il se disait qu’elle était possible, facile, et que, pour qu’elle se produisît, il suffisait d’un mot, d’un regard ou d’une pression de main.
Il fallait donc l’empêcher, et pour cela le mieux était d’arranger les choses de façon à ce que le mari ne pût retourner à sa femme sans être ridicule. Que Zyte fut coupable, il en était sûr ; qu’elle fût la maîtresse de ce comédien il était prêt à le jurer ; que tout Paris le crût comme il le croyait lui-même, et jamais Gaston si faible, si ensorcelé qu’il fût, ne pourrait se réconcilier avec une femme dont le déshonneur serait public.
Dans ses affaires financières, il s’était trop servi des journaux pour ne pas savoir tout le parti qu’on en peut tirer. Le lendemain un journal boulevardier, le plus lu dans le monde des théâtres, publiait en belle place une petite note qui devait faire travailler les esprits. « On parle d’une demande en divorce qui serait déposée contre une de nos plus brillantes comédiennes, dont le début, il y a quatre ans, a été un événement parisien. Les faits sur lesquels s’appuie cette demande se seraient passés dans une île de la Marne, où « l’heureux complice » qui appartient, lui aussi, au théâtre, s’est fait construire une maison bizarre, bien connue de tous les canotiers. Nous ne pouvons en dire davantage, ni être plus précis ; la parole est à MM. les avoués. »
Elle avait été aussi aux curieux et aux bavards, la parole. Justement parce que la note était un rébus, on avait voulu la deviner, et les indications données étaient assez précises pour que la chose fût facile à ceux qui connaissaient le monde du théâtre. La brillante comédienne dont le début avait été quatre ans auparavant un événement parisien, c’était mademoiselle Duchatellier ; le comédien qui s’était fait construire une maison bizarre dans une île de la Marne, c’était Joseph. Chaque journal avait donné sa note explicative plus complète que celle des autres, et en quelques jours le Tout-Paris qui s’occupe du théâtre avait connu l’histoire de Zyte et même beaucoup d’histoires à côté.
— Cette petite Duchatellier.
— Faisait-elle assez sa tête, avec son amour pour son mari.
— Elle est bien bonne.
Mais il y en avait qui la trouvaient mauvaise, – ceux-là même qui, ayant voulu plaire à Zyte, s’étaient vus repoussés. Dès là qu’on ne lui connaissait pas d’amants, la chose en soi n’était pas mortifiante ; c’était une bizarrerie, une originalité, une toquade comme une autre, peut-être tout simplement le calcul d’une femme qui veut se singulariser et faire parler d’elle dans un monde où elle sera une exception. Mais quand on voyait qu’on avait été dupe, la situation changeait de face : le refus qu’on avait subi devenait une humiliation ; pourquoi celui-ci et pourquoi pas celui-là, plutôt, c’est-à-dire soi-même ; c’était donc de la répulsion. Quelle grue ! Et avec cela, hypocrite.
Un sentiment d’hostilité s’était donc élevé contre Zyte, et grand avait été le nombre de ceux qui étaient tombés sur elle.
— C’est bien fait.
— Sacrifier un si bel avenir.
— Les femmes sont folles.
M. Chamontain était trop pressé d’obtenir le divorce pour perdre du temps, et tout de suite la demande de Gaston avait été introduite ; un matin on avait apporté à Zyte un paquet de feuilles de papier timbré couvertes d’une écriture peu lisible.
Cependant elle avait lu.
On l’assignait à comparaître devant M. le président du tribunal de première instance séant à Paris, en son cabinet au Palais de Justice, pour répondre à certains faits qui lui étaient reprochés et entendre conjointement avec son mari les représentations que M. le président croirait propres à opérer un rapprochement. Les faits sur lesquels se basait la demande consistaient dans la lettre qu’elle avait écrite à Joseph pour lui donner rendez-vous ; en la lisant elle fut épouvantée : comment Gaston avait-il eu connaissance de cette lettre ? comment elle-même avait-elle commis l’imprudence de l’écrire dans ces termes : « Je serai toute à toi de cinq heures et demie à neuf heures, est-ce assez » ; que ne pourrait-on pas faire dire à ces quelques mots, qui pour elle n’avaient été qu’une excuse des refus sans nombre opposés jusque-là par elle à Joseph, mais dans lesquels il serait facile de voir une promesse. Puis venait son arrivée à La Varenne où Joseph l’attendait, leur promenade en bateau, la nuit passée dans l’île et son départ le lendemain matin. Enfin l’affirmation de son père et de sa mère qu’elle avait couché à Montmartre, quand il était notoire, au contraire, qu’elle avait passé la nuit à La Varenne.
