A L’ÉDUCATION INTÉGRALE
On l’a dit en toute vérité, c’est la loi dans la nature, dans la politique et partout, que « rien de grand n’a de grands commencements. »
Que de réformes, que de créations politiques proposées, — même par de bons esprits, — comme des moyens infaillibles , sont néanmoins restées, restent et resteront à l’état d’utopies, tant que leur introduction n’aura pas été entreprise et accomplie en conformité de la loi générale ! Avant d’imposer au\ masses humaines de nouvelles institutions, auxquelles doivent se plier, du jour au lendemain, des peuples entiers, n’est-il pas indispensable d’aviser à rendre les humains aptes à les comprendre, désireux d’en profiter, ardents à les servir ?
.Mais presque tous les grands publicistes du dix-neuvième siècle se sont obstinés à laisser dormir laquestion de l’éducation intégrale, si brillamment et si vaillamment posée par la fin du dix-huitième. Éourier, depuis soixante-cinq ans, et son école, depuis quarante ans, ont eu le mérite de sentir son importance capitale, d’en indiquer la solution générale et d’en poursuivre, avec persévérance, la vulgarisation et la réalisation.
Nos convictions se propagent. Quel homme de sens droit et éclairé ne convient que, sans une solide éducation intégrale, aucun régime gouvernemental n’aboutit à ses tins de concorde, de bien-être et d’harmonie. Le peuple lui-même, par ses vœux confus, dit assez haut qu’il en attend des améliorations qui profiteront à tous, aux riches comme aux pauvres. Et ce qui n’était pas praticable autrefois, le devient aisément aujourd’hui, grâce aux progrès des sciences, de l’industrie et de l’instruction publique. On pourrait presque ajouter : grâce aux malheurs récents de notre chère patrie.
Que ceux qui parlent en notre nom ne craignent donc pas d’élever la \oix ; qu’ils appellent les hommes de bonne volonté ; qu'ils visent perpétuellement la grande question du salut, l’éducation intégrale ! Déjà le Familistère de Gime nous montre l’application de nos idées à l'éducation de la basse enfance ; la Maison rurale de l\y, institution vocationnelle, pourrait, avec de l’aide, nous montrer ce que peut devenir la moyenne enfance soumise à l’influence des mêmes principes d’éducation intégrale. Enfin et bientôt, l’adolescence et l’âge viril feraient resplendir la vérité des lois découvertes par le génie de Ch. Eourier.
Ru\ons donc à la prospérité, à l’extension de ces modestes essais; buvons à la pratique urgente et nécessaire de l’éducation intégrale !
La communication du premier disciple a etc écoutée avec une juste déférence et saluée d’un long et unanime applaudissement.
Personne autre ne demandant la parole, l’auteur du présent compte rendu a prononce l’allocution suivante :
Mesdames et messieurs,
Je commence par exprimer mon regret, mon vif regret, de ce que notre ami Considérant, malgré les instances qui lui ont été faites, persiste dans sa résolution du silence: silence dont je n’irai pas jusqu’à dire qu’il est une calamité publique, mais qui est du moins pour chacun de nous une privation très-sensible, en même temps qu’un dommage pour la cause dont nous avons à cœur l’avancement et le triomphe. — A défaut d’une parole éloquente, je vous prie de vouloir bien vous contenter d’une parcle convaincue.
Je porte un toast à la PROPAGATION DE L’IDÉE SOCIÉTAIRE
Chaque année, messieurs, le jour de 1 anniversaire natal de Fourier, nous nous réunissons pour rendre hommage à 1 inventeur de la vérité sociale. —
Cette fois, nous sommes un peu moins nombreux qu’aux banquets des dernières années. Qu’importe au surplus, si la qualité phalanstérienne des convives supplée à la quantité ?
A voir cette assistance, encore imposante, au banquet du 7 avril, qui ne serait tenté de croire que l’idée sous les auspices de laquelle il a lieu, va se trouver de nouveau cultivée, propagée avec l’activité, le zèle et l’ardeur des plus beaux jours de notre Ecole ? — En comptant là-dessus, on risquerait, j’en ai peur, de se bercer d’un peu d’illusion.
