‹ 101e anniversaire natal de Charles FourierChapitre 5 sur 9 · ATTRAYANT · texte numérisé non relu

ATTRAYANT

Le cercle vicieux que Fourierasi bien mis en lumière, se présente sous une foule d’aspects bizarres, avec les conséquences les plus inattendues.

Par exemple, un publiciste démocrate, qui eut aussi son heure de popularité, Cauchois-Lemaire, si je ne me trompe, dès le temps de la Restauration, formulait ainsi son programme: « Ce que nous voulons, ce n’est pas écourter les habits, mais allonger les vestes ». Propos répété depuis sous Louis-Philippe par le chef de l’opposition républicaine, Garnier-Pagès l’aîné. L’intention, assurément, est excellente et très-juste. Ce qu’il faut, en effet, c’est étendre le bien-être au plus grand nombre possible, sans réduire la part de ceux qui dès à présent le possèdent, même avec le superflu, ce superflu, chose si nécessaire, a dit quelqu’un. — Eh bien ! supposez accompli le vœu de nos deux amis du peuple, et accompli sur la plus grande échelle, .qu’en résultera-t-il? En général, les gens qui arrivent au degré d’aisance qui permet d’échanger la veste ou la blouse contre l’habit, abandonnent du coup les

travaux manuels. Ils passent par le fait même à la bourgeoisie, qui ne veut pour ses enfants que les carrières du commerce, des emplois publics ou des professions dites libérales. Voilà donc une foule d’individus dont le concours sera perdu désormais pour la besogne productive. A mesure que s’accroît cette catégorie de civilisés parvenus à l’aisance, il faut, pour les nourrir, pour entretenir leur luxe relatif, il faut que la masse vouée au dur labeur de la production, travaille et peine d’autant plus. L’enrichissement des uns, faisant d'eux autant de parasites sociaux, rend d'autant plus lourde la charge qui pèse sur Jacques Bonhomme. C’est mathématique.

Puissions-nous, chers condisciples, par ces considérations et d’autres analogues, puissions-nous amener bientôt tous les hommes d’esprit droit et de bon désir à cette conviction qui est la nôtre : — c’est qu’essayer, soit d’améliorer l’état actuel sans en changer la base, le morcellement insolidaire, soit de remédier aux désordres qu’il est de son essence de produire ; en un mot, que vouloir opérer le bien en Civilisation, c’est tenter l’impossible et le contradictoire, c’est poursuivre un fantôme, c’est chercher la quadrature du cercle,

Tant que se prolonge le cours de cette dernière des sociétés subversives qui s’appelle la Civilisation, les sombres pressentiments ne sauraient manquer d’assiéger nos esprits. Si, à la clarté du flambeau de la science, nous observons ce qui se passe et ce qui se prépare autour de nous, il nous est impossible de n’v pas apercevoir autre chose, hélas! que des motifs d’être complètement rassurés sur l’avenir. Sans doute, après tous nos récents désastres, il faut nous réjouir, comme Français, de la libération prochaine du territoire et ne pas marchander la gratitude à qui sut obtenir cet heureux résultat, si ardemment désiré, si impatiemment attendu. .Mais au delà, que de nuages encore sur nos têtes!... Outre les contradictoires et radicalement incompatibles prétentions, surtout les irréconciliables haines que témoignent la conduite et le langage des partis qui nous divisent, les esprits les plus éclairés, les hommes les plus justement influents dans notre pays en sont encore à méconnaître, aussi bien dans la sphère politique qu’en économie sociale, les deux principes essentiels de toute organisation ; la Série et I’unité.

Le premier, la Série, manque à la base de nos institutions, dans le mode confus d’exercice du suffrage universel, conquête désormais irrévocable, sauf usage par trop mauvais, mauvais jusqu’à donner, par exemple, des craintes pour notre existence nationale et sociale.— Contrairement au second principe, l’Unité, on va, selon toute apparence, nous refaire encore, sous prétexte de frein nécessaire, de contre-poids modérateur et d’équilibre, un corps politique à deux têtes, l’une chargée de donner l’impulsion en avant, l’autre ayant pour mission de retenir, autrement dit de tirer en arrière. Habile combinaison ! si elle pouvait jamais aboutir à autre chose qu’à l’immobilité, qui est la mort pour les organismes sociaux comme pour les organismes naturels, ou bien à des conflits de pouvoir, source infaillible de nouvelles révolutions... Ah! puisse cette prévision sinistre, qui malheureusement se fondé sur la logique des choses, être démentie par l'événement! C’est mon vœu le plus ardent de patriote et de socialiste (1).

(1) L’exclusion de la politique est une des règles de notre Ecole dans ses manifestations collectives. J’ai donc à m’excuser, vis-à-vis de mes condisciples, d’avoir contrevenu à cette règle fort sage. J’allègue à ma décharge, au moins comme circonstance atténuante, qu’il est bien difficile au malheureux passager d’un navire en perdition do ne pas signaler l’écueil qu’il aperçoit et la fausse manœuvre qui va causer le naufrage.