Malgré ce que le duc lui avait dit, elle avait douté jusqu’au dernier moment que Gaston en vînt au procès : il réfléchirait, il sentirait qu’elle ne pouvait pas l’avoir trompé.
Mais les siens, mais Bachollet n’en avaient pas jugé ainsi. Quand Bachollet avait lu les articles des journaux, il était revenu à Paris pour qu’elle lui expliquât ce qui avait pu leur donner naissance, car il ne croyait pas à sa culpabilité ; et ces explications elle les lui avait franchement fournies, sans rien cacher. Alors bravement il avait entrepris de la défendre, et avec la résolution qui était dans son caractère il avait été trouver M. Chamontain pour lui faire comprendre que ce procès ne reposait sur rien de sérieux, puisque lui Bachollet affirmait l’innocence de Zyte. Mais M. Chamontain lui avait nettement fermé la bouche, et il était revenu de cette entrevue indigné.
— Vous n’avez à espérer que dans une défense habile, car avec sa faiblesse ordinaire Gaston est une marionnette aux mains de ses parents qui se sont emparés de lui et le dominent entièrement, le père par l’autorité, la mère par la tendresse, la sœur par la raillerie ; c’est donc cette défense qu’il faut organiser ; elle vous le ramènera.
Et, comme après lui-même il n’avait confiance que dans les gens qu’il employait, son médecin, son notaire, son avoué, son avocat, il avait tenu à lui donner son avoué : – « C’est un homme sérieux qui a toute ma confiance. »
Comme elle ne connaissait ni avoués, ni avocats, ni gens d’affaires d’aucune sorte, elle avait accepté celui qu’il lui proposait.
Quand l’avoué connut l’affaire d’une façon plus précise que par le récit de Bachollet, il ne cacha pas à Zyte qu’elle lui paraissait grave, et il lui fit la question qu’elle-même s’était adressée :
— Comment avait-elle pu écrire une lettre aussi compromettante ?
Zyte avait donné son explication, mais pour qu’elle fût acceptable, il fallait qu’on fût disposé à présumer l’innocence, tandis qu’au contraire, c’était la culpabilité qui semblait vraisemblable : le tutoiement se justifiait par la camaraderie du théâtre, mais le « tout à toi », comment le justifier, alors qu’il avait été suivi de cette nuit passée dans la même maison. À la vérité, il y avait l’orage. Mais si cet orage excusait tout, pourquoi le beau-père et la belle-mère avaient-ils essayé de tromper leur gendre par une affirmation fausse.
Sans appuyer son espérance sur rien, Zyte avait cru que l’avoué, par cela seul qu’il était un habile homme d’affaires, la rassurerait ; il trouverait quelque moyen de défense, comme le médecin doit trouver un remède miraculeux dans les cas désespérés, elle fut épouvantée de le voir si peu rassuré lui-même, et ce fut pleine d’angoisse qu’au jour fixé par l’assignation, elle se rendit avec son père au Palais de Justice.
Quand elle traversa le Palais, quelques jeunes avocats la reconnurent, et alors il y eût un brouhaha sur son passage.
— C’est Duchatellier qui vient pour son divorce. On la dévisagea, quelques-uns la suivirent, et elle baissa la tête avec confusion, tandis que son père se redressait fièrement en lui disant :
— On nous reconnaît.
Ils arrivèrent les premiers dans la salle d’attente du président, mais peu de temps après, M. Chamontain entra, suivi de Gaston. En voyant son beau-père, Zyte avait baissé les yeux, tant son émotion avait été poignante ; quand elle les releva pour chercher ceux de son mari, ce fut en vain ; il s’était assis de façon à lui tourner le dos, et il resta ainsi jusqu’au moment où on les appela.
Zyte passa la première et Gaston la suivit, les deux pères restant dans la salle d’attente à se regarder comme des chiens de faïence ; le riche méprisant le pauvre, le pauvre dédaignant le riche ! Quel vieux misérable ! disait Chamontain ; quelle vieille canaille ! disait Duchatellier.
À la première question du magistrat qui faisait fonctions de président, Zyte prit la parole, et plus bravement qu’on ne pouvait s’y attendre en voyant l’angoisse qui la faisait trembler, elle dit d’un trait ce qu’elle avait à dire : puisque les gens d’affaires trouvaient la situation compromise, c’était à elle de la sauver.