Ici, nous nous réchauffons un instant au contact les uns des autres ; sous la magnétique influence qui se dégagede toute réunion d’hommes assemblés au nom d’une idée, communiant dans un même sentiment, émus de la même passion généreuse, nous sentons se rallumer dans nos cœurs le feu sacré. — Mais, il faut bien en convenir, cela ne dure guère, pour plusieurs d’entre nous, que le temps même de notre réunion. A peine nous sommes-nous séparés, que nous retombons la plupart dans je ne sais quelle torpeur indolente à l’endroit de la grande et sainte cause, qui a le don de nous enthousiasmer — une fois l’an !
Le lendemain du banquet de Fourier, comme si nous nous estimions quittes envers son génie, envers sa doctrine, envers tous nos frères souffrants, souffrants du fait de l’incohérence sociale, et que, seule, cette doctrine a puissance de délivrer de leurs maux, chacun de nous reprend son train de vie, rentre tout entier dans ses étroites préoccupations personnelles, retourne à ses affaires. — De ceci je ne fais à personne un blâme, entendez-le bien. Le ‘primo vivere s’impose à tous tant que nous sommes. U y faut pourvoir ; c’est de stricte et impérieuse nécessité. Dans un milieu social insolidaire et inhospitalier comme l’est notre vieille civilisation pourrie où chacun pour soi est fa règle , ah ! que nul d’entre nous (je dis cela surtout pour nos jeunes condisciples), que nul ne commette la faute de lâcher son gagne-pain. 11 aurait lieu de s’en repentir, il compromettrait pour longtemps, pour toujours peut-être son indépendance, et par zèle inconsidéré pour la cause de la réforme sociale, il. s’ôterait les moyens de la servir plus tard, à son heure et selon ses forces, opportunément, efficacement, fructueusement (1).
Mais sous la réserve de cette prudence qui est un devoir envers soi-même et envers la famille (si charge on a de famille), — je me demande d’où vient, comment il se fait que, dans l’intervalle d’un 7 avril au suivant, nous demeurions presque tous sans donner signe de vie phalanstérienne ? J’excepte, bien entendu, ceux qui font quelque chose, et je désire que nos amis qui publient le Bulletin du mouvement social s’appliquent l’exception. L’observation n’en reste pas moins vraie pour la majorité d’entre nous.
C’est en me frappant la poitrine, c’est en me reprochant à moi-même tout le premier ma part d’inertie, que je signale un état de choses qui, en se prolongeant, menace l’Ecole d’une extinction totale et prochaine: — extinc-
(1) Au point de vue opposé, du droit de la société à notre égard et de notre dette envers elle, il y a obligation pour nous autres novateurs, comme pour tous ses membres, de lui rendre en services effectifs et pour elle appréciables, l’équivalent des avantages dont elle nous a faits et dont elle nous fait participants. Sinon, nous tombons au rang de ces oisifs, de ces parasites sociaux qu’il nous est arrivé quelquefois de flétrir. Tant que la société ne comprend pas, n’admet pas la valeur de nos conseils, de nos enseignements de réforme, il est clair qu’elle ne saurait ni nous en savoir gré, ni nous en tenir compte. 11 faut donc lui payer notre écot en autre monnaie ayant cours et valeur h ses yeux, par un genre de services qui soient à sa convenance et dont elle saisisse l’utilité immédiate.
Saint Paul, vivant du travail de ses mains en fabriquant des tentes, est une des plus hautes leçons du christianisme.
11 est vrai que plus d’un philosophe de l’antiquité avait déjà donné cet exemple.
Si, en attendant le travail attrayant, les disciples de Fourier se mettaient au chômage et s’abstenaient de tout travail, ils interpréteraient déplorablement la doctrine de leur maître et contrairement, pour sûr, à son propre exemple, car il tint, jusques après 60 ans d’âge, les écritures dans une maison de commerce.
(Celte note et les suivantes ont été, bien entendu, ajoutées après coup, pour l’impression.)
tion de son personnel s’entend, non de l’Idée qui est désormais impérissable. — La mort, en effet, moissonne chaque année quelques membres des anciens groupes de disciples, sans que de nouveaux adeptes viennent combler les vides qui se font dans nos rangs (1).