Non pas, au surplus, que je ne sache par expérience la complète inutilité de l’avertissement donné par un homnae obscur et sans crédit. De quoi servit-il qu’en 1848, dès que la commission de constitution de l’Assemblée nationale eut admis le principe d’une Présidence de la république à élire par le suffrage universel, j’aie annoncé et démontré qu’une telle disposition était la mort certaine de la république? (Démocratie vacifiqje du .‘31 mai 1848.) De quoi servira-t-il que je dénonce aujourd’hui un péril de même conséquence, d’une part dans l’exercice direct, par conséquent aveugle et iuéclairable, du suffrago universel; d’autre part dans l’établissement de deux Chambres, fatalement vouées à l’antagonisme? Inter litigantes, à travers leurs démêlés, gare au troisième larron!...

Quoi qu’il en soit, les optimistes de la politique auxquels il arriverait par hasard

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Parlerai-je maintenant du péril, le plus gros de tous, du péril créé par la question sociale, tant qu'on s’obstine à la méconnaître et qu’on pousse l’aveuglement jusqu’à en nier l’existence? Vains subterfuges ! Le sphinx est toujours là, posant sa redoutable énigme et s’apprêtant à dévorer, un peu plus tôt, un peu plus tard, les profonds politiciens qui, au lieu de chercher le mot de la très-intelligible énigme, se bouchent les oreilles pour ne le point entendre alors qu’il est trouvé. En vain l’GEdipe social a paru, en vain il a parlé, en vain il a enseigné comment on peut, dès qu’on le voudra, avoir raison du monstre .

Faut-il donc que toujours l’infatuation de l’orgueil prive les générations contemporaines du bénéfice des plus grandes et plus précieuses découvertes?

Une grande découverte, messieurs, en quoi cela consiste-t-il? C’est d’abord une simple intuition du génie, un éclair éblouissant qui traverse le cerveau d’un homme de génie. Voilà sans doute le point de départ, le germe de cette chose immense, une découverte.

Mais pour le développer, ce germe, pour le mûrir et le mener à bien, pour en former le substantiel fruit dont se nourriront des milliers et des milliers d’intelligences dans la suite des siècles et qui profitera à l’humanité entière pendant le long cours des âges, — combien ne faut-il pas de méditations profondes, de travail patient, d’efforts soutenus dont est seule capable une volonté de fer, unie à un sublime dévouement?

Celui qui a dit: Le génie, c’est de la patience, n’a exprimé qu’une demivérité. Le mot est vrai toutefois, en ce sens que la patience seule féconde les trouvailles du génie.

Pour moi, messieurs, ce que j’admire le plus dans Fourier après son incomparable génie, c’est la persévérance opiniâtre, l’obstination acharnée qu’il mit à poursuivre, à travers tous les obstacles, l’élaboration de sa doctrine, à en rédiger toutes les parties dans cette série de cahiers soigneusement coordonnés, qu’on trouva chez lui et qu’on inventoria après sa mort. Sans avoir la certitude, que dis-je? pas même un espoir probable que son œuvre arriverait à un degré de publicité quelconque, il n’y consacrait pas moins sans relâche et ses jours et ses nuits.

Qu’est-ce donc qui le soutenait, messieurs, dans la grande tâche dont il ne recueillait que des déboires et des sarcasmes? — Une pensée: « C’est à moi, se disait-il, que les générations présentes et futures devront l’initiative de leur immense bonheur. »

Hélas! ni la génération contemporaine de Fourier, ni les deux ou trois que j’ai déjà vu succéder à celle-là, n’ont su ni apprécier, ni employer l’instrument de réforme pacifique et de félicité générale qu’il avait mis à leur disposition. Mais le précieux outil est toujours là. n’attendant que des mains aptes à s’en saisir, capables de le manier et de l’appliqner à sa destination.

Grâce à qui, messieurs, après Fourier, devons-nous la possession, la conservation de ce puissant et seul efficace moyen de rédemption sociale? Je le disais tout à l’heure, il y eut risque pour l’œuvre de Fourier de rester ensevelie dans les ténèbres de l’oubli et perdue à jamais pour le genre humain ; elle avait chance de ne pas même arriver aux honneurs de l'impression.

M’était l’heureux hasard qui fit tomber sous les yeux de Just Muiron, en 1814, un exemplaire de la Théorie des quatre mouvements ; n’était l’effet

de lire ceci, sont invités à prendre acte de ce que j’y déclare :«Vote gradué, représentation nationale unique, — en dehors de ces deux conditions je ne donne pas pour longtemps à vivre chez nous, soit au suffrage universel, soit à la république ellemême.»

Ce truisme, je le crie dans le désert depuis le jour (2i février 1848) où une partie du peuple français prétendit (ce que j’approuve fort, sauf l’agrément de la majorité des intéressés), prétendit mettre de nouveau la France en république. La bonne volonté n’y suffit pas, fût-elle même générale; et c’est pourquoi nous voici dans les angoisses d’un troisième avortement.

