‹ 101. Régiment Jules NoriacChapitre 19 sur 49 · LE PRÉJUGÉ EXORBITANT · texte numérisé non relu

LE PRÉJUGÉ EXORBITANT

Préférer aux régalias, londres, trabucos, vegüeros, élégantes, le petit bordeaux d’un sou.

Se figurer qu’il faut avoir du génie et du talent comme Alexandre Dumas ou Théophile Gautier pour

être de l’Académie firançaise.

Supposer qu’on vient de dîner parce qu’on sort d’un restaurant à deux francs.

Penser qu’une maîtresse ne peut vous quitter et qu’on s’en débarrasse quand on veut.

Avoir la prétention de doter tous les ans son pays de quatre littérateurs bien conditionnés pour la bagatelle de dix mille francs.

Se persuader qu’ après avoir dit du mal de tout, ce que l’on a fait est bien.

DU RIDICULE

Le ridicule est l’originalité des sots.

Les gens d’esprit sont quelquefois maniaques,

excentriques, naïfs, simples ou bizarres, ridicules jamais.

Le ridicule commence aux sourires et finit aux huées.

Son origine ne se perd pas dans la nuit des temps, elle s’y prélasse.

DU RIDICULE

Adam a été le premier homme ridicule, parce qu’il a été le premier marié. Il est vrai qu’il eût été plus ridicule en restant garçon. — C’était bien embarrassant...

On naît riche ou pauvre, boiteux ou bossu, bègue ou borgne, spirituel ou idiot; on devient ridicule.

Les pauvres et les infirmes ne sont point ridicules ; lorsqu’ils le deviennent, il ne faut point leur pardonner, il y a préméditation.

Un boiteux qui danse les lanciers.

Un borgne qui adapte un monocle à son mauvais œil.

Un bègue qui chante le di lanti palpüi, parce qu’il suppose que ceux qui n’entendent pas l’italien ne s’apercevront pas de son défaut de prononciation.

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DU RIDICUI-E

Un riche qui donne aux délégués du bureau de bienfaisance... des appréciations probatives sur les résultats de la crise.

Un bohème qui parle de ses terres.

Un homme d’esprit qui fait des calembours devant des idiots.

Un idiot qui en fait avec des gens d’esprit.

Tous ces gens-là sont ridicules, souverainement ridicules.

Souverainement ridicule! Quel joli mot! Il fut inventé sous le roi Soleil et mis en circulation par madame Scarron.

O fatalités de l’histoire!

Tel l’illustre Louis Véron est à la fois docteur, bourgeois et écrivain, tel le mot ridicule est, suivant les nécessités du moment, adjectif et subs» tantif.

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DD RIDICULE

Le ridicule est comme un créancier, on le rencontre partout. Lorsqu’on ne sort pas de chez soi pour l’éviter, nos amis lui donnent notre adresse.

Les gens sages et prudents savent éviter bien des malheurs.

Dans la rue, vous les voyez passer la canne baissée afin de ne pas casser les vitres. Jamais vous ne les prendrez à jouer avec un grec ou un revolver, — un accident est si vite arrivé. Ils savent capter l’amitié de Gardey de Qarac, ou de tout autre journaliste influent. Ils ne passent plus rue de Lacépède depuis l’histoire du serpent. Les bains de rivière leur sont inconnus; ils prétendent que «tous les jours on voit du monde qui s’y npie. » Ils ne se font pas saigner de peur de perdre la vue: que sais-jeencore ?

Kh bien! toute la prudence de ces gens sages

DU rxIDICULE

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ne saurait les garantir du ridicule, parce que :

L’homme le plus ridicule du monde est celui qui a peur de l’être.

Voici comment J. P. Richanel, un garçon trèsbien, l’ancien associé de Boulingrin, l’ancien agent de change, fut trouvé fort ridicule en deux circonstances pour avoir été prudent.

Richanel invitait à souper tous les soirs M“« Zizi, de l’Opéra.

Tous les soirs, M“« Zizi refusait. Pourtant elle finit par accepter, afin, — ainsi qu’elle l’a dit plus tard, — de se débarrasser de Richanel. Le moyen était assez ridicule.

Le premier soin de Richanel, en entrant dans le cabinet n® 3 du café Anglais, fut de suspendre sa montre à un clou. Cétait une précaution.