Au mois de juillet de l’année dernière s’éteignait encore un des nôtres, un noble cœur qui fit preuve de dévouement pendant la période militante de l’Ecole, c’est-à-dire de 1840 à 1852. Je veux parler de Charles Brunier dont le souvenir est resté cher à tous nos amis de cette époqué*. Brunier accepta dans un moment critique et difficile la gérance de la Démocratie pacifique , et se signala par d'importants sacrifices en faveur de la cause sociétaire, à laquelle il demeura toujours attaché, si par suite de diverses circonstances, l’altération de sa santé notamment, il ne prit aucune part active aux efforts ultérieurement tentés pour relever le drapeau de l’Ecole. Ne point subir le contre-coup des crises et des déceptions, ne connaître jamais le découragement ni la lassitude, cela, messieurs, n’est pas donné à tout le monde. N’importe ! quiconque a combattu, ne fût-ce que pendant un jour (et Brunier est resté dix ans sur la brèche), quiconque a combattu le bon combat pour la justice et la vérité ; quiconque fit sa veillée d’armes autour du drapeau qui porte dans ses plis l’avenir heureux du monde ; — celui-là, messieurs, mérite de notre part une mention reconnaissante ; son nom doit s’inscrire avec honneur dans nos archives. Ces archives que le grand nom de Fourier inaugure, elles auront peut-être un jour autant d'intérêt pour la postérité que tant de vieux cartulaires exhumés à grands frais par nos Académies, aussi scrupuleusement soucieuses, aussi superstitieusement idolâtres d’un passé sur lequel nous ne pouvons rien, que .systématiquement aveugles et indifférentes pour tout ce qui se rapporte à l’avenir, qu’il nous appartient de préparer et d’arracher enfin aux funestes dominations de l’astuce et de la violence. L’astuce et la violence! deux Euménides qui, en dépit de nos progrès scientifiques et de tous les endoctrinements philosophiques et religieux dont on nous sature depuis trois mille ans, président encore par-
(1) J’ai jeté ici comme un cri d’alarme sur l’avenir de l'Ecole sociétaire. Cependant, je suis heureux de constater que, depuis qu’elle n’a plus de centre spécial de propagation, les idées de son fondateur ont pris diverses routes pour pénétrer dans la masse du public. Elles se répandent notamment par les Dictionnaires, ces répertoires des mots de la langue. Tous ceux qu’on a publiés depuis une quinzaine d’années, à. commencer par le Dictionnaire complémentaire du Dictionnaire de l’Académie française jusqu’au Dictionnaire monumental de M. Littré, jusqu’au Dictionnaire encyclopédique de M. Larousse, donnent avec des définitions généralement exactes, les termes de la théorie sociétaire , ces néologismes tant reprochés à Fourier. Au sujet de plus d’un de ces termes, les auteurs des Dictionnaires ajoutent (je prends pour exemple le mot simplisme dans celui de Littré) : « Ce mot a passé du langage fouriériste dans le langage ordinaire. » Qu’est-ce îi dire ? sinon qu'il va tout ü l’heure arriver que Fourier, le sergent de boutique, l’écrivain illettré, sera de tous les auteurs du dix-neuvième siècle celui qui aura créé le plus de mots nécessaires et souvent heureux, qui aura le plus enrichi notre langue française, « cette gueuse si fièro, commo Voltaire le disait d’elle, qui ne souffre pas qu’on lui fasse l’aumône ».
Je ne veux pas laisser échapper l’occasion de signaler avec gratitude un fait honorable, la justice rendue naguère à la doctrine de l’Association par un des professeurs les plus estimés du haut enseignement universitaire. M. Paul Janet, dans son cours a l’Ecole libre des sciences morales et politiques, a fait une exposition fidèle et impartiale de la Théorie sociétaire. Non-seulement M. Janet a mis Fourier bien au-dessus de tous les autres réformateurs contemporains, mais il l’a rangé parmi les hommes dont le génie honore l’humanité. Il est vrai que, tout en admettant qu’il y a un excellent parti il tirer de beaucoup des ingénieuses combinaisons sociétaires, l’éminent professeur a fait des réserves expresses au point de vue de la famille dont le maintien lui semble incompatible avec le libre essor passionnel. Il en a conclu que l’ensemble de la doctrine de Fourier restera il tout jamais, commo le Saint-Simonisme, à l’état d’utopie.