— Je suis innocente du crime dont on m’accuse, mais je suis coupable d’une imprudence que j’ai été amené à commettre par une amitié pour un camarade et par faiblesse. J’aime mon mari, je l’aime aujourd’hui comme au premier jour de notre mariage, et s’il obtenait le divorce, il ferait de moi la plus malheureuse des femmes.
Elle dit cela en le regardant, mais elle ne rencontra pas ses yeux, qu’il tenait attachés sur le parquet ; alors elle continua :
— Pardonnez-moi, monsieur le président, de garder la parole ainsi, mais quand mon mari, accompagné par son père, est venu, emporté par l’indignation, me demander où j’avais passé cette nuit, il n’a rien voulu entendre, et j’espère que mes explications lui prouveront que je n’ai pas cessé d’être digne de son amour.
Le président avait vu Zyte dans quelques-uns de ses bons rôles, et il la trouvait aussi touchante dans son cabinet que sur la scène, aussi jolie, aussi dramatique ; quelle science de diction ! comme elle avait bien dit « accompagné de son père », et aussi « digne de son amour ».
— Parlez, madame, nous vous écoutons.
Mais Zyte tout à son angoisse, ne fut pas pour le président ce qu’il était pour elle, elle ne sentit pas ce qu’il y avait dans « nous vous écoutons », et n’y vit que la liberté de s’expliquer qu’on lui accordait :
— Voici comment j’ai été entraînée dans cette imprudence. Joseph n’est pas pour moi le premier venu, c’est le camarade, l’ami de mes années de jeunesse ; avec une discrétion dont je n’avais pas pu ne pas être touchée, il s’était éloigné de moi après mon mariage, comprenant que mon mari, élevé dans un tout autre monde que le nôtre, pouvait ne pas aimer certaines fréquentations ; cependant nous n’avions pas rompu toutes relations et quand il me rencontrait seule, il m’abordait. Dix fois il m’avait demandé d’aller voir, quand je serais libre, une maison qu’il était tout fier de s’être fait construire. J’insiste sur ce sentiment de fierté qui s’explique quand on sait les années de misère qu’il a traversées. Toujours j’avais refusé. Enfin deux jours avant cette visite dont on me fait un crime, il me rencontre, au moment où j’entrais au théâtre, et m’adresse de nouveau son invitation ; par les journaux il sait que mon mari est à la chasse, et que je suis seule à Paris. Comment refuser ! J’accepte pour le lendemain. Un changement de spectacle me retient, et, je lui écris la lettre qui semble m’accuser ; je veux racheter tous les refus que je lui ai opposés, et sans penser à autre chose, je lui dis que je serai tout à lui. J’arrive à La Varenne, où il m’attend, et cela est d’autant plus naturel qu’on ne peut arriver chez lui qu’en bateau. Nous dînons. Un orage survient et m’oblige à laisser passer l’heure que je m’étais fixée pour reprendre le train. Enfin il faut partir malgré la pluie, malgré le tonnerre qui font rage. Nous ouvrons la porte ; à ce moment la foudre frappe l’arbre du débarcadère, l’île est en feu. Il est impossible de sortir. Je dois me rendre à l’évidence. Quand le calme se rétablit un peu, le dernier train est parti. Je reste, et ne rentre à Paris que le lendemain matin. Dois-je avouer à mon mari la vérité ? Je ne l’ose pas, mes parents diront que j’ai passé la nuit à Montmartre. J’aurais dû ne pas accepter cette invitation ; j’aurais dû ne pas écrire cette lettre ; j’aurais dû prévoir qu’un accident pourrait m’empêcher de revenir ; j’aurais dû, la faute commise, l’avouer franchement à mon mari, et ne pas chercher à la cacher par un mensonge, je le reconnais ; mais de cette faute au crime dont on m’accuse il y a un abîme que je ne pouvais franchir, mon amour l’atteste.
Le président ne put pas ne pas admirer la façon dont fut dit ce long couplet, son élan passionné, son développement mesuré et harmonieux, sa gradation savante qui arrivait à ce cri vraiment superbe, « mon amour l’atteste ». Si ses fonctions de président avaient comme celles du confesseur leurs lassitudes, elles avaient aussi parfois des bonnes fortunes, et c’en était une d’avoir entendu la musique de cette voix si bien timbrée, et d’avoir vu de près ce beau visage si expressif, ces yeux si éloquents, cette bouche si passionnée. Quelle admirable comédienne !