Mlle Zizi renoua dignement les brides de son bibi, se drapa noblement dans son burnous en disant :

— Mon cher, vous me permettrez de vous dire que vous êtes d’un ridicule qui n’a pas de nom. Et elle prit la porte.

— Mais, chère belle, s’écria Richanel en la pour-

DO RIDICUr.E

suivant, VOUS VOUS trompez... certainement... croyez bien... Je suis incapable... Vous ne me connaissez pas... Moi, vous offenser!... J’avais peur de la casser...

— Eh bien ! après?

— C’est vrai, vous avez raison, murmura piteusement l’ancien associé de Boulingrin, qui, depuis ce temps, n’a jamais osé regarder en face zizi.

A quelques temps de là, la fringale le prit. Il pria M"e Ninette, — toujours de l’Opéra, — de vouloir bien lui faire compagnie. M'*« Ninette accepta, parce que, — prétend-elle, — une femme se compromet moins en acceptant à souper qu’en refusant, du moins elle n’a pas l’air de cacher ce qu’elle fait de ses nuits. Ce prétexte est aussi ridicule que celui de Zizi, mais c’est un autre genre.

Quoi qu’il en soit, ce soir-là tout allait pour le mieux dans le meilleur des restaurants. Le perdreau de rigueur était rôti congrûment, la sauce bordelaise des écrevisses était relevée, mais très-relevée : le rocher parfait méritait sa qualification;

Enna l’âme du vin chantait dans les bouteilles.

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DD RIDICÜLE

(J’affirme sur l’honneur que ce vers est de M. Charles Baudelaire.)

Bien que depuis vingt ans Richanel soupe deux fois par mois avec un perdreau, im rocher, des écrevisses et une danseuse, Richanel était au comble

du bonheur; il allait peut-être proclamer sa félicité,

lorsqu’un petit craquement fit changer le cours de ses pensées.

— Sapristi ! s’écria-il, voila que j’ai cassé le verre de ma montre.

— Monsieur, lui disait un instant après M»e Ninette, je vous prie de me laisser tranquille, vous êtes du dernier ridicule.

— Mais permettez , c’est un chronomètre de Leroy.

— Eh bien ! ensuite ?

— C’est vrai, balbutia timidement Richanel, et comme le garçon entrait, il lui dit : Emportez les écrevisses.

DU RIDICULE

compté qu’il ne faudrait pas plus de onze ans pour faire faire ce travail par trois bénédictins, ou, à défaut de bénédictins, par six mille élèves de l’Ecole des chartes.

Les ridicules personnels frappent la caste barbouilleuse comme les autres, ni plus ni moins; pourtant je signale mi ridicule qui me paraît prendre des proportions déplorables, puisqu’il monte jusqu’aux écrivains financiers. Ce ridicule est facile à obtenir, la recette est d’une simplicité extrême : vous prenez une plume, vous la trempez dans la boue et vous la secouez sur la tête de vos confrères. Entre nous, cela n’est pas poli. Si l’on n’y prend garde, on ira loin sur cette route-là. On a dit souvent: « Du sublime au ridicule, il n’y a qu’un pas; » quelle sera la distance du ridicule à l’odieux? Hélas! ce n’est pas difficile à trouver, même en réfiéchis-

DU RIDICULE

Le ridicule n’atteint jamais une mère, même le jour où elle se prend à pleurer à chaudes larmes, parce que monsieur son fils a embrassé sa femme de chambre dans un corridor noir. Elle pleure, elle a raison ; c’est un terrible acte d’émancipation, que celui qui se signe sur les lèvres d’une femme. Pauvre mère! elle n’a plus d’enfant; il ne lui reste qu’un fils, ce qui n’est pas la même chose, quoi qu’en dise M. Lafaye, l’auteur du plus gros dictionnaire des synonymes français.

Le professeur de cinquième est fatalement voué au ridicule. Il est rare, lorsqu’on est en sixième, qu’on ait l’audace de juger l’homme qui vous in*« struit ; un prestige, qui disparaît l’année suivante, le protège.

En quatrième, on est blasé sur tous les ridicules possibles, et on n’y fait plus attention.

DU RIDICULE

de tisane, et qu’elle avait ouvert son robinet de coco sur le front du jeune patricien.

Ah ! ridicule, voilà de tes coups!

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