Sur cette grave accusation je me borne il faire observer que, si Fourier détruit la famille, c’est du moins sans le vouloir, car il a fait du familisme une des quatre passions cardinales, et il défendit contre Owen l’institution du mariage, contre les Saint-Simoniens l’héritage, conséquence nécessaire et complément, suivant lui, aussi indispensable que légitime, de l'affection maternelle et paternelle.
tout aux destinées de nos misérables sociétés incohérentes. «La force frime le droit ! » Cette impudente maxime a soulevé naguère un long cri de réprobation indignée; — il y avait de quoi. — Mais combien de gens la stigmatisent en paroles, à qui il arrive journellement de la pratiquer, sans meme en avoir conscience ! tout comme M. Jourdain faisait de la prose.
Après le fraternel adieu à notre ami Brunier, — qui m’a entraîné un peu loin, — j’adresse un sympathique hommage à la mémoire de M. Leclaire, le peintre en batiments, décédé aussi en 1872. — M. Leclaire a eu, comme vous savez tous, le mérite d’appliquer, avec non moins d’intelligence que de succès, une des dispositions primordiales de l’Association. C’est lui qui a institué, le premier, dans son établissement de peinture, la participation des ouvriers aux profits du patron. La société qu’il fonda sur cette base et dans ce but en 1842, M, Leclaire, en mourant, l’a laissée en pleine prospérité, à ses successeurs, qui se font un devoir et un point d’honneur de continuer son œuvre.
11 ne se doutait pas, ce brave et honnête Leclaire, qu’en admettant ses ouvriers à la participation, il sanctionnait une prétention profondément inique : prétention flétrie par l’économiste Bastiat comme une dépravation du cœur et de l’esprit delà classe ouvrière par la pernicieuse influence des réformateurs socialistes! ( Harmonies économiques, p. 455.) Ce rigide justicier entend faire d’une complète participation aux éventualités de pertes la condition sine qua non de toute participation quelconque aux profits. — Mais l’ancien régime lui-même admettait bien l’axiome : Où il n’y a rien le roi perd ses droits. Si donc les ouvriers, sous la loi brute du salaire et de la concurrence dépréciative du salaire, n’ont en général, ne peuvent jamais avoir d’avances notables devant eux ; s'ils sont condamnés à vivre au jour le jour, comme le démontrent péremptoirement Adam Smith et J. B. Say dont le témoignage à cet égard ne saurait paraître suspect , il leur est bien impossible de couvrir des pertes, do faire face à toutes les éventualités fâcheuses que tient suspendues sur les entreprises industrielles le régime anardhique de l’industrie. Car avec quoi le feraient-ils? A qui ne possède rien comment demander et surtout comment prendre quelque chose?
Mais n’ont-ils donc pour cela, eux les ouvriers, aucune part dans les risques et dans les chances mauvaises des diverses industries où ils sont employés ? N’y mettent-ils pas pour enjeu leur santé et leur vie ? Ne sont-ils pas incessamment exposés à une multitude d’accidents qui leur enlèvent tantôt un membre, tantôt l’existence même ? La santé de l’ouvrier de nos fabriques n’est-elle pas attaquée de cent façons, soit qu’il travaille sur des substances toxiques, telles que le plomb et ses sels, le mercure, l’antimoine, le phosphore, etc., soit qu’il respire les poussières du grès, du charbon, de la farine elle-même? L’exercice seul du même genre de travail sans discontinuité n’est-il pas déjà une source certaine de maladie et de déformations?
Et il y aurait iniquité de la part de l’ouvrier à vouloir la participation ! c’est-à-dire une chose qui est à l’avantage du patron et des capitalistes comme au sien, puisqu’elle l’intéresserait à son œuvre, au résultat de son travail, qui lui reste tout à fait indifférent dans les conditions actuelles! Qu’on allègue les difficultés d’exécution d’un tel arrangement, je le conçois; elles ne sont pas insurmontables, le succès obtenu par M. Leclaire l’a prouvé. Mais invoquer contre la participation des ouvriers, comme l’a fait Bastiat, le saint nom de la justice, c’est la profanation la plus odieuse de l’idée de justice; c’est un monstrueux blasphème contre la justice et l’équité. Condamner a priori et repousser absolument la participation de l’ouvrier, c’est, d’autre part, fermer la porte à la conciliation; c’est vouloir perpétuer l’hostilité, la guerre entre les deux agents essentiels de la production; c’est, pour tout dire, un crime contre la paix sociale!