Malheureusement Gaston n’avait pas écouté sa femme comme le président, en la regardant, car ses yeux n’avaient pas quitté le parquet sur lequel ils semblaient attachés, et s’il n’avait pas pu fermer ses oreilles il s’était raidi contre l’émotion en se répétant que tout cela était préparé à l’avance : une leçon bien dite, et bien jouée.
Il fallait répondre, il le fit en deux mots, sèchement :
— Ce que je ne veux pas dire, les témoins que j’ai à faire entendre le diront pour moi.
La loi veut que le juge fasse aux deux époux les représentations qu’il croit propres à opérer un rapprochement ; le président s’acquitta de son devoir longuement avec l’intention manifeste de bien marquer l’intérêt qu’il apportait à cette cause.
Quand il se tut, Gaston ne répondit à son discours que par une muette inclinaison de tête ; puis aussitôt qu’il put se lever, il sortit au plus vite, et Zyte n’eût qu’à le suivre.
Si désappointée qu’elle fût, elle n’était pas découragée : évidemment, il avait gardé une attitude imposée, comme il avait répété une leçon : il n’avait pas été lui ; M. Chamontain, non Gaston ; le beau-père, non le mari.
Dans le ciel noir qui l’enveloppait, il y eut d’ailleurs une éclaircie comme un rayon de soleil et d’espérance ; le tribunal en accordant au mari « la permission de citer », c’est-à-dire d’engager l’action à fond, statua sur la garde de l’enfant qui fut confiée à la mère.
Au moins elle avait sa fille, et bien que son avoué ne lui eût pas caché que ce n’était qu’une mesure provisoire, son angoisse s’en trouvait allégée : le présent était sauf. Aussitôt elle quitta son appartement de la rue de Rivoli et vint habiter avec ses parents à Montmartre, l’enfant trouverait là un jardinet pour jouer, les distractions et les gâteries que pouvait lui donner sa grand-maman, et ce qui était d’une grande importance, une garde qui ne se laisserait pas tromper : l’expérience de la bonne était instructive, et montrait qu’avec un homme comme M. Chamontain on ne pouvait s’entourer d’assez de précautions. Pendant que Zyte était à son théâtre ou au Palais, ou chez l’avoué, il fallait qu’elle eût la sécurité absolue et sa mère seule pouvait la lui assurer.
La procédure suivit son cours ; Zyte eût à comparaître plusieurs fois au Palais ; mais au lieu de se plaindre de ces comparutions répétées, elle eût voulu qu’elles fussent plus fréquentes encore : n’était-ce pas dans une de ces rencontres que pouvait naître l’occasion, promise par M. de Paradan, de se trouver seule avec Gaston.
Cependant cette occasion ne se présentait pas, M. Chamontain accompagnant toujours Gaston, et, dans son anxiété, elle en était venue à se demander si le duc avait été sincère, lorsqu’un jour, elle reçut un court billet qui pour n’être point de la main de M. de Paradan venait sûrement de lui :
« On n’a pas encore pu faire ce qu’on voulait, mais le moyen de réussir est proche ; d’ailleurs, les circonstances paraissent plus favorables, la réaction attendue se produit sous l’influence de la séparation ; – veillez et brusquez. »
Que de motifs d’espérer dans ces quelques lignes : le duc ne l’avait pas abandonnée comme elle l’en accusait ; les circonstances étaient plus favorables, Gaston revenait à elle.
Un jour, pendant l’enquête, M. Chamontain n’accompagna pas Gaston ; ce fut le duc que Zyte vit paraître, et un signe imperceptible de celui-ci l’avertit d’être attentive : « Veillez et brusquez. »
Évidemment, pendant les dépositions des témoins il n’y avait rien à tenter, il n’y avait qu’à veiller comme le recommandait le billet ; c’était seulement à la sortie que l’occasion d’entretenir Gaston pouvait se présenter. Pour être plus libre, elle renvoya son père à l’avance, et quand on sortit elle se rapprocha de Gaston, tandis que le duc restait en arrière. Ils étaient dans un corridor sombre, elle lui prit la main, et la serra dans une étreinte rapide, en même temps qu’elle lui jetait d’une voix à peine perceptible, que lui seul pouvait entendre, ces quelques mots :
— Il faut que je te parle, monte dans ma voiture.