Heureusement qu’en dehors des voies de 7a politique où l’on ne marche qu à travers tant d’incertitudes et de périls, un autre chemin s’ouvre au progrès pacifique, celui des réformes industrielles et surtout de l’épreuve sociétaire !

extraordinaire que produisit sur son âme abde de vérité et de justice, la lecture de ce livre étrange et qui lui donna l' irrésistible désir de se mettre en communication avec l’auteur, auteur assez difficile à découvrir, car il avait signé simplement de son prénom: « Cdiarles, à Lyon; » — n’étaient toutes les démarches que fit, pour arriver à son but, le jeune employé de préfecture, et l’ardeur avec laquelle, une fois ses relations nouées avec Fourier, il se mit en quête des fonds nécessaires pour l’impression du Traité de l'Association domestique agricole, — jamais peut-être ni cet ouvrage, ni les autres écrits du fondateur de la science sociale n’eussent vu le jour.

Figurez-vous, messieurs, qu’avec Fourier sa découverte fût venue à périr, ce qui était très-possible tant qu’elle restait simplement consignée dans ses manuscrits, combien de siècles auraient pu s’écouler avant que le génie humain retrouvât, reconstituât un pareil trésor!

Avoir, plus que personne, contribué à prévenir cet irréparable malheur, voilà le grand titre de Just Muiron, que je me fais un devoir de rappeler dans cette solennité. Voilà, indépendamment de» deux excellents volumes que nous lui devons : Vices des procédés industriels et Transactions sociales, voilà ce qui lui assure un droit éternel à la reconnaissance de la postérité.

Donc, messieurs, au glorieux nom du maître associons dans notre hommage le nom du méritant premier disciple, de notre infatigable doyen qui, dans sa quatre-vingt-sixième année, entretient encore une correspondance des plus actives, toujours à ces fins, ou de stimuler à l’effort les jeunes d’entre nous, ou d’intéresser à la cause sociétaire les personnages qu’il suppose aptes à la comprendre et à la servir, concourant ainsi, jusqu à sa dernière heure, à l’œuvre de propagation et de réalisation de la doctrine qui doit sauver le monde !

On dispensera le narrateur, et pour cause, d’annoter les manifestations de l’auditoire pendant qu'il tenait la parole et qu’il ce laissait aller peut-être à nestoriser un peu trop. Il doit cependant, en reporter exact jusqu’au scrupule, mentionner que si la très-grande majorité des convives a bien voulu accueillir avec indulgence ou subir avec résignation son homélie, il en est deux au moins (et de ses amis particuliers comme de juste, amis d’ailleurs après, tout comme avant) qui la trouvant démesurée et intempestive, ne se sont pas gênés pour témoigner par une causerie bruyante leur impression. — Ils exerçaient un droit de légitime défense et de représailles, soit; mais que ne prenaient-ils la place de l’orateur qui les fatiguait? 11 la leur eût bien volontiers cédée, prêt à les écouter sans interrompre autrement que par des marques d’approbation, pour peu qu’ils eussent pertinemment parlé de Fourier et de son œuvre. Car c’est apparemment pour entendre ou bien pour présenter soi-même quelque chose à ce sujet, et non pas seulement pour faire, en plus ou moins nombreuse compagnie, un médiocre dîner, qu'on se rend à la réunion phalanstérienne du 7 avril. Une fête ne va pas d’ordinaire sans le panégyrique du Saint, de l’Idée ou de l’Ûvénement qu’elle a pour objet de célébrer.

En résumé, la chère intellectuelle du banquet s’est composée en tout des trois toasts que le lecteur a sous les yeux et dont le débit a duré au plus trois quarts d’heure. 11 semble qu’on ne saurait, d’après cela, accuser les disciples de Fourier de faire une dépense immodérée de paroles dans la solennité qu’ils consacrent à la mémoire de leur maître.

Singulière disposition d’esprit de certains de nos condisciples : ne rien faire et ne rien dire est le plus sûr moyen d’obtenir leur suffrage. Ils appliqueraient volontiers à la Théorie sociétaire le [ara (la se.

Une remarque encore au sujet de ce dernier banquet du 7 avril :

des trois disciples dont la parole s’y est fait entendre, deux sont plus qu’octogénaires et le troisième frise de près la septantaine. On voit parla que le Solvc sensscentem n’est pas à l’ordre du jour de la Phalange (1). A qui la faute, si faute il y a, à ne pas tenir compte du prudent conseil, du sage avertissement donné par Horace?.... Nous avons beau, nous autres vétérans, faire appel aux jeunes et crier de toute la force qui nous reste : « A vous la main, les jeunes ! » Ils font, eux, la sourde oreille, se tiennent bouche close et ne s’évertuent ni peu ni prou pour le service de l’Idée.

Afin de secouer l’indolence de nos condisciples, afin de réveiller, s’il est possible, ceux d’entre eux qui s’endorment dansl’inaction, nous faisons, nous autres vieux, un suprême effort. Advienne ensuite que pourra! Nous emporterons du moins la conscience d’avoir fait jusqu’au bout ce que nous devions et tout ce que nous pouvions.

Charles Pellarin.

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