Si je ne craignais, messieurs, d’abuser de votre attention, je reviendrais à ma thèse sur la nécessité de reprendre l’œuvre de propagation de la théorie sociétaire, théorie plus ignorée, plus méconnue aujourd’hui peut-être qu’il y a trente ou quarante ans. Elle passe, qui pis est, pour avoir été jugée et con-
damnée, condamnée à bon escient et en connaissance de cause. Combien de gens ne se rencontre-t-il pas qui, dès qu’on aborde avec eux ce sujet, s’empressent de vous fermer la bouche en disant : « Ali ! oui, Fonder et son utopie ! Connu, coulé, mis au rancart tout cela, il y a bon temps ! »
Non, mille fois non ! La cause n’a pas été jugée, par l’excellente raison qu’elle n’a pas même été entendue. Lorsque j’affirme ce point, je n’ai pas seulement en vue la masse du public qui ne s’arrête guère à l'étude des théories, tant qu’elle n’v est pas attirée, intéressée directement par des applications ; mais je parle des publicistes, des jugeurs de profession. L’un d’eux, et des meilleurs, m’écrivait encore dernièrement : « Je l’avoue à ma honte, je n’ai rien lu de Fourier. » Aussi à la plupart de nos écrivains de la presse périodique arrive-t-il, lorsque par hasard, au courant de la plume, ils mentionnent la doctrine de Fourier, leur arrive-t-il, dis-je, de la défigurer étrangement. Les uns la confondent avec les projets du socialisme autoritaire, alors que sa formule est celle-ci : Association libre et volontaire do capital, du travail et dü talent. D’autres la prennent pour une rêverie égalitaire, lorsqu’elle a pour base scientifique la série, c’est-à-dire une échelle d’inégalités de tous les genres, se balançant entre elles, de manière à réaliser la justice, conjointement avec la satisfaction individuelle de tous les amours-propres et de toutes les ambitions justifiées.
Ceux-là enfin, et c’est le plus grand nombre, voient dans le phalanstère quelque chose d’analogue au couvent et à la caserne, quand, à l’inverse de ces établissements où domine la contrainte, le phalanstère est par excellence le séjour de la liberté.
Des expositions claires, précises, multipliées, de la théorie sociétaire, voilà ce qu’il faudrait pour écarter d’elle ces imputations trop facilement accréditées. Faire la lumière dans les esprits, c'est par quoi il faut toujours commencer. « Tout mal vient d’ânerie, » dit avec raison Montaigne. Or il n’est pire ânerie et dont les conséquences soient plus funestes, que celle qui porte sur les rapports nécessaires qu’ont entre eux le travail et le capital.
Là est le nœud du grand et vital problème dont la solution est donnée par la doctrine que nous nous efforçons de faire comprendre et apprécier.
Mais dans une société comme la nôtre, pour être en mesure de concourir efficacement, puissamment à la diftbsion d’une doctrine sociale; pour que l’on soit à même de lui faire faire son chemin et de lui obtenir crédit dans le monde, il faut deux choses :
Avoir une position indépendante qui laisse du loisir ;
2* Posséder l’outil même, de la propagande, le verbe , la faculté d’exposition des idées, le talent d’écrire et de parler, qui, comme tout talent, ne s’acquiert que par le travail et l’exercice: un travail suivi, un exercice assidu.
En donnant aux jeunes ce conseil, je suis comme le prédicateur disant : Faites ce que je dis et non pas ce que j’ai fait. Carme voici au terme de ma carrière, et je n’ai jamais su atteindre ni à l’un ni à l’autre des deux buts dont je leur recommande la poursuite, afin de se donner l’avantage d’un bon poste de combat et de bonnes armes et munitions pour la guerre sainte. Question personnelle à part, je constate ceci : c’est que l’Esprit ne descend plus miraculeusement sur le front des apôtres en langues de feu, et qu'il y aurait vraiment lieu de plaindre celui qui, de nos jours, s’aviserait d’aller, comme les premiers disciples du Christ, prêcher parle monde la Donne Nouvelle, en comptant sur les hasards de l’hospitalité spontanée et gratuite.