Et elle continua son chemin, se demandant s’il la suivait : à la chaude étreinte par laquelle il avait répondu à la sienne, elle croyait l’avoir ému, mais ne se trompait-elle point ?
En ouvrant la portière de sa voiture, elle pût se retourner ; dans l’ombre elle l’aperçut à quelques pas derrière elle ; passerait-il ?
— Gaston, murmura-t-elle.
Il monta et referma la portière : elle lui avait pris la main ; elle se trouva dans ses bras.
Quand elle pût parler, ce fût le même mot qu’elle répéta :
— Il faut que tu m’entendes ; mais pas ici, chez nous.
La distance est courte du Palais de Justice au Louvre ; en quelques minutes ils arrivèrent ; le soir s’était fait, et ce fût dans l’obscurité de l’escalier non encore éclairé qu’ils montèrent, se tenant par la main.
Il ouvrit lui-même la porte avec sa clé ; mais lorsqu’ils se trouvèrent dans cet appartement encore tout chaud et vivant de leurs souvenirs, il ne fut pas question d’explication ; il la prit dans ses bras et la porta dans leur chambre.
— Et maintenant, tu vas chez l’avoué, dit-elle pendant qu’il endossait son pardessus.
— Tout de suite. Et toi, comment vas-tu pouvoir jouer ?
— N’est-ce pas notre métier de jouer quand même, dans la douleur comme dans la joie.
— À tout à l’heure.
— Dîne en sortant de chez l’avoué, et reviens m’attendre ; demain matin, nous irons chercher Hella ; quelle joie pour elle de revoir son papa.
Ils descendirent ensemble, et dans la rue seulement, ils se quittèrent, Zyte pour aller au théâtre, Gaston pour monter chez son avoué qui demeurait aux environs de la Bourse.
Mais il ignorait que les études d’avoué ne sont plus ouvertes le soir ; ce fût inutilement qu’il sonna ; la concierge lui dit que l’étude était fermée.
Il resta dans la rue désorienté, il était venu pour se désister de sa demande en divorce trouvant plus commode de le dire à l’avoué qu’à son père ; il ne voulut point rentrer auprès de sa femme sans s’être acquitté de l’engagement qu’il avait pris envers elle, et puisque l’avoué n’était pas là pour recevoir son désistement, il s’expliquerait avec son père : ce soir même ou le lendemain, il fallait bien en venir là ; et pour Zyte mieux valait que ce fut ce soir même : elle lui saurait gré de sa fermeté qui serait pour elle une preuve d’amour.
Quand elle rentra à minuit, ayant à peine pris le temps de changer de costume, elle ne le trouva point installé dans leur chambre, l’attendant, comme il l’avait promis.
Pourquoi n’était-il pas encore arrivé ?
Elle eut un serrement de cœur, mais tout de suite elle se reprocha d’avoir pu admettre l’inquiétude.
Il allait arriver.
Le temps s’écoula, les heures succédèrent aux minutes, les bruits des voitures s’éteignirent.
Il ne viendrait point.
Où l’aller chercher ? Chez son père ?
Mais il n’était pas possible qu’il fut rentré chez son père : il lui était arrivé quelque chose ? Quoi ?
Elle passa la nuit dans ces angoisses, les plus cruelles de sa vie.
Au matin elle n’était pas plus fixée : où aller, que faire ? Elle s’était dit que le jour lui apporterait une idée. Mais au jour elle se trouvait encore plus dans le vide que pendant la nuit, par cela seul que la nuit était écoulée et que le jour commençait.
On sonna ; son cœur bondit ; il avait la clé de l’appartement, ce n’était pas lui. Alors que venait-on lui apprendre ?
Haletante, elle ouvrit ; c’était le duc.
— Gaston, s’écria-t-elle.
— Il vient de partir pour la Hongrie avec son père. Mais vous avez des témoins ?
— Quels témoins ?
— Des témoins de votre réconciliation.
— Je ne sais pas.
— Que s’est-il passé ?
— En sortant du Palais de Justice, il est monté en voiture avec moi et nous sommes venus ici.
— Et alors !
— À sept heures, il est parti pour aller chez l’avoué se désister.
— Et au lieu d’aller chez l’avoué, il est venu chez son père à qui il a dit plus ou moins bravement qu’il renonçait au divorce parce qu’il avait la preuve que vous n’étiez pas coupable. Mais son père et sa mère ont si bien manœuvré qu’ils l’ont retourné. Ils lui avaient fait vouloir le divorce. Vous lui aviez imposé la réconciliation. Ils l’ont ramené au divorce.
— C’est impossible ; il m’a promis…
— Les promesses des gens faibles, autant en emporte le vent. M. Chamontain, moins naïf que vous, qui n’auriez pas dû le quitter, l’emmène pour le soustraire à votre influence. Tout notre espoir est maintenant dans les témoins qui prouveront la réconciliation. Votre cuisinière, votre femme de chambre ?
— Je demeure avec mes parents, je n’ai plus de domestique ici.
— Le cocher qui vous a amenés ?
— Je n’ai pas son numéro. Le duc frappa du pied.
— Votre concierge l’a vu passer.
— Oh ! sans doute.
— Allez l’interroger.
Elle revint bientôt ; la concierge ne pouvait rien affirmer ; lorsqu’ils étaient montés, elle n’était pas dans sa loge ; lorsqu’ils étaient redescendus, elle dînait, et à ce moment, ce n’était pas son habitude de se déranger pour voir qui passait.
Le duc eut un mouvement de fureur, et pour la première fois de sa vie, lui si correct, l’injure lui vint aux lèvres :
— Vous êtes stupide, plus stupide qu’il n’est permis de l’être : il n’y a plus rien à faire.
Et il s’en alla.
Zyte resta si profondément accablée dans la honte, honte d’elle-même et honte de son mari, qu’elle ne dit rien de cette réconciliation à son avoué. Ce ne pouvait être qu’une humiliation inutile, puisque le duc reconnaissait lui-même qu’il n’y avait plus rien à faire.
La loi qui a exigé que les parties soient présentes aux premiers actes de la procédure du divorce, n’a point eu les mêmes exigences pour les derniers : le jugement fut rendu sans que Gaston revint en France ; il autorisait le divorce et remettait l’enfant à son père.
Seule, Zyte eût subi ce jugement tant était profond son mépris pour celui qu’elle avait si passionnément aimé, mais elle avait sa fille qu’elle voulait garder, il fallait donc qu’elle usât de toutes les ressources que la loi mettait à sa disposition.
En appel, les parties n’ont pas à comparaître, le procès se passe entre gens d’affaires. Gaston ne revint pas en France, tant M. Chamontain avait peur : l’arrêt confirma le jugement de première instance aussi bien sur le point du divorce que sur celui de la garde de l’enfant.
Le jour même où l’arrêt fut rendu, Bachollet qui, pendant le cours des deux procès s’était montré assidu auprès de Zyte, venant la voir à chaque instant le soir au foyer du théâtre, et lui faisant assez souvent des visites à Montmartre, arriva chez les Duchatellier, où il trouva Zyte en pleurs serrant convulsivement sa fille dans ses bras.
Il lui demanda un moment d’entretien, quelques minutes seulement, s’excusant de la troubler dans des circonstances aussi douloureuses.
— Le jugement qui vous frappe, dit-il, n’ôte rien à l’estime que j’ai pour vous depuis longtemps. Et la preuve, c’est que je viens vous demander d’être ma femme. Je vous aime depuis que j’ai pu vous apprécier, et si je ne parle qu’aujourd’hui, c’est qu’hier, mes paroles eussent été une offense. Aujourd’hui, vous êtes libre de par la loi, comme je le suis moi de par mon caractère et ma fortune. Le monde vous a été cruel, et le plus sûr moyen de prouver l’inanité de ses accusations est de prendre pour mari l’homme qui a été le témoin de votre vie ; plus tard, quand votre fille sera grande, ce mariage pourra éclairer ses sentiments.
Elle lui tendit la main :
— C’est à une désespérée que vous parlez, si elle pouvait croire à un recommencement, ce serait en vous écoutant. Je ne me marierai jamais. Je ne suis plus femme. Je ne suis plus mère. Je ne suis que comédienne. Une grande artiste qui elle aussi avait souffert de l’amour, m’a dit, il y a quatre ans, un mot qui depuis plusieurs mois m’est revenu bien souvent : « Vous êtes tendre, que le bon Dieu écarte le malheur de votre chemin ; aimez votre art ; n’aimez que lui. » Son souhait n’a pas été exaucé. Son conseil sera suivi. Le mariage, quelle plaisanterie on en a faite. Quelle farce… tragique.
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Une édition
Achevé d'imprimer en France le 5 Novembre 2016.