L’apostolat, comme Fa tenté notre malheureux et enthousiaste Jean Journet, est, à notre époque, un anachronisme. Pour se faire écouter, il faut être quelqu’un ou quelque chose, et mêmeavoirquelque chose n’y est pas inutile.
Le mot d’ordre est toujours: Silence aux pauvresl (quoique, par ce temps de suffrage universel, le pauvre ait bon nombre d’avocats bruyants et surtout de flatteurs qui, à mon avis, feraient plutôt reculer qu’avancer ses affaires). Cependant, si parfois le pauvre lui-même, à travers les mille entraves de la fiscalité et de la légalité, surmontant tous les obstacles que lui crée sa pénurie ; si le pauvre parvient à pouvoir élever la voix, sa voix est suspecte : lorsqu’il réclame des réformes sociales, on le comparerait volontiers au joueur qui, parce qu’il serait en perte et décavé, prétendrait qu’on dût
changer les règles du jeu. — Eh! pourquoi non ? si ces règles, de l’aveu même de ceux qui les soutiennent, sont partiales et iniques.
Or là-dessus, écoutez, messieurs, le grand docteur en la matière, l’oracle des saines doctrines, le père de l’économie politique, Adam Smith:
« Le taux du salaire dépend de la convention entre l’ouvrier et le maître qui l’emploie ; mais leurs intérêts ne sont nullement les mêmes :les ouvriers désirent obtenir le plus et les maîtres accorder le moins qu’ils peuvent. Il n’est pas difficile de deviner laquelle des deux parties doit obtenir gain de cause dans cette querelle et forcer l'autre à subir ses conditions. »
Ainsi, d’après A. Smith, la loi de l’offre et de la demande, sous le régime actuel de l’industrie, est un pacte léonin : une des parties force l’autre à subir ses conditions! Voilà ce qu’il faut jeter sans cesse à la face de ces gens qui nous soutiennent imperturbablement, effrontément, que rien n’est à changer dans la constitution des rapports industriels, que tout y est pour le mieux...
Attachons-nous aussi, chers condisciples, à rendre évident à toutes les intelligences le cercle vicieux de l’industrie morcelée et insolidaire, qui fait que”, de nos jours avec des moyens décuples, centuples de ceux d’autrefois, elle n’aboutit toujours qu’au Paupérisme , cette plaie des sociétés modernes qui va croissant partout en raison même du développement de l’industrie.
Le fait ressort, brutal et fatal, des théories mêmes de l’économisme. « Il est difficile, professe J. B. Say, que le prix du travail de simple manouvrier s’élève ou s’abaisse longtemps au-dessus ou au-dessous du taux nécessaire pour maintenir la classe au nombre dont on a besoin. »
Après avoir cité ce passage, « quel est cet ON, se demande M. Louis Rousseau, cet ON qui permet ainsi aux hommes de vivre tant qu’il a besoin de leurs services, et qui les fait rentrer sous terre dès qu’il peut s’en passer? » car l’arrêt du salaire ou l’abaissement de son taux au-dessous de ce qui est indispensable pour subsister, c’est la mort pour l’ouvrier et pour sa famille.
« Quand la demande de travailleurs, dit encore J. B. Say, reste en arrière de la quantité de gens qui s’offrent pour travailler, le gain décline au-dessous du nécessaire. Les familles les plus accablées d’enfants et d’infirmités dépérissent. » (Le savant économiste ne s’émeut pas autrement de cela. Ils sont de trop; que voulez-vous ? ils meurent : c’est la loi.) «Quand les salaires vont au delà du taux qui permet de vivre, les enfants se multiplient et une offre plus grande ramène les salaires à ce taux, qu’il ne peut longtemps dépasser, du strict nécessaire. »
Vous le voyez donc bien, messieurs, de l’aveu de ses panégyristes euxmêmes, le régime actuel de l’industrie est comme l’enfer de Dante, sur la porte duquel était tracé le mot du désespoir: Jamais !
Jamais pour la masse des travailleurs, jamais l’accès possible au bien-être, jamais l’assurance du pain du lendemain!
Bien plus, il faut qu’il en soit ainsi en régime morcelé. « Si tout le monde passait par l’école et avait du crédit, qui, se demandait Prévost-Paradol, qui consentirait à cultiver la terre ? »
On ne peut, en effet, lever la difficulté que par I’association et le travail